« Afin que tu saches comment il faut se conduire dans la maison de Dieu, qui est l’Église du Dieu vivant, la colonne et le soutien de la vérité. »
— 1 Timothée 3,15
Les siècles passent ; les royaumes s’élèvent et disparaissent ; les civilisations, qui semblaient éternelles aux hommes qui les habitaient, descendent dans le tombeau de l’histoire. Les langues changent, les frontières se déplacent, les institutions s’effondrent, les philosophies se succèdent. Chaque génération entre dans un monde qu’elle n’a pas construit, y demeure quelque temps, puis le transmet, déjà transformé, à celle qui vient après elle.
Au milieu de ce mouvement universel, l’Église marche.
Elle ne demeure pas hors de l’histoire, comme une étoile immobile contemplant de loin les agitations humaines. Ses enfants appartiennent à leur siècle ; ses prêtres parlent les langues de leur temps ; ses évêques connaissent les espérances et les inquiétudes de leurs peuples ; les papes eux-mêmes sont des hommes nés dans une patrie, formés dans une culture et confrontés aux questions particulières de leur époque.
Et pourtant, au milieu de cette mobilité des choses humaines, une parole étonnante a été prononcée : l’Église du Dieu vivant est « la colonne et le soutien de la vérité ».
Voilà le mystère de la continuité magistérielle.
I. La vérité demeure, les siècles changent
La vérité que l’Église a reçue ne lui appartient pas. Elle ne l’a pas inventée ; elle ne peut donc pas la remplacer.
Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et éternellement. Le Dieu qui s’est révélé à Abraham n’est pas devenu un autre Dieu au temps des Apôtres. Le Christ confessé à Nicée n’est pas un autre Christ que celui que Pierre avait reconnu près de Césarée de Philippe. Le sacrifice célébré dans les basiliques antiques n’appartient pas à une autre religion que celui qui est offert aujourd’hui sur les autels de l’Église.
La vérité demeure.
Mais les questions que les hommes posent à la vérité changent.
Au IVe siècle, l’Église doit répondre à Arius. Elle confesse la divinité du Fils avec une précision que la controverse a rendue nécessaire.
Plus tard, elle doit défendre l’unité de la personne du Christ, puis la distinction de ses deux natures, puis la vérité de ses deux volontés.
La vérité n’a pas changé d’un concile à l’autre. Mais l’erreur, en changeant de visage, a obligé l’Église à contempler plus profondément le trésor qu’elle avait reçu.
Ainsi en est-il du magistère dans l’histoire.
L’Église ne possède pas une série de réponses préparées à l’avance pour toutes les situations possibles. Elle possède un dépôt. Elle possède une mémoire. Elle possède une mission. Et, selon la promesse du Christ, elle possède l’assistance de l’Esprit Saint.
Elle avance donc dans l’histoire comme une mère qui garde précieusement un trésor qu’elle n’a pas créé, mais dont elle doit nourrir des enfants appartenant à des générations différentes.
II. Les mêmes réponses ne conviennent pas à toutes les batailles
Il existe une tentation singulière dans notre manière de considérer le passé.
Nous savons comment l’histoire s’est terminée ; ceux qui l’ont vécue ne le savaient pas.
Nous voyons ensemble plusieurs siècles ; eux n’en habitaient qu’un.
Nous plaçons côte à côte des documents éloignés de cent ans ; ceux qui les écrivirent répondaient à des adversaires différents, dans des situations différentes, avec des mots dont la résonance n’était pas toujours celle qu’ils possèdent aujourd’hui.
Ainsi une même vérité peut-elle exiger des accents différents.
Lorsque l’homme prétend que sa conscience est absolument souveraine et qu’aucune vérité ne l’oblige, l’Église lui répond : Tu n’es pas ton propre créateur. La vérité ne dépend pas de ton choix. Tu as le devoir de chercher Dieu et d’obéir à la vérité reconnue.
Mais lorsque César, devenu totalitaire, prétend entrer dans le sanctuaire de la conscience, interdire le culte, imposer une idéologie et commander jusqu’aux pensées de l’homme, l’Église lui répond : Tu n’es pas Dieu. Ton autorité possède des limites. La conscience humaine n’est pas ta propriété.
À celui qui divinise la liberté individuelle, l’Église rappelle les droits de la vérité.
À celui qui divinise l’État, elle rappelle la dignité de la personne.
Y a-t-il là deux vérités ?
Non. Il y a une même lumière tombant successivement sur différentes faces du réel.
L’homme n’est pas souverain contre la vérité.
L’État n’est pas souverain sur la conscience.
Dieu seul est Seigneur.
Telle est la richesse de la vérité : une formule isolée peut sembler étroite ; la Tradition tout entière révèle un vaste paysage.
III. La mémoire de l’Église
L’Église possède une mémoire incomparable.
Elle se souvient de Jérusalem et d’Antioche. Elle se souvient des catacombes et des amphithéâtres. Elle se souvient de Nicée, d’Éphèse et de Chalcédoine. Elle se souvient des monastères qui gardèrent les livres pendant que des royaumes disparaissaient. Elle se souvient des grandes controverses médiévales, de la Réforme, du concile de Trente, des révolutions modernes, des guerres mondiales et des persécutions totalitaires.
Cette mémoire n’est pas un musée.
Elle est une école de contemplation.
Car, lorsqu’on considère l’ensemble de l’histoire magistérielle, on découvre que la vérité chrétienne est plus riche que les réponses particulières données à une seule époque.
Chaque siècle est tenté de prendre son propre combat pour le combat définitif.
Chaque génération est tentée de croire que les distinctions dont elle a besoin épuisent la totalité de la sagesse chrétienne.
Mais la mémoire de l’Église corrige cette illusion.
Une époque a particulièrement défendu l’unité.
Une autre a dû rappeler la distinction.
Une époque a insisté sur l’autorité.
Une autre a dû défendre la liberté contre des pouvoirs devenus monstrueux.
Une époque a dû rappeler la transcendance de Dieu.
Une autre a contemplé avec une attention renouvelée la dignité de l’homme créé à son image.
Les accents diffèrent. La symphonie demeure une.
C’est pourquoi la mémoire de la diversité magistérielle n’affaiblit pas nécessairement la certitude de la foi. Elle peut, au contraire, nous conduire à une contemplation plus profonde.
La vérité est plus vaste que notre époque.
Elle est même plus vaste que la dernière époque où l’Église nous semblait parfaitement familière.
IV. Quand la continuité devient difficile à reconnaître
Mais il faut le reconnaître : il arrive que le changement soit si considérable, le vocabulaire si différent et les circonstances si nouvelles que la continuité devienne difficile à discerner.
Alors l’inquiétude naît.
Des hommes qui avaient reçu avec fidélité l’enseignement de l’Église entendent soudain un langage qu’ils ne reconnaissent plus. Ils comparent les nouvelles paroles aux anciennes. Ils voient des expressions autrefois suspectes entrer dans le vocabulaire ecclésial. Ils voient modifier des disciplines qu’ils croyaient immuables. Ils assistent, parfois dans leur propre paroisse, à des transformations rapides, maladroites et même abusives.
Ils se demandent alors avec angoisse :
L’Église est-elle encore la même ?
Cette question ne doit pas être méprisée.
L’inquiétude peut être excessive ; elle n’est pas toujours méprisable.
Il est possible d’aimer sincèrement l’Église et d’être troublé lorsqu’on ne reconnaît plus immédiatement son visage.
Mais le danger commence lorsque notre mémoire personnelle devient la mesure de la Tradition universelle.
V. Deux conciles et deux mondes
Entre le premier et le second concile du Vatican, moins d’un siècle s’est écoulé.
Et pourtant, quel siècle !
Lorsque les Pères du premier concile du Vatican se réunissent à Rome, le pape est encore souverain des États pontificaux. Les empires occupent une place immense dans l’ordre politique. L’Europe exerce une domination considérable sur le monde. Les sociétés sont encore largement organisées autour d’appartenances héritées. Le libéralisme philosophique se présente souvent à l’Église sous un visage militant et anticlérical. La question romaine demeure ouverte.
Puis vient la tempête.
Les États pontificaux disparaissent.
Les empires s’effondrent.
Une guerre mondiale déchire l’Europe.
Une révolution établit en Russie un régime explicitement athée.
Le fascisme apparaît.
Le national-socialisme conduit l’Europe jusqu’à l’abîme.
Une seconde guerre mondiale ravage les nations.
Les camps de concentration révèlent jusqu’où peut aller un État qui prétend disposer entièrement de l’homme.
La bombe atomique ouvre une nouvelle époque de terreur.
Les anciens empires coloniaux se désagrègent.
Des peuples nouveaux entrent sur la scène internationale.
Le monde s’urbanise.
Les moyens de communication rapprochent les continents.
Des hommes appartenant à des religions différentes vivent désormais côte à côte.
Le communisme règne sur une partie immense de l’humanité.
Et c’est dans ce monde-là que s’ouvre le second concile du Vatican.
Comment aurait-il pu parler exactement comme si rien ne s’était passé ?
Comment l’Église, chargée d’annoncer la vérité aux nations, aurait-elle pu répondre aux questions du XXe siècle uniquement en répétant les formulations élaborées dans les combats particuliers du XIXe ?
La vérité n’avait pas changé.
Mais le monde auquel elle devait être annoncée n’était plus le même.
VI. La tentation de confondre la foi avec sa configuration historique
Il faut ici reconnaître un phénomène humain très profond.
Lorsqu’une génération a toujours connu la foi sous une certaine forme historique, elle peut finir par ne plus distinguer clairement la foi de cette forme.
Le catholicisme reçu dans l’enfance apparaît comme le catholicisme tout court.
Une certaine organisation de la paroisse, une certaine manière de parler au monde, une certaine relation entre l’Église et l’État, certaines habitudes disciplinaires, certaines formes de catéchèse, certaines sensibilités politiques et certaines expressions théologiques peuvent finir par former un seul paysage.
Et lorsque ce paysage change, on croit parfois que la foi elle-même est menacée.
Il faut beaucoup d’humilité pour distinguer les fondations de la maison, ses murs porteurs, ses cloisons et son mobilier.
Celui qui a toujours connu la même maison peut croire que déplacer un meuble, c’est ébranler les fondations.
Mais l’erreur inverse existe aussi : certains, fascinés par le changement, voudraient abattre les murs sous prétexte d’aérer les pièces.
La Tradition catholique refuse ces deux ivresses.
Elle ne divinise ni l’immobilité ni le changement.
Elle cherche la fidélité.
VII. Le trouble autour de Vatican II
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre une partie des inquiétudes suscitées par Vatican II.
Pour certains catholiques formés avant le Concile, le changement fut immense.
Ils avaient appris à se méfier du langage de la liberté religieuse ; ils découvrirent un document qui la proclamait.
Ils avaient connu une forte distance envers le mouvement œcuménique ; ils entendirent désormais l’Église appeler au dialogue avec les autres chrétiens.
Ils avaient grandi dans un catholicisme souvent organisé sur le mode de la forteresse assiégée ; ils entendirent le Concile parler du dialogue avec le monde.
À cela s’ajoutèrent bientôt des transformations liturgiques, une crise des vocations, une diminution rapide de la pratique religieuse et des expériences pastorales parfois présentées abusivement comme l’application du Concile.
On comprend que certains aient cru assister non à une réforme, mais à une révolution.
Cependant, la succession temporelle ne suffit pas à établir la causalité ; et la différence de langage ne suffit pas à démontrer la contradiction.
La question catholique doit être plus profonde :
Comment la même Église répond-elle à un monde nouveau sans abandonner le dépôt ancien ?
Cette question demande du travail, de l’histoire, de la théologie et de l’humilité.
Elle ne peut être résolue ni par le slogan : « Tout a changé, donc l’Église s’est corrompue », ni par le slogan inverse : « Rien n’a changé, donc toute difficulté est imaginaire ».
Le développement réel n’est ni la corruption ni l’immobilité.
Il est la croissance d’un vivant.
VIII. L’Église n’est pas une collection de documents morts
La continuité magistérielle ne consiste pas seulement à vérifier qu’une proposition de 1965 peut être logiquement raccordée à une proposition de 1864.
Ce travail peut être nécessaire. Mais il n’est pas le tout de la Tradition.
Car l’Église n’est pas née de ses documents.
Les documents sont les actes d’une Église qui existe avant eux.
La Tradition n’est pas une bibliothèque abandonnée à l’interprétation privée de chaque génération. Elle est la mémoire vivante de l’Église, transmise dans sa foi, sa prédication, sa liturgie, ses sacrements, son ministère apostolique et son magistère.
Si chaque chrétien devait rassembler les textes des siècles passés, les comparer selon son propre jugement, puis décider à partir de cette enquête quels conciles sont recevables et quels papes sont demeurés fidèles, il se retrouverait dans une étrange situation : voulant sauver la Tradition, il en deviendrait lui-même le juge suprême.
La continuité catholique repose sur une confiance plus profonde.
Le Christ n’a pas seulement donné une doctrine à conserver.
Il a fondé une Église.
Il ne lui a pas seulement confié un passé.
Il lui a promis sa présence jusqu’à la consommation du siècle.
IX. La colonne demeure parce que Dieu est fidèle
Voilà pourquoi la continuité magistérielle est, en son fond, une question de fidélité divine.
Les papes passent.
Les évêques passent.
Les théologiens passent.
Les civilisations passent.
Les formes politiques passent.
Les langues elles-mêmes meurent.
Mais l’Église demeure.
Elle demeure non parce que chacun de ses pasteurs serait personnellement génial ; non parce que chaque décision prudente serait parfaite ; non parce que tous les hommes d’Église seraient saints ; l’histoire interdirait de soutenir une telle fable.
Elle demeure parce que le Christ est fidèle.
L’assistance du Saint-Esprit ne supprime pas l’humanité des pasteurs. Elle ne les arrache pas à leur époque. Elle ne transforme pas chaque jugement pastoral en oracle divin.
Mais, à travers cette histoire humaine, fragile et parfois douloureuse, Dieu garde son Église dans sa mission.
Alors la continuité magistérielle apparaît dans toute sa grandeur.
Elle est l’Église demeurant la colonne et le soutien de la vérité au milieu du mouvement des siècles.
Elle ne répète pas mécaniquement une réponse ancienne à une question nouvelle.
Elle n’invente pas davantage une vérité nouvelle pour flatter le siècle présent.
Elle reçoit.
Elle garde.
Elle approfondit.
Elle distingue.
Elle répond.
Elle enseigne.
Et lorsqu’elle se souvient de toutes les réponses qu’elle a données au cours de sa longue marche, elle découvre elle-même, avec une reconnaissance toujours renouvelée, combien le trésor confié par son Seigneur est plus riche que chacune des époques qui l’ont reçu.
Ainsi l’histoire ne relativise pas la vérité.
Elle en manifeste la profondeur.
Les siècles passent autour de la colonne. Les empires tombent à ses pieds. Les philosophies changent de nom. Les adversaires d’hier disparaissent et de nouvelles questions se lèvent.
Mais la mission demeure :
garder la foi reçue des Apôtres ;
la confesser devant les hommes ;
répondre aux erreurs nouvelles ;
éclairer les consciences ;
et conduire les nations vers Celui qui a dit :
« Je suis le chemin, la vérité et la vie. »
La continuité magistérielle n’est donc pas l’immobilité d’une pierre morte.
Elle est la fidélité d’une Église vivante.
Et cette fidélité, à travers tant de siècles, de crises, de faiblesses humaines et de transformations du monde, est peut-être elle-même l’un des signes les plus saisissants de la promesse du Christ.
