Le cœur est une fabrique d’idoles

Parmi les paroles qui ont traversé les siècles, peu sont aussi pénétrantes que celle de Jean Calvin : « Le cœur est une fabrique perpétuelle d’idoles. » Cette sentence frappe l’esprit par sa vigueur. Elle semble jeter une vive lumière sur l’histoire des peuples comme sur celle de chaque âme. L’homme ne cesse de se donner des maîtres. Tantôt il adore la puissance, tantôt la richesse, tantôt la gloire, tantôt lui-même. À peine une idole est-elle renversée qu’une autre s’élève déjà dans le sanctuaire du cœur.

Il serait injuste de ne pas reconnaître la profondeur d’une telle intuition.

L’Écriture elle-même montre sans cesse cette inclination. Israël abandonne le Dieu vivant pour le veau d’or. Les prophètes dénoncent les faux dieux des nations. Les Apôtres mettent en garde contre la cupidité, qu’ils nomment une idolâtrie. Le premier commandement demeure toujours actuel parce que le cœur humain demeure toujours capable de substituer la créature au Créateur.

Mais une vérité, si profonde soit-elle, demande encore à être correctement comprise.

Car si le cœur est capable de fabriquer des idoles, il est aussi capable d’admirer.

Or ces deux réalités ne sont pas identiques.

Notre époque le montre avec une évidence particulière.

Un enfant découvre un chanteur dont les chansons l’émerveillent. Il écoute ses disques, affiche son portrait dans sa chambre, parle de lui avec enthousiasme et rêve de le rencontrer. Quelques années plus tard, cette admiration s’estompe presque naturellement. L’enfant est devenu adulte. D’autres responsabilités ont occupé son cœur. Les chansons de son enfance éveillent désormais une douce nostalgie plutôt qu’une fascination.

Faut-il dire que cet enfant était idolâtre ?

Il serait téméraire de l’affirmer.

Son cœur était sans doute profondément touché ; mais être profondément touché n’est pas encore rendre un culte.

L’admiration est une faculté que Dieu lui-même a déposée dans l’âme humaine.

Sans elle, aucun disciple n’admirerait son maître.

Aucun enfant n’admirerait ses parents.

Aucun artiste n’inspirerait son époque.

Aucun saint n’encouragerait les fidèles.

L’homme apprend d’abord en admirant.

L’Écriture ne condamne pas cette disposition.

Elle invite au contraire à imiter ceux qui marchent à la suite du Christ. Saint Paul ose écrire : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ. » L’auteur de l’épître aux Hébreux rappelle la foi des anciens afin que les croyants soient fortifiés par leur exemple.

Le christianisme ne détruit donc pas l’admiration.

Il la purifie.

Il lui donne un ordre.

C’est ici, peut-être, que la tradition catholique permet d’éclairer utilement la parole de Calvin.

Saint Augustin enseigne que toute la vie morale consiste dans l’ordre de l’amour (ordo amoris). Le problème n’est pas que l’homme aime les créatures ; le problème est qu’il les aime d’une manière désordonnée. La grâce n’abolit pas les affections ; elle les guérit et les rétablit dans leur juste orientation.

Si cette distinction vient à disparaître, un danger apparaît.

À force de craindre les idoles, on finit par se méfier de toute admiration.

À force de dénoncer les attachements désordonnés, on soupçonne les attachements légitimes.

Une forme d’ascèse s’installe alors, non plus contre le péché, mais contre les mouvements les plus naturels du cœur humain.

On hésite à admirer un artiste.

On craint de louer un homme de bien.

On se défie des émotions profondes.

Toute affection un peu vive devient suspecte.

Or ce n’est point ainsi que procède le Seigneur.

Jésus admire la foi du centurion.

Il contemple avec amour le jeune homme riche.

Il pleure devant le tombeau de Lazare.

Il accueille avec reconnaissance le parfum répandu par Marie à Béthanie.

Son humanité n’est point une humanité desséchée par la défiance ; elle est une humanité parfaitement ordonnée dans l’amour.

L’Église, à son tour, ne craint pas de proposer des figures à admirer.

Elle contemple les martyrs.

Elle célèbre les saints.

Elle honore les docteurs.

Non pour détourner les regards du Christ, mais parce que chacun d’eux laisse apparaître un reflet de sa lumière.

La véritable question n’est donc pas : « Admirez-vous quelqu’un ? »

Elle est plutôt : « Jusqu’où cette admiration vous conduit-elle ? »

Si elle s’arrête sur la créature comme sur un terme ultime, elle devient une idole.

Si elle traverse la créature pour remonter jusqu’au Créateur, elle accomplit sa véritable vocation.

Toute beauté authentique est appelée à devenir transparente.

Toute grandeur humaine est appelée à renvoyer vers une grandeur plus haute.

Tout saint est appelé à diminuer afin que le Christ grandisse dans le cœur des fidèles.

Ainsi la parole de Calvin conserve toute sa force.

Oui, le cœur est capable de fabriquer des idoles.

Mais ce même cœur a été créé pour admirer le vrai, le beau et le bien.

La grâce ne vient pas détruire cette admirable faculté ; elle vient la délivrer de ses illusions afin qu’elle retrouve son orientation première.

Le chrétien n’est donc pas appelé à devenir incapable d’admirer.

Il est appelé à apprendre à admirer justement.

Car le but de la vie spirituelle n’est pas un cœur vide de toute affection ; c’est un cœur où chaque amour trouve sa juste place, jusqu’à ce que toutes les admirations terrestres deviennent comme les premiers rayons annonçant Celui qui est « le plus beau des enfants des hommes », le Christ Jésus, dont toute beauté créée n’est qu’un pâle reflet et dont la gloire seule peut combler sans tromper le désir profond de l’âme humaine.

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