« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »
Cette parole célèbre d’Alfred Loisy contient, dans sa brièveté même, toute une philosophie de l’histoire chrétienne. Deux réalités y apparaissent successivement : d’abord le Royaume annoncé par Jésus-Christ ; ensuite l’Église qui surgit dans l’histoire. Entre les deux, la formule semble introduire une distance, presque une déception. Le Maître aurait parlé du règne de Dieu ; les disciples auraient édifié une institution. Jésus aurait tourné les regards vers l’avenir eschatologique ; l’histoire aurait répondu par des évêques, des conciles, des monastères, des cathédrales, une liturgie et un droit canonique.
Le Royaume était attendu ; l’Église est arrivée.
Mais cette manière de considérer l’histoire ne vient-elle pas d’une profonde méconnaissance de la nature même de l’Église ?
Il faudrait peut-être retourner la formule et dire :
Jésus annonçait le Royaume, et c’est pourquoi l’Église est venue.
Car le Royaume de Dieu n’est pas une idée descendue du ciel pour éclairer quelques consciences solitaires. Il est une puissance qui rassemble. Partout où Dieu règne, les hommes dispersés sont appelés à devenir un peuple ; les étrangers deviennent concitoyens ; les pierres séparées deviennent un édifice ; les sarments vivent d’une même vigne ; les membres différents appartiennent à un même corps.
Le Royaume rassemble parce que le Roi rassemble.
I. Le Dieu qui rassemble
Toute l’histoire sainte porte ce caractère.
Dieu appelle Abraham, mais il lui promet une descendance. Il délivre des esclaves en Égypte, mais il en fait un peuple. Il donne une loi, établit une alliance, suscite un sacerdoce, ordonne un culte, rassemble les tribus autour de son sanctuaire. Même lorsque les infidélités d’Israël provoquent la dispersion, les prophètes annoncent une restauration sous la forme d’un rassemblement.
Dieu n’abandonne pas son dessein.
Les siècles passent. Les empires s’élèvent et disparaissent. L’Assyrien s’avance ; Babylone triomphe ; la Perse succède à Babylone ; Alexandre traverse l’Orient comme un éclair ; Rome étend son ombre sur la Méditerranée. Les royaumes des hommes se succèdent, et chacun paraît, pour un instant, devoir être éternel.
Alors, dans une province éloignée de l’Empire, Jésus paraît.
Il annonce le Royaume de Dieu.
Mais que fait-il en l’annonçant ?
Il appelle.
« Suis-moi. »
Pierre abandonne ses filets. Jean quitte sa barque. Matthieu se lève du bureau des péages. Des hommes et des femmes se rassemblent autour de Jésus. Parmi ses disciples, il en choisit douze, nombre mystérieux qui rappelle les tribus d’Israël. Il leur enseigne une prière commune. Il leur confie une mission. Il leur promet l’Esprit. Il donne à Pierre une charge particulière. La veille de sa Passion, il leur donne son Corps et son Sang.
Peut-on vraiment regarder cette histoire et dire que Jésus annonçait le Royaume tandis que, par une étrange substitution, l’Église serait venue ?
L’Église commence déjà à apparaître dans le geste même par lequel le Christ rassemble.
Elle n’est pas un expédient imaginé par des disciples déçus de voir leur Maître tarder à revenir. Elle est le peuple convoqué par le Roi.
II. Le Royaume n’est pas une solitude
Il existe une tentation persistante dans l’histoire chrétienne : réduire le Royaume à une réalité purement intérieure.
Le Royaume serait alors la souveraineté invisible de Dieu dans l’âme individuelle. Jésus annoncerait la conversion du cœur ; l’homme accueillerait personnellement cette parole ; ensuite seulement, pour des raisons pratiques, les croyants se réuniraient.
L’Église deviendrait ainsi une réalité secondaire.
D’abord le Christ.
Puis le croyant.
Enfin, si cela est utile, l’Église.
Mais l’Écriture présente un mouvement différent. Le salut est assurément personnel, car Dieu appelle chacun par son nom ; mais il n’est jamais individualiste. Le Bon Pasteur appelle ses brebis une à une, mais il les rassemble en un seul troupeau. L’Esprit distribue ses dons à chacun, mais il les distribue dans un seul Corps. Le baptême unit personnellement au Christ, mais il incorpore en même temps à son peuple.
La grâce ne crée pas une poussière d’individus sauvés.
Elle bâtit une cité.
Elle édifie un temple.
Elle forme une épouse.
Elle rassemble un corps.
C’est pourquoi l’apparition de l’Église dans l’histoire ne constitue pas une énigme embarrassante pour le chrétien. Elle correspond à la logique profonde de l’Évangile. Si Jésus-Christ est réellement venu inaugurer le Royaume, il est naturel que cette irruption du règne de Dieu produise dans l’histoire une communauté visible, structurée, enseignante, priante et sacramentelle.
Le Royaume est plus grand que l’Église dans sa condition historique ; mais l’Église est inséparable de son annonce et de sa venue.
III. Le Royaume dans des vases d’argile
Il faut ici éviter une erreur inverse.
Dire que l’Église manifeste quelque chose du Royaume ne signifie pas que tout ce qui s’est produit dans l’histoire ecclésiastique puisse être identifié à la volonté de Dieu.
L’histoire de l’Église n’est pas une légende dorée.
Il y eut des ambitions, des violences, des lâchetés et des compromissions. Des pasteurs furent indignes de leur charge. Des princes utilisèrent le nom du Christ pour servir leurs intérêts. Des hommes d’Église recherchèrent quelquefois la puissance avec plus d’ardeur que la sainteté. Les institutions chrétiennes elles-mêmes portèrent les marques des sociétés dans lesquelles elles s’enracinèrent.
Il serait aussi faux d’idéaliser la chrétienté que de la caricaturer.
Mais les fautes des chrétiens ne suppriment pas l’action de la grâce.
Le péché lui-même, lorsqu’on le considère à la lumière de l’Évangile, rend parfois plus étonnante encore la permanence de l’œuvre de Dieu. Comment cette Église, composée d’hommes faibles, divisés, quelquefois médiocres et parfois scandaleux, a-t-elle pu traverser les siècles, porter l’Évangile aux nations, conserver les Écritures, célébrer les sacrements, susciter des saints, créer des œuvres de miséricorde et rappeler sans cesse aux puissants qu’ils étaient eux aussi soumis à un jugement supérieur ?
Le vase est d’argile.
Mais le trésor demeure.
IV. Ce que l’Europe médiévale laisse entrevoir
L’Europe médiévale offre à cet égard un spectacle singulier.
Il serait absurde d’en faire le Royaume de Dieu réalisé sur la terre. Les guerres y furent nombreuses. La violence y était réelle. Les famines, les injustices et les rivalités politiques appartenaient à l’expérience quotidienne des hommes. Les conflits entre le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésiastique furent parfois d’une extrême dureté.
Et pourtant, au milieu de cette histoire tourmentée, quelque chose de remarquable apparut.
Des peuples différents, parlant des langues différentes et obéissant à des princes souvent ennemis, se reconnaissaient néanmoins comme appartenant à une même chrétienté.
Au-dessus des frontières se trouvait une foi commune.
Au-dessus des princes se trouvait une loi qu’ils n’avaient pas créée.
Au-dessus des coutumes particulières se trouvait une conscience de l’universalité de l’Église.
Dans le village le plus humble comme dans la grande cité, les cloches rythmaient le temps. L’année civile elle-même était traversée par la mémoire du Christ : l’Avent, Noël, le Carême, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte. La vie humaine était accompagnée, de la naissance à la mort, par les signes sacramentels de l’Église.
Le pauvre et le roi s’agenouillaient devant le même autel.
Le savant et l’ignorant entendaient le même Évangile.
Le pèlerin pouvait traverser les royaumes et reconnaître, sous des architectures diverses, la même messe, le même Credo, le même baptême et la même espérance de la résurrection.
Dans les monastères, des hommes et des femmes abandonnaient volontairement la possession des biens, le prestige social et parfois des carrières prometteuses pour chercher Dieu dans la prière, le travail et la vie fraternelle. Dans les villes naissaient des hôpitaux, des confréries et des œuvres de charité. Des écoles devenaient des universités. Des cathédrales s’élevaient au-dessus de maisons qui disparaîtraient depuis longtemps lorsque leurs flèches continueraient à désigner le ciel.
Tout cela était-il le Royaume ?
Non.
Mais tout cela ne manifestait-il absolument rien du Royaume ?
Il faudrait être aveugle à l’histoire pour l’affirmer.
V. Un monde qui ne venait pas seulement des hommes
Il faut imaginer ce que représentait cette réalité.
Un homme pouvait naître dans une région reculée de France, un autre en Italie, un autre en Angleterre, un autre dans les terres germaniques. Ils ne parlaient pas la même langue. Ils n’avaient pas les mêmes coutumes. Leurs souverains pouvaient être en guerre.
Pourtant, ils pouvaient se retrouver à Rome, à Compostelle ou à Jérusalem et se reconnaître comme pèlerins du même Christ.
Cette unité était imparfaite.
Elle était souvent blessée.
Elle fut quelquefois trahie.
Mais elle existait.
L’histoire humaine connaissait les empires. Rome elle-même avait autrefois uni une immense partie du monde méditerranéen. Mais l’unité chrétienne était d’une nature différente. Elle ne reposait pas seulement sur les légions, les impôts ou l’administration. Elle prétendait unir les hommes autour d’une foi, d’un baptême, d’un autel et d’une espérance.
N’était-ce pas, malgré toutes les ombres, quelque chose de profondément lié à l’annonce du Royaume ?
Lorsque le prophète annonçait que les nations viendraient vers la lumière de Dieu, lorsque le psalmiste invitait tous les peuples à louer le Seigneur, lorsque le Christ ordonnait à ses apôtres de faire des disciples parmi toutes les nations, fallait-il s’attendre à ce que cette parole ne produisît aucun effet visible dans l’histoire ?
La grâce transforme les âmes, mais les âmes transformées agissent.
Elles fondent des familles.
Elles établissent des coutumes.
Elles construisent des institutions.
Elles enseignent leurs enfants.
Elles prennent soin des malades.
Elles enterrent leurs morts.
Elles écrivent des livres.
Elles bâtissent des églises.
Elles composent des chants.
Elles mesurent le temps à partir de la mémoire du Christ.
Ainsi, lorsque l’Évangile entre véritablement dans l’histoire, il ne peut demeurer une pure abstraction.
VI. La cathédrale et la Jérusalem céleste
Entrons un instant dans une cathédrale médiévale.
La pierre s’élève.
La lumière traverse les vitraux.
Les prophètes, les apôtres, les martyrs et les saints entourent symboliquement l’assemblée. L’autel se trouve au cœur du sanctuaire. Le peuple terrestre célèbre la liturgie en union avec l’Église du ciel.
Que cherche à exprimer un tel édifice ?
Il ne prétend pas que la ville terrestre soit déjà la Jérusalem céleste.
Il dit plutôt que la cité terrestre est appelée à regarder vers elle.
La cathédrale est construite dans une ville où vivent des pécheurs. Autour d’elle existent des querelles, des injustices, des maladies et la mort. Mais au milieu de cette ville s’élève un signe.
La pierre dit : le monde visible n’est pas tout.
La hauteur dit : l’homme est appelé plus haut.
La lumière dit : les ténèbres n’auront pas le dernier mot.
L’autel dit : le Christ est présent au milieu de son peuple.
La liturgie dit : l’histoire avance vers les noces de l’Agneau.
Ainsi peut-on comprendre la présence de l’Église dans l’histoire.
Elle ne dit pas : « Le Royaume est entièrement accompli. »
Elle dit : « Le Royaume vient. »
Elle ne dit pas : « Regardez-nous, nous sommes parfaits. »
Elle dit : « Venez, montons vers le Seigneur. »
Elle ne remplace pas l’espérance eschatologique.
Elle la garde vivante.
VII. L’Église vit entre le déjà et le pas encore
Le Christ est venu.
Le Christ est présent.
Le Christ reviendra.
Ces trois affirmations ne s’opposent pas.
L’Église vit précisément dans leur unité.
Elle se souvient de la venue du Fils de Dieu dans la chair. Elle vit aujourd’hui de sa présence par l’Esprit Saint et par les sacrements. Elle attend son retour glorieux et l’accomplissement définitif du Royaume.
Voilà pourquoi l’Eucharistie est si profondément liée à l’espérance chrétienne.
L’Église ne célèbre pas la mémoire d’un mort absent. Elle reçoit sacramentellement Celui qu’elle attend dans la gloire. À l’autel, le passé de la Croix, la présence du Ressuscité et l’avenir du Royaume se rencontrent mystérieusement.
Le Christ est venu.
Il vient.
Il viendra.
L’Église demeure dans cette tension.
Elle ne possède pas encore la vision bienheureuse, mais elle connaît déjà le Seigneur dans la foi.
Elle n’habite pas encore la Jérusalem céleste, mais elle en célèbre déjà la liturgie.
Elle ne connaît pas encore l’humanité pleinement réconciliée, mais elle rassemble déjà dans un même Corps des hommes de toute langue, de tout peuple et de toute nation.
Elle n’est donc pas le tombeau de l’espérance du Royaume.
Elle en est la gardienne.
VIII. Et c’est pourquoi l’Église est venue
Revenons alors à la formule :
« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »
Tout dépend de la manière dont on prononce cette phrase.
Si l’on imagine un Jésus solitaire annonçant une pure intériorité religieuse, alors l’Église devient effectivement incompréhensible. Son apparition ressemble à une trahison. Les sacrements paraissent être des additions. Le sacerdoce devient une usurpation. La succession apostolique semble une construction tardive. L’autorité ecclésiale apparaît comme la confiscation d’un message originellement libre.
Mais si Jésus est le Messie d’Israël ;
s’il rassemble les Douze ;
s’il promet de bâtir son Église ;
s’il donne à ses apôtres une mission ;
s’il institue l’Eucharistie ;
s’il leur confie le pouvoir de pardonner les péchés ;
s’il envoie sur eux l’Esprit Saint ;
s’il leur ordonne d’enseigner et de baptiser les nations ;
alors l’apparition de l’Église cesse d’être surprenante.
Ce qui deviendrait surprenant, ce serait plutôt qu’elle ne soit pas venue.
Le Royaume a été annoncé.
Le Roi est venu.
Il a appelé des disciples.
Il en a fait des apôtres.
Il leur a donné son Esprit.
Il les a envoyés vers les nations.
Les nations ont été baptisées.
Des Églises ont été fondées.
Des évêques ont succédé aux apôtres.
Les martyrs ont versé leur sang.
Les moines sont partis au désert.
Les missionnaires ont traversé les mers.
Les peuples ont élevé des sanctuaires.
Les siècles ont passé.
Et l’Église est demeurée.
Non parce que le Royaume avait échoué.
Mais parce que le Royaume avait fait irruption dans l’histoire.
Certes, l’Église terrestre porte encore les blessures du péché. Elle ne doit jamais confondre sa condition pèlerine avec la gloire finale. Elle doit sans cesse se laisser purifier par son Seigneur. Toute époque de l’histoire ecclésiastique, même la plus brillante, demeure sous le jugement de l’Évangile.
Mais l’histoire chrétienne permet déjà d’entrevoir quelque chose.
Une multitude rassemblée autour d’un même Seigneur.
Des peuples différents réconciliés dans une même foi.
Le puissant appelé à reconnaître une loi supérieure à sa volonté.
Le pauvre reconnu comme frère.
La prière sanctifiant le temps.
La miséricorde s’organisant pour servir.
La beauté elle-même orientée vers Dieu.
La terre levant les yeux vers le ciel.
Ce n’est pas encore le Royaume dans sa plénitude.
C’en est un signe.
C’en est une anticipation fragile.
C’en est, au milieu des contradictions de l’histoire, comme une lumière aperçue à travers un vitrail.
Et peut-être faut-il alors répondre à la parole de Loisy par une autre parole :
Jésus annonçait le Royaume, et c’est pourquoi l’Église est venue.
Elle est venue parce que le Berger rassemble ses brebis.
Elle est venue parce que l’Époux appelle son épouse.
Elle est venue parce que la Tête ne demeure pas séparée de son Corps.
Elle est venue parce que Dieu ne sauve pas seulement des individus isolés, mais rassemble un peuple.
Elle est venue parce que la grâce entre réellement dans l’histoire.
Et elle demeure encore, entre la Pentecôte et la Parousie, non comme le substitut d’un Royaume qui ne serait jamais venu, mais comme le peuple qui prie chaque jour pour son accomplissement :
Que ton règne vienne.
