L’homme aime ce qu’il croit connaître. Mais il ne connaît jamais sans médiation. Avant même de rencontrer une personne, il s’en forme une image. Les récits qu’il entend, les paroles qu’il recueille, les portraits qu’il contemple, les témoignages qu’il reçoit composent peu à peu une figure intérieure qui prépare la rencontre ou, parfois, l’empêche.
Notre époque fournit chaque jour des exemples de ce phénomène. Une célébrité apparaît sur les écrans. Des millions de regards se tournent vers elle. Chansons, photographies, interviews et films construisent progressivement une présence dans l’imaginaire du public. Le charme médiatique ne réside pas seulement dans la personne elle-même ; il réside dans cette figure qui naît des médiations et qui finit souvent par vivre sa propre existence dans le cœur des admirateurs.
Il arrive alors qu’un homme demeure attaché, durant toute sa vie, à une image qui ne correspond plus à la personne réelle. Les années passent ; l’artiste vieillit ; sa pensée mûrit ; son existence change. Mais l’admirateur continue d’aimer la figure qu’il avait reçue dans sa jeunesse. Il ne rencontre plus véritablement la personne ; il demeure fidèle à une représentation.
Ce phénomène, si caractéristique de notre temps, éclaire une vérité beaucoup plus ancienne. Il révèle quelque chose de la condition humaine elle-même.
Car l’homme n’aborde jamais le Christ sans représentation.
Aucun de nous n’a vu Jésus de Nazareth parcourir les chemins de Galilée. Aucun n’a entendu directement sa voix. Aucun n’a contemplé de ses yeux le Ressuscité apparaissant aux Apôtres. Nous croyons en Celui que nous n’avons pas vu, selon cette admirable parole de saint Pierre : « Vous l’aimez sans l’avoir vu. »
Mais si nous ne l’avons pas vu, comment le connaissons-nous ?
Par des médiations.
L’Écriture nous parle de lui.
La liturgie nous le fait rencontrer.
Les sacrements nous communiquent sa vie.
Les saints témoignent de son œuvre.
Les générations chrétiennes transmettent son souvenir.
Ainsi se forme peu à peu, dans notre intelligence et dans notre cœur, une représentation du Christ.
Le danger n’est pas d’avoir une représentation.
Le danger est de croire que cette représentation est le Christ lui-même.
Déjà, lors de sa venue, beaucoup attendaient le Messie. Ils lisaient les Écritures ; ils connaissaient les promesses ; ils espéraient le Royaume. Pourtant, lorsque le Fils de Dieu se présenta au milieu d’eux, un grand nombre ne le reconnurent pas. Pourquoi ?
Parce que la figure qu’ils avaient construite ne correspondait pas à la personne qui se tenait devant eux.
Ils attendaient un roi terrestre ; ils rencontrèrent le Serviteur souffrant.
Ils espéraient un libérateur politique ; ils trouvèrent le Sauveur des pécheurs.
Ils cherchaient un triomphe visible ; ils furent placés devant une croix.
Le drame ne venait pas d’un manque de zèle. Il venait d’une représentation devenue plus forte que la réalité elle-même.
Cette tentation demeure celle de tous les siècles.
Chaque génération risque de fabriquer un Christ à son image.
Le philosophe voudrait un maître de sagesse.
Le révolutionnaire voudrait un libérateur politique.
Le moraliste voudrait un législateur.
Le mystique voudrait oublier son humanité.
Le rationaliste voudrait réduire ses miracles.
Le sentimentaliste voudrait oublier ses exigences.
Ainsi chacun est tenté d’aimer moins le Christ véritable que le Christ qu’il s’est composé.
Mais si notre cœur est si prompt à construire ses propres figures, qui préservera le visage authentique du Seigneur ?
C’est ici que l’Église apparaît dans toute la profondeur de sa mission.
L’Église n’est pas seulement la gardienne d’un livre.
Elle est la gardienne d’une présence.
Avant que les Évangiles fussent rassemblés, l’Église annonçait déjà le Christ. Avant que le canon fût fixé, elle célébrait déjà son Eucharistie. Avant que les grandes controverses christologiques fussent résolues, elle priait déjà son Seigneur comme vrai Dieu et vrai homme.
Les conciles n’ont pas inventé le Christ.
Ils ont défendu son visage contre les représentations incomplètes ou déformées.
Les Pères n’ont pas ajouté un autre Évangile.
Ils ont appris à lire l’Évangile dans son harmonie.
Les saints n’ont pas attiré les regards sur eux-mêmes.
Ils ont laissé transparaître, chacun selon sa vocation, un rayon de la beauté du Christ.
Ainsi la Tradition n’est pas une accumulation de souvenirs humains. Elle est la mémoire vivante de l’Église qui, sous la conduite de l’Esprit Saint, reçoit sans cesse du Christ ce qu’elle transmet fidèlement à ses enfants.
Cette mémoire ne remplace pas l’Écriture.
Elle en est le milieu vital.
Car un livre, si saint soit-il, ne s’interprète jamais lui-même. Toute lecture suppose déjà une intelligence, une langue, une histoire, une communauté. Celui qui prétend n’écouter que l’Écriture écoute souvent, sans s’en apercevoir, les représentations de son époque ou celles de son propre cœur.
L’Église, au contraire, invite le chrétien à entrer dans une mémoire plus vaste que la sienne. Elle lui apprend à recevoir le Christ avant de prétendre le définir.
C’est pourquoi la véritable liberté du croyant ne consiste pas à construire lui-même son image de Jésus. Elle consiste à laisser le Christ vivant purifier sans cesse les représentations qu’il s’était faites de lui.
Toute la vie chrétienne est peut-être ce lent dépouillement.
Nous croyons connaître le Seigneur ; puis l’Évangile nous surprend.
Nous pensons avoir compris sa volonté ; puis la Croix vient corriger notre intelligence.
Nous imaginons avoir saisi son visage ; puis un saint, un concile, une liturgie, une parole des Écritures ouvrent devant nous une profondeur nouvelle.
Le Christ est toujours plus grand que les images que nous nous faisons de lui.
Et c’est précisément parce qu’il est vivant que l’Église demeure nécessaire. Elle n’est pas appelée à fabriquer le visage du Christ, mais à empêcher que les fidèles ne substituent à ce visage les œuvres de leur propre imagination.
Le chrétien avance donc avec confiance, non parce qu’il posséderait déjà parfaitement son Seigneur, mais parce qu’il est lui-même continuellement conduit vers lui. Les médiations de l’Église ne sont pas des écrans qui cachent le Christ ; elles sont les fenêtres par lesquelles, siècle après siècle, le même Seigneur continue de se laisser reconnaître jusqu’au jour où la foi cédera la place à la vision, et où toute représentation disparaîtra devant la joie de contempler enfin Celui qui nous a connus avant que nous le connaissions.
