Il est des scènes auxquelles l’on revient des années plus tard sans bien savoir pourquoi. Elles semblent n’avoir été qu’un divertissement destiné à un soir de télévision ; pourtant elles continuent de parler au cœur avec une force que le temps n’a point affaiblie.
Ainsi en est-il de cette rencontre entre la jeune chanteuse Priscilla et un enfant qui l’admirait profondément.
À première vue, il ne s’agit que d’une surprise organisée pour un jeune admirateur. Mais celui qui regarde attentivement y découvre quelque chose de bien plus profond qu’un simple hommage rendu à une célébrité.
Il y découvre une vérité sur le cœur humain.
Depuis des années, cet enfant connaissait la chanteuse.
Il connaissait sa voix.
Son visage.
Ses chansons.
Ses photographies.
Sa chambre était remplie de son image.
Pourtant il ne la connaissait pas réellement.
Il connaissait une présence médiatisée.
Il vivait en compagnie d’une figure.
Cette figure n’était pas une illusion. Elle renvoyait bien à une personne réelle. Mais elle demeurait une présence lointaine, inaccessible, silencieuse.
L’enfant la regardait.
Elle ignorait jusqu’à son existence.
Puis vient l’instant où la porte s’ouvre.
La chanteuse est là.
Le premier mouvement de l’enfant n’est pas la parole.
C’est le silence.
Il demeure quelques instants comme suspendu entre deux mondes.
Ce qu’il croyait réservé à l’écran ou aux affiches se tient maintenant devant lui.
Son imagination doit céder la place au réel.
Il ne semble plus savoir comment parler.
Cette hésitation n’est point une faiblesse.
Elle est le signe que la réalité dépasse ce que l’imagination avait préparé.
Le réel possède toujours une densité que l’image ne peut entièrement communiquer.
Peu à peu, la conversation naît.
Puis l’enfant conduit la chanteuse dans sa chambre.
Quelle scène étonnante !
Pendant des années, cette chambre avait été le royaume des médiations.
Les affiches rendaient présente celle qui était absente.
Les photographies entretenaient le souvenir de celle qui demeurait lointaine.
Les images étaient devenues les gardiennes d’une présence.
Et voici que celle dont les images couvrent les murs entre elle-même dans cette chambre.
La personne vivante se tient au milieu de ses propres représentations.
Les affiches demeurent.
Les photographies demeurent.
Mais elles ont changé de signification.
Elles ne remplacent plus une absence.
Elles témoignent désormais d’une présence.
L’enfant lui montre simplement ces images.
Il lui dit qu’il la trouve très jolie.
Il lui rappelle ce qu’il sait d’elle.
Puis il se tait souvent.
Il ne cherche point à retenir toute son attention.
Il ne parle pas sans cesse.
Il ne cherche pas à briller.
Il semble presque s’effacer.
Et cet effacement est peut-être l’un des plus beaux aspects de cette rencontre.
L’admiration véritable ne cherche pas d’abord à attirer tous les regards sur elle-même.
Elle se réjouit de la présence de celui qu’elle admire.
Le jeune garçon ne cherche pas à devenir important aux yeux de la chanteuse.
Il est simplement heureux de découvrir qu’il existe désormais personnellement dans son regard.
Jusqu’alors, il connaissait Priscilla.
Maintenant, Priscilla le connaît.
Quel mystère se cache dans cette réciprocité !
L’homme ne désire pas seulement contempler.
Il désire être reconnu.
Il ne désire pas seulement connaître.
Il désire être connu.
Ce désir n’est point de l’orgueil.
Le petit enfant qui montre son dessin à ses parents ne cherche pas à devenir le centre du monde.
Il cherche seulement un regard qui dise :
« Je t’ai vu. »
« Je sais que tu existes. »
« Ce que tu vis compte pour moi. »
Ainsi en est-il souvent de notre propre existence.
Nous traversons un monde rempli de figures.
Les écrivains.
Les musiciens.
Les artistes.
Les saints.
Tous peuvent marquer profondément notre histoire sans jamais connaître notre nom.
Leur présence accompagne notre vie par mille médiations.
Mais si une rencontre survient, tout change.
Car une personne vaut infiniment plus que son image.
Les médiations ont alors atteint leur but.
Elles ne sont point abolies.
Elles sont accomplies.
Cette scène, contemplée avec un regard chrétien, semble presque annoncer une vérité plus haute encore.
Toute l’histoire du salut est celle d’un Dieu qui se fait connaître avant de se faire rencontrer.
Israël connaît son nom.
Les prophètes annoncent sa venue.
Les Écritures décrivent son œuvre.
Puis vient le jour où « le Verbe s’est fait chair ».
La Parole devient présence.
Le Dieu annoncé devient le Dieu rencontré.
Les disciples ne contemplent plus seulement les promesses.
Ils voient un visage.
Ils entendent une voix.
Ils marchent avec Celui qu’ils avaient appris à attendre.
Et lorsque Jésus appelle chacun par son nom, il révèle le désir le plus profond du cœur humain.
Nous ne sommes pas seulement faits pour chercher Dieu.
Nous sommes faits pour découvrir que Dieu nous cherchait avant nous.
Nous ne sommes pas seulement faits pour connaître son visage.
Nous sommes faits pour découvrir que son regard reposait déjà sur nous.
Peut-être est-ce là ce qui rend cette ancienne émission si émouvante.
Elle ne parle pas seulement d’une chanteuse et d’un enfant.
Elle parle de toute existence humaine.
Nous vivons au milieu de médiations.
Elles sont précieuses.
Elles éveillent le désir.
Elles orientent le cœur.
Mais elles ne trouvent leur pleine signification que lorsqu’elles conduisent à la rencontre.
Toute image aspire secrètement à la présence.
Toute admiration aspire à la communion.
Toute connaissance aspire à devenir relation.
Et toute relation véritable annonce déjà, dans sa fragile beauté, cette rencontre définitive où nous verrons le Seigneur non plus à travers les signes de ce monde, mais face à face ; où nous comprendrons enfin que, bien avant que nous levions les yeux vers Lui, son regard d’amour reposait déjà sur chacun de nous.
