Les règles de lecture et le mystère de l’Église

Il est des présupposés si profondément enracinés dans notre esprit que nous ne les voyons plus. Ils ressemblent à l’air que nous respirons : ils nous environnent sans attirer notre attention. Ainsi en est-il de notre manière de lire les saintes Écritures.

Beaucoup pensent qu’il suffirait de bonnes règles d’herméneutique, appliquées avec sincérité, pour parvenir nécessairement à la vérité. Ils parlent du contexte, de la grammaire, des genres littéraires, de l’harmonie des passages bibliques. Toutes ces règles sont précieuses ; nul chrétien sérieux ne devrait les mépriser. Mais une question demeure : d’où viennent ces règles elles-mêmes ?

Car elles ne tombent pas du ciel avec les pages de l’Écriture.

Choisir de n’admettre que des critères internes au texte biblique est déjà un choix. Décider que l’Écriture doit être son propre interprète est déjà une décision herméneutique. Affirmer qu’aucune autorité vivante ne peut accompagner son interprétation est encore une décision. Ces principes ne sont pas l’absence d’herméneutique ; ils sont une herméneutique.

Ainsi, lorsque deux chrétiens ouvrent la même Bible, ils ne commencent jamais exactement au même point. Ils apportent avec eux une certaine intelligence de l’œuvre de Dieu dans l’histoire. L’un voit l’Église comme le fruit de la foi des croyants ; l’autre la reçoit comme une institution voulue par le Christ, dépositaire du dépôt apostolique. Le texte est le même ; l’horizon dans lequel il est contemplé diffère.

Il serait donc vain de croire qu’un simple échange de versets suffira toujours à résoudre les controverses. Les versets sont lus à l’intérieur d’un monde de convictions plus profondes. Avant même que le regard ne se pose sur une ligne de saint Paul ou de saint Jean, l’esprit a déjà répondu, souvent sans en avoir conscience, à cette question décisive : qu’est-ce que l’Église ?

C’est pourquoi les grandes controverses chrétiennes ne portent pas seulement sur les textes, mais sur le lieu où ces textes sont entendus.

Le catholique ne lit pas les Écritures comme un livre arrivé jusqu’à lui sans histoire. Il les reçoit comme le trésor confié à une Église que le Christ a fondée, nourrie de son Esprit et appelée à demeurer dans la vérité jusqu’à la fin des siècles. L’Écriture n’est pas séparée de cette Église ; elle est proclamée dans son assemblée, conservée dans sa mémoire, reconnue dans son canon et expliquée au sein de sa Tradition.

Dès lors, le magistère n’apparaît plus comme un concurrent de l’Écriture, mais comme le ministère humble qui la sert. Il ne crée pas la Parole de Dieu ; il veille sur elle. Il ne parle pas à sa place ; il s’efforce d’en garder fidèlement l’intelligence reçue des Apôtres.

Mais il faut aller plus loin encore. Ceux qui refusent tout magistère ecclésial croient parfois échapper à toute autorité interprétative. Ils ne font, en réalité, que déplacer cette autorité. Car si l’Église ne possède aucune mission durable pour interpréter authentiquement la Parole de Dieu, cette mission revient inévitablement à une méthode, à une école, à une tradition théologique, ou finalement au lecteur lui-même. Le magistère n’a pas disparu ; il a simplement changé de visage.

Le Christ, dans sa sagesse, n’a pas seulement laissé un livre. Il a laissé des Apôtres. Il n’a pas seulement inspiré des écrits. Il a constitué une Église. Et cette Église n’est pas appelée à dominer la Parole, mais à lui rendre témoignage, comme Jean-Baptiste rendait témoignage à la Lumière sans être lui-même la Lumière.

Heureux celui qui comprend cet ordre ! Car il ne demande plus à un verset isolé de porter le poids de tout le mystère chrétien. Il reçoit les saintes Écritures comme la voix inspirée de Dieu, entendue dans la maison que le Christ lui-même a bâtie. Alors le livre retrouve son foyer, et l’Église retrouve sa mission : non point régner sur la vérité, mais en être, selon la parole de l’Apôtre, « la colonne et le soutien ».