Il est des paroles chrétiennes qu’il faut savoir recevoir avec reconnaissance, même lorsqu’elles nous parviennent d’une tradition différente de la nôtre. La vérité n’est pas moins vraie parce qu’elle est prononcée par une bouche qui ne partage pas avec nous toute la plénitude de la foi ; et le disciple du Christ doit se garder de cet esprit de parti qui, avant d’écouter une parole, demande de quel camp elle vient.
J’ai entendu récemment un sermon évangélique intitulé : « Comment se préparer efficacement au retour de Jésus ? » Le prédicateur s’appuyait sur le vingt-cinquième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu. Son enseignement pouvait se résumer par une pensée simple et forte : attendre Jésus-Christ, ce n’est ni calculer des dates, ni se livrer à une excitation eschatologique stérile ; c’est vivre dans la communion avec Dieu, comme nous y invitent les vierges prudentes ; c’est faire fructifier ce que le Maître nous a confié, comme l’enseigne la parabole des talents ; c’est enfin aimer et servir le prochain, selon la grande scène du jugement des brebis et des boucs.
Il y a là beaucoup de vrai.
L’Évangile ne nous a pas été donné pour satisfaire notre curiosité sur les temps et les moments. Le Seigneur ne nous demande pas de dresser, d’une main tremblante, le calendrier de son retour ; il nous demande de veiller. Il ne nous appelle pas à reconnaître l’Antéchrist dans chaque puissance qui s’élève, à chercher dans chaque guerre le dernier signe, ni à transformer les prophéties en énigmes dont quelques initiés posséderaient la clef. Il nous demande d’avoir de l’huile dans nos lampes, de faire fructifier les biens confiés et de le servir dans les plus petits de nos frères.
Le prédicateur avait donc raison de ramener l’attention de ses auditeurs vers la vie chrétienne elle-même.
Mais en écoutant son sermon, j’entendais aussi autre chose. Non pas quelque chose qu’il disait expressément, mais quelque chose qui apparaissait dans la manière même dont il conduisait son exhortation. Je reconnaissais cette mentalité évangélique qui m’est familière : le chrétien doit cultiver une relation personnelle avec le Seigneur ; il doit ouvrir lui-même sa Bible ; écouter Dieu lui parler par sa Parole ; prier ; se laisser conduire intérieurement par le Saint-Esprit.
Le pasteur expliquait qu’il n’avait donné que quelques clefs de lecture du chapitre. À chacun, ensuite, de reprendre le texte, de le lire personnellement et de se laisser conduire par l’Esprit de Dieu.
Comment ne pas reconnaître ce qu’il y a de précieux dans cette exhortation ?
Oui, il faut ouvrir les Écritures. Oui, il faut les méditer. Oui, le chrétien ne peut se contenter d’écouter passivement la prédication d’un autre. Oui, il doit prier dans le secret. Oui, il doit connaître personnellement le Seigneur, marcher avec lui, combattre le péché, apprendre l’obéissance et se tenir prêt pour le jour où retentira le cri : « Voici l’Époux ! »
Tout cela est vrai.
Et pourtant, en écoutant, une absence me frappait.
L’Église brillait par son absence.
Le chrétien seul devant la Bible ?
Il y avait Dieu, le Christ, le Saint-Esprit, la Bible et le croyant. Le pasteur lui-même semblait ne vouloir être qu’un guide provisoire : il ouvrait le texte, donnait quelques indications, puis invitait chacun à poursuivre personnellement son chemin avec Dieu.
On reconnaît là une disposition profonde de l’âme évangélique.
Le croyant est volontiers représenté seul devant Dieu, sa Bible ouverte entre les mains. L’Esprit éclaire son intelligence. La Parole parle à son cœur. La prière répond à la Parole. Puis les croyants qui vivent cette relation personnelle se réunissent ; ils chantent ensemble, prient ensemble, écoutent ensemble une prédication et s’encouragent mutuellement.
Dans cette vision, l’Église existe certainement. Elle peut même être beaucoup aimée. Mais elle apparaît facilement comme la réunion de ceux qui ont déjà, chacun personnellement, une relation avec Jésus-Christ.
Elle rassemble la vie chrétienne plus qu’elle ne semble l’engendrer.
Elle encourage cette vie plus qu’elle ne la nourrit sacramentellement.
Elle accompagne le croyant, mais celui-ci paraît recevoir l’essentiel dans le face-à-face de sa conscience avec Dieu et dans sa lecture personnelle de la Bible.
Or la foi catholique ne méprise rien de ce qui est personnel. Elle ne vient pas arracher la Bible des mains du fidèle. Elle ne lui dit pas : « Ne prie pas seul ; ne médite pas ; n’écoute pas la Parole de Dieu ; contente-toi d’assister extérieurement à des cérémonies. »
Non ! Une telle opposition serait une caricature.
Mais la foi catholique pose une question plus ancienne et plus profonde : qui a placé l’Écriture entre les mains du croyant ? Qui a reçu la prédication apostolique ? Qui a transmis les Évangiles ? Qui a baptisé les générations chrétiennes ? Qui a célébré la fraction du pain lorsque l’Empire romain persécutait encore les disciples du Christ ? Qui a traversé les siècles en confessant : « Jésus-Christ est Seigneur » ?
Le chrétien ne commence pas avec sa Bible ouverte dans une chambre silencieuse.
Avant qu’il ait lu, l’Église a proclamé.
Avant qu’il ait compris, l’Église a transmis.
Avant qu’il ait prié, l’Église priait.
Avant même sa naissance, le peuple de Dieu attendait déjà le retour du Seigneur.
Le chrétien ne découvre donc pas seul un Christ oublié. Il est reçu dans un peuple qui se souvient de son Seigneur, qui proclame sa mort, célèbre sa résurrection et attend sa venue dans la gloire.
L’Église prépare ses enfants à la venue du Seigneur
Comment se préparer au retour de Jésus-Christ ?
La réponse évangélique entendue dans ce sermon était : entretenir sa communion personnelle avec Dieu, faire fructifier les dons reçus et aimer son prochain.
La réponse est juste.
Mais une réponse catholique peut l’élargir :
Le Christ nous prépare lui-même à sa venue par son Église.
Car l’Église n’est pas une association fondée par des hommes qui auraient décidé de mieux attendre ensemble. Elle est le Corps du Christ, son peuple rassemblé, son Épouse en marche dans l’histoire.
Elle baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Elle proclame les Écritures.
Elle transmet la foi reçue des Apôtres.
Elle appelle les pécheurs à la conversion.
Elle prononce sacramentellement la parole du pardon.
Elle nourrit les fidèles du Corps et du Sang du Seigneur.
Elle accompagne l’homme dans sa naissance, ses combats, ses chutes, ses relèvements, sa maladie et sa mort.
Ainsi le chrétien n’est pas seulement exhorté à tenir sa lampe allumée : il reçoit de Dieu, dans l’Église, les secours nécessaires pour persévérer dans la nuit.
L’Église ne veille pas à sa place. Personne ne peut croire à sa place, aimer à sa place, se convertir à sa place. Les vierges prudentes ne peuvent donner leur huile aux vierges insensées lorsque paraît l’Époux.
Mais de cette vérité il ne faut pas conclure que chaque chrétien doit produire lui-même l’huile de sa lampe !
La grâce est reçue avant de porter du fruit.
Le talent est confié avant d’être multiplié.
Le serviteur travaille avec le bien de son Maître.
Toute la vie chrétienne commence dans le don.
Le culte n’est pas une station-service
Le prédicateur employait une image frappante : le culte, disait-il, n’est pas une station-service. Le chrétien ne doit pas négliger Dieu toute la semaine, puis venir le dimanche faire son plein spirituel avant de repartir vivre six jours loin du Seigneur.
Il avait raison.
Une heure de religion dominicale ne saurait remplacer une vie avec Dieu. Celui qui chante le dimanche mais ne prie jamais ; qui écoute la Parole mais ne la médite pas ; qui confesse le Christ des lèvres mais l’oublie dans ses affaires, ses relations et ses choix, n’a pas compris l’appel à la vigilance.
Mais la métaphore de la station-service pourrait nous égarer si elle nous faisait croire que le culte dominical n’apporte rien que le chrétien ne pourrait obtenir autrement dans sa relation personnelle avec Dieu.
Car la messe n’est pas seulement une réunion destinée à encourager des croyants qui posséderaient ailleurs toute leur vie spirituelle.
À la messe, il se passe quelque chose que je ne peux produire dans le secret de ma chambre.
Je peux prier seul, mais je ne peux pas me baptiser moi-même.
Je peux lire la Bible seul, mais je ne peux pas m’absoudre moi-même.
Je peux méditer la Passion du Seigneur, mais je ne peux pas célébrer seul le sacrifice eucharistique et me donner à moi-même sacramentellement le Corps et le Sang du Christ.
Le chrétien a besoin de l’Église parce qu’il a besoin de recevoir.
L’homme moderne aime volontiers ce qu’il choisit, ce qu’il construit et ce qu’il comprend. Le sacrement lui rappelle qu’avant d’agir, il est un pauvre qui tend les mains.
À l’autel, le plus grand théologien et le plus simple des fidèles reçoivent.
Le savant ne peut consacrer le pain par l’étendue de sa science.
Le mystique ne peut produire l’Eucharistie par l’intensité de son sentiment.
Le lecteur de la Bible ne peut transformer sa compréhension du texte en présence sacramentelle.
Tous doivent recevoir.
Et cette dépendance n’est pas une diminution de la relation personnelle avec Jésus-Christ. Elle en est, au contraire, l’une des formes les plus profondes.
Qu’y a-t-il d’impersonnel à recevoir le Corps du Seigneur ?
Qu’y a-t-il d’extérieur à entendre la parole du pardon ?
Qu’y a-t-il d’opposé à la communion avec Jésus-Christ dans le fait de communier sacramentellement à son Corps et à son Sang ?
La vie personnelle et la vie sacramentelle ne sont pas deux chemins concurrents.
Le Christ reçu à l’autel est celui que je prie dans le secret.
Le Christ qui me parle dans l’Écriture est celui qui nourrit son peuple.
Le Christ que j’adore dans la prière est celui qui a voulu établir une Église visible et demeurer avec elle jusqu’à la fin du monde.
Celui qui reviendra n’est pas absolument absent
Il faut ici préciser le sens même de l’attente chrétienne.
Nous disons que Jésus-Christ reviendra.
Nous confessons qu’il viendra dans la gloire juger les vivants et les morts.
Nous attendons l’accomplissement de l’histoire, la résurrection des corps et la manifestation glorieuse du Royaume.
Mais le retour du Christ ne signifie pas que Jésus serait, jusqu’à ce jour, absolument absent.
Le Seigneur est monté aux cieux, mais il n’a pas abandonné son peuple.
Il est présent par son Esprit.
Il est présent dans son Église.
Il est présent lorsque sa Parole est proclamée.
Il est présent au milieu de ceux qui sont rassemblés en son nom.
Il est présent mystérieusement dans les petits auxquels nous donnons à manger, à boire et un vêtement.
Et il est présent d’une manière unique dans le mystère eucharistique.
Ainsi l’attente chrétienne porte en elle un merveilleux paradoxe : nous attendons celui qui est déjà avec nous.
Nous désirons voir face à face celui que nous rencontrons déjà sous les voiles du sacrement.
Nous attendons dans la gloire celui qui vient à nous dans l’humilité.
Nous attendons la manifestation de celui qui ne cesse de nourrir son Église.
À chaque messe, l’Église se tient entre deux venues : elle fait mémoire de la première venue du Fils dans l’humilité de la chair et elle attend sa venue glorieuse à la fin des temps. Mais entre Bethléem et la Parousie, elle n’est pas abandonnée à elle-même.
L’Époux paraît tarder, mais il n’a pas déserté son Épouse.
Le Maître est parti pour un pays lointain, mais ses biens ont été confiés à ses serviteurs.
Le Roi n’est pas encore manifesté dans sa gloire, mais il se laisse déjà rencontrer mystérieusement dans les plus petits.
Le Christ est à venir, et pourtant il est présent.
Il est caché, mais non absent.
Il est attendu, mais déjà rencontré.
Il est au ciel, et cependant il nourrit son peuple de sa propre vie.
Les trois paraboles relues dans l’Église
La belle lecture du prédicateur évangélique peut donc être conservée et approfondie.
Les dix vierges nous appellent à la communion avec Dieu. Mais cette communion n’est pas une aventure solitaire. Nous attendons l’Époux au sein de l’Église qui veille et prie à travers les siècles. Nous recevons la Parole, la grâce et les sacrements afin que nos lampes demeurent allumées.
La parabole des talents nous appelle à faire fructifier les dons reçus. Mais ces dons ne sont pas des possessions individuelles dont nous serions les propriétaires absolus. Nous sommes membres d’un Corps ; les dons reçus servent à l’édification de tous. L’un plante, l’autre arrose, mais Dieu donne la croissance.
Le jugement des brebis et des boucs nous appelle à aimer le prochain. Et voici que le Christ attendu dans le ciel se révèle déjà mystérieusement présent sur la terre : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Ainsi, dans chacune des trois scènes, l’individu isolé disparaît.
Il y a un Époux et un peuple qui l’attend.
Il y a un Maître, des serviteurs et des biens confiés.
Il y a un Roi, des nations rassemblées et des petits dans lesquels il s’est mystérieusement laissé rencontrer.
Le christianisme n’est jamais la solitude religieuse d’une conscience devant Dieu.
Il est communion.
L’Esprit et l’Épouse disent : Viens !
Il est bon que le pasteur dise à ses fidèles : « Lisez vous-mêmes la Parole de Dieu et laissez-vous conduire par l’Esprit. »
Mais il faut ajouter ceci : l’Esprit qui éclaire le fidèle est l’Esprit qui anime l’Église.
L’Esprit Saint n’est pas apparu le matin où j’ai ouvert personnellement ma Bible.
Il était à la Pentecôte.
Il a soutenu les martyrs.
Il a éclairé les docteurs.
Il a suscité les saints.
Il a conduit l’Église à travers les crises, les persécutions, les faiblesses de ses membres et les bouleversements des empires.
Il agit personnellement en moi, mais il ne m’isole pas du Corps.
Il me conduit au Christ et, en me conduisant au Christ, il m’unit à ceux qui appartiennent au Christ.
C’est pourquoi la grande attente chrétienne n’est pas seulement le cri d’un individu : « Seigneur Jésus, reviens pour moi ! »
C’est le cri de l’Église.
L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! »
Voilà peut-être ce que j’ajouterais au sermon que j’ai entendu.
Je ne retrancherais rien à son appel à la vigilance.
Je ne retrancherais rien à son appel à la prière personnelle.
Je ne retrancherais rien à son exhortation à lire l’Écriture, à faire fructifier les dons reçus et à aimer le prochain.
Mais j’ajouterais l’Église.
Ou plutôt, je montrerais qu’elle était déjà là, silencieusement présente derrière toutes ces réalités.
Car c’est elle qui a transmis l’Évangile que nous lisons.
C’est en elle que nous avons reçu le baptême.
C’est en elle que la Parole retentit de génération en génération.
C’est par son ministère sacramentel que le Christ soutient ses fidèles.
C’est en elle que nous apprenons à veiller.
C’est avec elle que nous attendons.
Et c’est en son sein que nous pouvons déjà rencontrer sacramentellement celui dont nous attendons la manifestation glorieuse.
Le chrétien veille personnellement, mais il ne veille pas seul.
Il prie personnellement, mais il ne prie pas seul.
Il aime personnellement, mais il appartient à un Corps.
Il attend personnellement le Seigneur, mais son attente est portée par celle d’une Église qui traverse les siècles, les persécutions, les hérésies, les guerres, les empires et les révolutions, en répétant toujours la même prière :
Amen. Viens, Seigneur Jésus !
