Dieu agit-il dans ma vie ?

Parmi les traits qui m’ont longtemps marqué dans le monde évangélique figure la manière dont les croyants parlent de l’action de Dieu dans leur vie. Il n’est pas rare d’entendre, lors d’un témoignage de conversion ou d’un récit d’appel au ministère, des expressions telles que : « Dieu m’a dit », « Le Seigneur m’a montré », « Dieu m’a conduit ici », ou encore : « C’est Dieu qui a fermé cette porte et en a ouvert une autre. » Ces paroles sont souvent prononcées avec une simplicité désarmante et une profonde sincérité. Elles traduisent une conviction admirable : le Dieu de la Bible n’est pas un Dieu absent, mais un Dieu vivant qui continue d’agir dans l’histoire.

Je ne voudrais jamais perdre cette conviction. Le christianisme n’est pas la religion d’un Dieu dont on conserverait seulement la mémoire ; il est la foi en un Dieu qui demeure le Seigneur de l’histoire, qui soutient le monde par sa providence et qui appelle encore aujourd’hui les hommes à lui. Sans cette certitude, la prière elle-même perdrait son sens, les sacrements deviendraient de simples rites et l’Église ne serait plus qu’une institution gardienne d’un passé révolu.

Pourtant, au fil des années, une question s’est imposée à mon esprit.

Comment savons-nous que tel événement particulier est une action de Dieu ?

Je me souviens qu’en entendant certains témoignages, j’étais parfois impressionné par la facilité avec laquelle des frères ou des sœurs identifiaient la main de Dieu jusque dans les détails les plus ordinaires de leur existence. Là où je voyais une succession de circonstances, ils voyaient une direction clairement manifestée par Dieu. Là où je demeurais hésitant, ils affirmaient avec assurance : « Dieu m’a montré. »

Pendant longtemps, cette différence m’a troublé. Je me demandais si je manquais de foi. Peut-être étais-je moins spirituel que ceux qui reconnaissaient avec tant d’assurance la voix du Seigneur dans les événements quotidiens.

Avec le temps, je crois avoir compris que la question était moins celle de la foi que celle du discernement.

L’Écriture nous révèle avec certitude l’action de Dieu. Lorsque Moïse ouvre la mer, lorsque le Seigneur appelle Abraham, lorsque le Christ guérit les malades ou ressuscite les morts, nous ne sommes pas devant une simple interprétation humaine des événements : nous recevons une histoire déjà éclairée par la révélation. Les auteurs sacrés ne racontent pas seulement ce qui s’est passé ; ils nous disent ce que Dieu accomplissait dans ces événements.

Mais ma propre histoire ne m’est pas donnée sous cette forme.

Je ne possède pas un livre inspiré racontant ma vie. Je ne bénéficie pas d’une révélation qui interpréterait infailliblement chacun de mes choix, chacune de mes rencontres ou chacune de mes épreuves. Je dois donc discerner.

Et discerner n’est pas douter de Dieu.

Discerner, c’est reconnaître humblement que, si Dieu connaît parfaitement son œuvre, moi je ne la découvre que progressivement.

Cette distinction m’est apparue avec une force nouvelle lorsque j’ai découvert la tradition spirituelle catholique. J’y ai trouvé une immense confiance dans la providence de Dieu, mais aussi une grande modestie dans la manière d’interpréter les événements particuliers.

Le catholique croit que Dieu agit constamment.

Mais il sait également que son intelligence demeure limitée.

C’est pourquoi il hésite souvent à dire : « Dieu m’a dit. » Il préférera dire : « Il me semble que le Seigneur m’a conduit », « Avec le recul, je discerne une grâce particulière », ou encore : « Je crois reconnaître ici un signe de la providence. »

Cette prudence n’est pas une diminution de la foi.

Elle est une conséquence de l’humilité.

Elle distingue la certitude que Dieu agit de la certitude que j’interprète correctement son action.

Je crois même que cette attitude s’accorde profondément avec la manière dont Dieu agit dans l’histoire du salut.

Combien de personnages bibliques n’ont compris le sens des événements qu’après de longues années ! Joseph ne comprit pleinement son histoire qu’au terme de son séjour en Égypte. Les disciples eux-mêmes ne saisirent qu’après la résurrection le sens de nombreux gestes et paroles du Christ. Souvent, la providence se laisse reconnaître rétrospectivement.

Cette découverte m’a également conduit à regarder autrement la présence de l’Esprit Saint.

Pendant longtemps, j’avais presque l’impression que l’Esprit devait se manifester principalement sous la forme de pensées directement inspirées ou d’intuitions immédiatement identifiables comme venant de Dieu.

Aujourd’hui, je contemple davantage son œuvre comme une lumière intérieure qui éclaire progressivement l’intelligence, fortifie la volonté, purifie le cœur et fait grandir la charité. L’Esprit ne remplace pas mes facultés ; il les guérit et les élève. Il ne supprime pas le discernement ; il en est l’âme.

C’est pourquoi la relation vivante avec Dieu ne consiste pas à recevoir continuellement des messages privés. Elle consiste à demeurer dans une communion où Dieu se fait connaître à travers les médiations qu’il a lui-même voulues : l’Écriture, la Tradition, la liturgie, les sacrements, les frères dans la foi, les événements de l’existence et le travail patient du discernement.

Loin de diminuer la proximité de Dieu, ces médiations en sont les instruments.

Dieu n’est pas moins présent parce qu’il agit souvent discrètement.

Il n’est pas moins proche parce qu’il respecte l’intelligence qu’il a créée.

Il n’est pas moins vivant parce qu’il nous invite à discerner plutôt qu’à posséder immédiatement toutes les réponses.

La foi ne consiste donc pas à voir partout des signes extraordinaires, mais à apprendre, dans la durée, à reconnaître la fidélité silencieuse d’un Dieu qui conduit son Église et chacun de ses enfants. Plus je contemple cette pédagogie divine, plus je découvre que la véritable assurance chrétienne ne réside pas dans la certitude de mes interprétations, mais dans la certitude que le Seigneur, lui, ne cesse jamais d’accomplir son œuvre.

C’est peut-être là le plus beau fruit de la maturité spirituelle : pouvoir dire avec une confiance paisible non pas « je sais toujours comment Dieu agit », mais « je sais que Dieu agit, et je m’abandonne à sa sagesse en cherchant humblement à discerner sa volonté dans la communion de son Église ».