Il est des lecteurs des saintes Écritures qui ouvrent le quinzième chapitre des Actes des Apôtres avec une attente déjà formée. Ils cherchent un souverain parlant seul, commandant seul, décidant seul. Ne trouvant point cette image, ils concluent aussitôt que le ministère confié à Pierre par le Seigneur n’a jamais existé sous la forme que l’Église catholique lui reconnaît.
Mais la question n’est-elle pas déjà résolue avant même que le texte soit lu ? Car si l’on demande au récit de présenter une papauté imaginée sur le modèle des royaumes de ce monde, on sera nécessairement déçu. Or le royaume du Christ n’est point de ce monde, et les charges qu’il y établit portent le caractère de son humilité.
À Jérusalem, une grave controverse éclate. Il ne s’agit pas d’une question secondaire, mais de savoir si les païens convertis devront recevoir la circoncision pour appartenir pleinement au peuple de Dieu. Toute l’Église est concernée.
Que voyons-nous alors ? Les apôtres et les anciens se réunissent. Ils délibèrent. Ils écoutent. Ils discutent. L’Église ne ressemble pas à une assemblée où chacun défendrait son opinion jusqu’à la victoire des plus nombreux ; elle ressemble davantage à une famille qui cherche ensemble à discerner la volonté du Seigneur.
Puis Pierre se lève.
Celui que le Christ avait appelé le premier parmi les Douze pour confirmer ses frères rappelle ce que Dieu a déjà accompli. Il ne s’appuie pas sur sa propre sagesse ; il rappelle l’œuvre de Dieu chez Corneille. Ce n’est pas Pierre qui a choisi les nations ; c’est Dieu qui les a accueillies. Ce n’est pas Pierre qui a purifié leurs cœurs ; c’est le Saint-Esprit qui leur a été donné comme aux Juifs.
Ainsi, Pierre ne parle pas en maître jaloux de son autorité, mais en témoin privilégié de l’action divine.
Le récit ajoute alors un détail d’une remarquable simplicité : « Toute l’assemblée garda le silence. »
Ce silence est plus éloquent que bien des discours. La discussion cesse. Non parce que la puissance d’un homme aurait réduit les autres au silence, mais parce que le témoignage de celui auquel le Seigneur avait ouvert le premier la porte des nations éclaire désormais toute l’assemblée.
Paul et Barnabé peuvent alors raconter les merveilles accomplies parmi les païens. Leur récit ne contredit pas Pierre ; il confirme par les faits ce que Pierre vient d’énoncer comme principe.
Enfin Jacques prend la parole. Évêque de Jérusalem, il exerce naturellement son ministère au sein de l’Église locale. Il cite les prophètes, propose les dispositions pastorales destinées à préserver la communion entre chrétiens d’origine juive et païenne, et contribue à la rédaction de la lettre qui sera envoyée aux Églises.
Où donc est la contradiction avec la foi catholique ?
Nulle part.
Car l’Église n’a jamais enseigné que Pierre devait accomplir seul tout ce qui concerne l’Église. Elle n’a jamais prétendu que les autres apôtres fussent réduits au silence permanent, ni que les évêques fussent privés de leur propre responsabilité.
Ce que montre Jérusalem est au contraire d’une profonde beauté : l’unité ne détruit pas la collégialité, et la collégialité n’efface pas le ministère particulier confié à Pierre.
Le Christ n’a pas fondé une multitude de chefs indépendants ; il n’a pas davantage voulu un pouvoir solitaire ignorant ses frères. Il a établi un collège apostolique, au sein duquel Pierre reçoit une mission singulière pour servir l’unité.
Le premier concile de l’Église manifeste déjà cette harmonie. Les apôtres délibèrent ensemble. Pierre confirme. Jacques ordonne la mise en œuvre pastorale. L’assemblée tout entière reconnaît l’action du Saint-Esprit. La décision finale n’est attribuée ni à un homme seul ni à une majorité humaine, mais à cette admirable formule : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous. »
Ainsi agit l’Église lorsque le Christ demeure sa tête.
Celui qui cherche dans Actes 15 un argument contre la papauté risque de demander au texte ce qu’il ne promet jamais de montrer. Celui qui le lit dans la continuité de toute l’économie apostolique y découvre au contraire une Église où le ministère de Pierre s’exerce non dans l’isolement, mais dans la communion ; non contre les autres pasteurs, mais avec eux ; non pour obscurcir le Christ, mais afin que toute l’Église demeure unie dans la vérité de son Seigneur.
Peut-être est-ce là la véritable leçon de Jérusalem. Le ministère confié à Pierre n’est pas celui d’un monarque terrestre, mais celui d’un pasteur auquel le Bon Pasteur a demandé de confirmer ses frères. C’est précisément parce qu’il demeure au milieu de ses frères que ce ministère révèle le plus fidèlement le visage du Christ, qui est venu non pour être servi, mais pour servir.
