Il est des discussions où les versets de l’Écriture s’échangent comme des traits lancés de part et d’autre d’un champ de bataille. Chacun croit avoir trouvé le passage décisif, celui qui mettra fin à toute contestation. Pourtant, lorsque la discussion s’apaise, une question plus profonde apparaît : pourquoi lisons-nous le même texte sans y voir la même chose ?
La raison est simple. Aucun homme ne lit un texte sans un cadre d’intelligence. Ce cadre n’est pas nécessairement un préjugé ; il est la condition même de toute compréhension. Lorsque l’Écriture parle de l’Église, des sacrements, du ministère apostolique ou de la communion des saints, elle ne se présente pas à un esprit vide de toute conception préalable. Chacun la lit avec une certaine idée de ce qu’est l’Église du Christ.
Ainsi, lorsque le catholique entend l’Apôtre appeler l’Église « la colonne et le soutien de la vérité », il ne prétend pas que ce seul verset démontre l’existence de l’Église catholique. Il reconnaît plutôt que cette parole s’accorde harmonieusement avec la conviction que le Christ a fondé une Église visible, appelée à demeurer dans l’histoire jusqu’à son retour. Le verset n’invente pas ce cadre ; il y trouve naturellement sa place.
Inversement, celui qui considère l’Église avant tout comme l’assemblée spirituelle des croyants lira le même passage autrement. Le texte est identique ; c’est le cadre de lecture qui diffère.
Il est donc nécessaire de remettre les choses dans leur juste ordre. Un verset biblique ne démontre pas, à lui seul, le cadre dans lequel il est interprété. Il manifeste sa cohérence avec ce cadre. Vouloir prouver le cadre uniquement par le texte, c’est oublier que toute lecture suppose déjà une certaine compréhension de l’ensemble.
Cette réflexion conduit à une vérité souvent méconnue. Il n’existe pas de lecture sans interprétation. Là où l’on affirme n’avoir que l’Écriture, il existe toujours, de manière explicite ou implicite, une règle qui détermine comment cette Écriture doit être comprise. Refuser de reconnaître cette règle ne la fait pas disparaître ; elle devient seulement moins visible.
L’Écriture ne possède donc pas, dans la vie de l’Église, un magistère qui s’exercerait indépendamment de toute interprétation. Dieu n’a pas donné un livre destiné à parler de lui-même sans aucun sujet pour le recevoir, le transmettre et l’expliquer. Il a confié sa Parole à un peuple, puis à l’Église née des Apôtres. Avant même que le Nouveau Testament ne soit réuni en un seul volume, cette Église annonçait déjà l’Évangile, célébrait les sacrements et gardait le dépôt de la foi.
C’est pourquoi le magistère n’est pas un pouvoir placé au-dessus de l’Écriture. Il est le ministère chargé de la servir fidèlement. De même qu’un enfant apprend sa langue maternelle avant d’en connaître les règles de grammaire, le chrétien reçoit la foi dans l’Église avant d’en contempler toute la richesse dans les Écritures. La Parole de Dieu n’est pas prisonnière de l’Église, mais elle ne lui est pas non plus étrangère : elle y est reçue, proclamée et transmise.
Loin d’opposer l’Écriture et l’Église, la foi catholique contemple leur profonde harmonie. L’Écriture est la Parole inspirée de Dieu ; l’Église est la demeure vivante où cette Parole est conservée, annoncée et interprétée sous l’assistance de l’Esprit Saint. Les séparer, c’est exposer le texte à une multitude de lectures concurrentes ; les unir, c’est reconnaître le dessein du Christ, qui n’a pas seulement laissé des écrits à son peuple, mais lui a promis une Église qui demeurerait, à travers les siècles, « la colonne et le soutien de la vérité ».
