Lorsque l’Église célèbre l’Assomption

L’Écriture, la Tradition et l’autorité vivante du Christ

Le 15 août, tandis que les cloches appellent les fidèles et que l’Église tourne ses regards vers la Vierge élevée dans la gloire, une ancienne question se dresse de nouveau entre les chrétiens. Cette question semble d’abord concerner Marie : faut-il croire qu’au terme de sa vie terrestre, la Mère du Seigneur a été élevée, en son corps et en son âme, dans la gloire céleste ? Mais bientôt le débat s’élargit. Derrière Marie apparaît l’Église ; derrière l’Assomption, la Tradition ; derrière la fête liturgique, la question de l’autorité.

Qui peut dire au peuple chrétien ce qu’il doit croire ? Où la Révélation de Dieu demeure-t-elle accessible ? Est-elle contenue tout entière dans les seules paroles écrites de la Bible, de telle manière que l’Église ne puisse jamais proposer comme révélée une vérité qui n’y serait pas explicitement énoncée ? Ou bien la Parole de Dieu, sans rien perdre de sa souveraineté, a-t-elle été confiée par le Christ à une Église vivante, chargée de la transmettre, de la garder et d’en approfondir l’intelligence sous la conduite de l’Esprit Saint ?

Voilà la véritable question du 15 août.

Elle ne doit être ni esquivée ni obscurcie. Le catholique ne sert pas la vérité lorsqu’il prétend trouver dans le Nouveau Testament un récit explicite de l’Assomption. Aucun évangéliste ne raconte les derniers instants de Marie. Les Actes des Apôtres la montrent dans la communauté réunie dans la prière avant la Pentecôte, puis le texte sacré ne dit plus rien de son existence terrestre. Aucun apôtre ne rapporte directement le jour de sa Dormition ; aucune épître ne formule en ces termes la doctrine définie en 1950.

Il faut reconnaître ce silence. Mais il faut aussi demander ce qu’il signifie.

Le silence de l’Écriture signifie-t-il que Dieu n’a rien transmis à son Église au sujet de la destinée de la Mère de son Fils ? Signifie-t-il que toute vérité qui n’est pas explicitement racontée dans les livres inspirés demeure nécessairement étrangère à la Révélation ? Pour répondre affirmativement, il faudrait déjà avoir admis que la Révélation chrétienne se transmet exclusivement par l’Écriture. Or c’est précisément ce qu’il faudrait démontrer.

La Parole avant le livre

Au commencement de l’Église, il n’y eut pas d’abord un livre achevé déposé entre les mains des croyants. Il y eut une prédication.

Le Christ vint. Il appela les Douze. Il leur parla du Royaume. Il mourut, ressuscita, se manifesta vivant et leur confia une mission :

« Allez, de toutes les nations faites des disciples. »

Les Apôtres partirent donc. Ils annoncèrent ce qu’ils avaient vu et entendu. Des communautés naquirent de leur témoignage. On baptisa, on rompit le pain, on pria, on transmit l’enseignement reçu. L’Église vivait déjà de l’Évangile avant que le dernier livre du Nouveau Testament eût été écrit.

L’Écriture elle-même porte le témoignage de cette transmission vivante. Saint Paul ne dit pas seulement aux Thessaloniciens de conserver ses lettres. Il leur commande de garder les traditions qu’ils ont reçues « soit de vive voix, soit par lettre ». À Timothée, il ne remet pas uniquement un document : il lui demande de confier ce qu’il a entendu à des hommes fidèles, capables de l’enseigner à d’autres.

Nous apercevons ici une chaîne vivante. Le Christ enseigne les Apôtres ; les Apôtres enseignent leurs disciples ; ceux-ci transmettent à leur tour ce qu’ils ont reçu. L’Esprit Saint n’est pas seulement à l’origine d’un texte : il demeure à l’œuvre dans le peuple que le Christ rassemble.

Les livres du Nouveau Testament prennent naissance au sein de cette Église. Ils n’en sont pas une production ordinaire, puisqu’ils sont inspirés de Dieu ; mais ils lui sont confiés. C’est elle qui les reçoit, les lit dans ses assemblées, les distingue des écrits qui ne possèdent pas la même autorité et reconnaît progressivement leur appartenance au canon.

Ainsi, l’Écriture ne tombe pas du ciel comme un livre étranger à l’histoire. Elle vient de Dieu, mais elle nous parvient à travers la médiation apostolique et ecclésiale. Le même Seigneur qui inspire les Écritures fonde l’Église ; le même Esprit qui parle par les prophètes et les Apôtres conduit les disciples dans la vérité.

Il ne faut donc pas dresser la Bible contre l’Église comme si l’une était divine et l’autre seulement humaine. La Bible est la Parole de Dieu confiée à l’Église, et l’Église est la communauté appelée par Dieu à recevoir cette Parole, à en vivre et à la transmettre.

L’Écriture souveraine, mais non solitaire

L’Église catholique ne rabaisse pas l’Écriture. Elle la vénère comme inspirée, normative et souveraine. Dans la liturgie, elle se lève pour entendre l’Évangile. Elle proclame : « Acclamons la Parole de Dieu. » Elle nourrit sa prédication des textes sacrés ; elle reconnaît dans la voix des auteurs inspirés la voix de l’Esprit Saint.

Mais l’Écriture n’est jamais solitaire.

Elle demeure au sein d’un corps. Elle est proclamée dans une liturgie, commentée par des pasteurs, confessée par des conciles, méditée par les saints et transmise d’une génération à l’autre. Le chrétien qui ouvre aujourd’hui son Nouveau Testament tient entre ses mains un livre dont il n’a pas personnellement constitué le canon. Il l’a reçu. Avant toute interprétation individuelle, il existe donc un acte de réception.

Qui lui a dit que Matthieu appartenait à l’Écriture, mais non tel évangile apocryphe ? Qui lui a transmis les épîtres de Paul comme Parole de Dieu ? Qui lui a remis les vingt-sept livres du Nouveau Testament comme un ensemble normatif ?

L’histoire répond : l’Église.

Elle ne crée pas l’inspiration des livres. Elle la reconnaît. Elle ne donne pas à la Parole de Dieu une autorité que celle-ci ne posséderait pas par elle-même. Elle reçoit cette autorité et en rend témoignage. Mais cette reconnaissance montre que Dieu a voulu nous faire parvenir son Écriture à travers une communauté visible.

Le sola Scriptura contient ainsi une difficulté profonde : il reçoit de l’histoire ecclésiale le livre dont il se sert ensuite pour limiter l’autorité de cette même Église. Il accepte le fruit, mais se méfie de l’arbre qui l’a porté. Il reçoit le canon transmis, tout en demandant que toute autre transmission soit démontrée par le canon.

Or jamais l’Écriture ne proclame qu’elle serait l’unique forme sous laquelle le dépôt apostolique devrait demeurer dans l’Église. Elle affirme son inspiration, son autorité, sa puissance et sa parfaite utilité. Mais affirmer que toute Écriture est inspirée ne revient pas à déclarer que seule l’Écriture transmet la Révélation.

La question n’est donc pas de choisir entre la Parole de Dieu et des traditions humaines. Toute tradition humaine doit être jugée, purifiée et parfois rejetée. La question est de savoir s’il existe, à côté de la transmission écrite, une Tradition apostolique vivante, issue de la même source et gardée dans l’Église par l’assistance du Saint-Esprit.

La foi catholique répond que cette Tradition existe.

Une autorité qui ne crée pas la vérité

On objectera peut-être : si l’on reconnaît une telle Tradition, ne livre-t-on pas la conscience chrétienne à l’arbitraire des hommes ? Un pape pourrait-il alors inventer une doctrine, puis la déclarer révélée ? Une dévotion devenue populaire pourrait-elle être transformée en dogme ?

Non.

Le Magistère n’est pas propriétaire de la Révélation. Il en est le serviteur. Le pape et les évêques ne se tiennent pas au-dessus de la Parole de Dieu comme des maîtres autorisés à lui ajouter leurs pensées. Ils se tiennent sous elle. Ils doivent l’écouter, la garder, l’exposer et défendre le dépôt reçu.

Le Christ seul règne sur son Église. Mais il a choisi d’exercer son autorité par des hommes auxquels il confie une charge. Celui qui dit à ses Apôtres : « Qui vous écoute m’écoute » ne les rend pas impeccables ; il les établit pourtant comme ses témoins et ses envoyés. Celui qui promet à Pierre que sa foi ne défaillira pas lui ordonne aussi d’affermir ses frères. Celui qui envoie l’Esprit de vérité ne promet pas seulement une illumination privée accordée à chaque lecteur : il équipe l’Église pour sa mission à travers les siècles.

Lorsqu’un dogme est défini, l’Église ne prétend donc pas recevoir une nouvelle révélation. La Révélation publique s’est accomplie dans le Christ. Aucun nouvel Évangile ne doit venir compléter celui des Apôtres. Mais l’intelligence de ce dépôt peut croître.

La semence est donnée une fois pour toutes ; l’arbre se développe dans le temps.

Le gland ne ressemble pas encore au chêne dans toute son ampleur. Pourtant le chêne ne constitue pas une addition étrangère au gland : il en manifeste progressivement la puissance intérieure. De même, les formulations dogmatiques apparaissent parfois longtemps après les données apostoliques dont elles expriment le sens.

L’Église n’a pas attendu les conciles des IVe et Ve siècles pour croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, ou pour confesser que Jésus est véritablement Dieu et véritablement homme. Pourtant les termes précis de Nicée et de Chalcédoine se sont développés lorsque les controverses ont obligé l’Église à expliciter ce qu’elle portait déjà dans sa foi, sa prédication, son baptême et son culte.

Le développement ne prouve pas par lui-même la vérité. Une croissance peut être saine ou malade ; une doctrine peut se développer ou se corrompre. Il faut donc discerner. Mais l’apparition tardive d’une définition n’implique pas nécessairement l’invention tardive de son contenu.

La date de 1950 est celle de la définition solennelle de l’Assomption, non celle de la naissance de la foi en l’Assomption.

La mémoire de l’Église

Avant que Pie XII ne prononce la définition dogmatique, l’Orient chrétien célébrait depuis des siècles la Dormition de la Mère de Dieu. L’Occident célébrait son Assomption. Des générations de fidèles avaient chanté cette espérance ; des prédicateurs l’avaient exposée ; des artistes l’avaient représentée ; des églises avaient été placées sous son patronage.

Il faut demeurer historiquement prudent. Les premiers récits détaillés concernant la fin de la vie de Marie sont tardifs. Ils appartiennent souvent à la littérature apocryphe et comportent des éléments dont l’Église ne garantit nullement l’historicité. Nous ne possédons pas un procès-verbal apostolique de la Dormition.

Mais les récits apocryphes ne constituent pas le fondement immédiat du dogme. Ils témoignent, avec leurs limites, d’une mémoire et d’une interrogation déjà présentes dans les communautés chrétiennes. Progressivement, au-delà de leurs embellissements narratifs, une conviction commune se dégage : le corps de celle qui avait porté le Verbe incarné n’avait pas été abandonné à la corruption du tombeau, mais avait participé d’une manière singulière à la victoire de son Fils.

La liturgie joua ici un rôle décisif. Car l’Église ne transmet pas sa foi seulement par des traités. Elle la transmet aussi lorsqu’elle prie.

Ce qu’elle chante devant Dieu révèle ce qu’elle croit de Dieu. La liturgie devient une mémoire vivante : les générations passent, les langues changent, les royaumes s’effondrent, mais le peuple chrétien continue de célébrer les mystères reçus.

La fête du 15 août ne surgit donc pas d’un décret isolé prononcé au XXe siècle. La définition de 1950 vient sceller une longue maturation. Le pape ne plante pas soudainement un arbre nouveau dans le jardin de la foi ; il reconnaît solennellement un fruit porté depuis longtemps par la vie de l’Église.

Marie dans le mystère du Christ

Mais pourquoi cette doctrine ? Pourquoi le corps de Marie aurait-il reçu un tel privilège ?

Si l’on sépare Marie du Christ, l’Assomption devient incompréhensible. Elle peut apparaître comme une exaltation démesurée d’une créature, presque comme une concurrence faite à l’Ascension du Seigneur. Mais la foi catholique ne contemple jamais Marie séparément de son Fils.

Le Christ monte au ciel par sa propre puissance. Il est le Seigneur ressuscité, vainqueur de la mort. Marie, elle, est élevée par Dieu. Elle ne conquiert pas le ciel ; elle le reçoit. L’Ascension révèle la puissance divine du Fils ; l’Assomption manifeste en Marie les fruits de cette puissance rédemptrice.

Tout vient donc du Christ.

Marie est sauvée par lui plus parfaitement que toute autre créature, mais elle est bien sauvée. Lorsqu’elle proclame : « Mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur », elle prononce la foi même de l’Église catholique. Ses privilèges ne la soustraient pas au salut du Christ : ils en révèlent la surabondance.

L’Assomption proclame que la grâce ne sauve pas une âme désincarnée en abandonnant le corps au néant. Le Dieu qui a créé l’homme dans l’unité du corps et de l’âme veut sauver l’homme tout entier. La résurrection du Christ est le commencement d’une création renouvelée ; la glorification de Marie en est le premier fruit pleinement manifesté dans un membre de l’Église.

En elle, l’Église contemple donc sa propre destinée.

Ce que Marie possède déjà dans la gloire, le peuple chrétien l’attend encore dans l’espérance. Son Assomption n’éloigne pas les croyants du Christ ; elle leur montre ce que la victoire du Christ accomplira en ceux qui lui appartiennent. Le tombeau ne prononcera pas le dernier mot. La corruption ne triomphera pas. La chair elle-même, purifiée et transfigurée, participera à la gloire des enfants de Dieu.

Le 15 août est ainsi une fête de la Résurrection.

L’arche de la Nouvelle Alliance

L’Écriture ne raconte pas directement l’Assomption, mais elle offre les formes fondamentales à travers lesquelles l’Église comprend le mystère de Marie.

Dans l’Ancienne Alliance, l’arche portait les signes de la présence et de l’alliance de Dieu. Dans l’Évangile, Marie porte en son sein non plus seulement les tables de la Loi, mais le Verbe fait chair. Le récit de la Visitation rappelle par de nombreux traits le transport de l’arche : Marie se rend dans les montagnes de Judée ; Élisabeth s’écrie devant elle ; Jean tressaille dans le sein de sa mère ; Marie demeure trois mois dans la maison qui l’accueille.

Elle est l’arche vivante, non parce qu’elle serait divine, mais parce que Dieu a choisi de demeurer corporellement en elle.

L’Apocalypse montre ensuite dans le ciel l’arche de l’Alliance, puis une femme revêtue du soleil, couronnée d’étoiles et associée au combat contre le dragon. Cette femme représente d’abord le peuple de Dieu, Israël et l’Église ; mais l’Église a aussi reconnu en elle le visage personnel de Marie, en qui le peuple messianique se concentre et s’accomplit.

Ces passages ne sont pas des preuves mécaniques. On ne peut enfermer l’Assomption dans un verset comme on résout une équation. Ils constituent plutôt un réseau de figures dont la signification se dévoile à la lumière du Christ et de la vie de l’Église.

La foi catholique ne prétend donc pas lire dans l’Apocalypse un reportage anticipé sur le dernier jour de Marie. Elle reconnaît que l’ensemble de l’Écriture présente une femme associée d’une manière unique à l’Incarnation, à la victoire du Messie et à la destinée du peuple de Dieu. La Tradition contemple ces données, les rapproche et en découvre progressivement la cohérence.

L’unique Médiateur et la communion de ses membres

On oppose souvent à toute doctrine mariale la parole de saint Paul :

« Il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme. »

L’Église catholique confesse cette parole sans réserve. Jésus-Christ est l’unique Médiateur parce que lui seul unit parfaitement Dieu et l’humanité dans sa personne ; lui seul offre le sacrifice rédempteur ; lui seul triomphe du péché et de la mort ; lui seul nous ouvre le chemin vers le Père.

Mais la médiation unique du Christ n’exclut pas la participation de ses membres. Elle la rend possible.

Dans le même passage où Paul proclame l’unique Médiateur, il demande que des prières et des intercessions soient offertes pour tous les hommes. Lorsqu’un chrétien prie pour son frère, il ne remplace pas Jésus-Christ. Il agit en Jésus-Christ, par Jésus-Christ et dans le Corps du Christ.

Si les membres de l’Église terrestre peuvent intercéder les uns pour les autres, pourquoi les membres glorifiés du même Corps seraient-ils devenus indifférents à ceux qui poursuivent le pèlerinage ? La mort a-t-elle détruit la communion créée par le baptême ? Ceux qui vivent auprès du Seigneur seraient-ils moins unis à lui et moins remplis de charité qu’ils ne l’étaient sur la terre ?

Marie ne se tient donc pas entre le Christ et nous comme un obstacle. Elle se tient avec nous devant le Christ. Son intercession n’ajoute rien au sacrifice de la Croix ; elle en dépend entièrement. Elle ne distribue pas une grâce qui lui appartiendrait ; elle demande à Dieu d’accomplir en ses enfants l’œuvre du salut.

Plus Marie est comprise catholiquement, moins elle peut être séparée du Christ.

La servante et la reine

On pourrait croire qu’honorer Marie dans son Assomption contredit son humilité. N’est-elle pas la servante du Seigneur ? Ne détourne-t-on pas son regard de Dieu en la couronnant ?

Mais c’est précisément parce qu’elle s’est abaissée que Dieu l’a élevée.

Le Magnificat lui-même contient ce mouvement :

« Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles. »

Marie ne s’attribue rien. Elle ne dit pas : « J’ai accompli des merveilles. » Elle dit : « Le Puissant fit pour moi des merveilles. » Son exaltation ne diminue donc pas la gloire de Dieu ; elle la proclame.

L’honneur rendu à l’œuvre ne vole rien à l’Artisan lorsque l’œuvre confesse qu’elle a tout reçu de lui. Admirer ce que la grâce a fait en Marie, c’est admirer la grâce. La couronne de Marie demeure un don du Christ, et chaque pierre qui la compose reflète sa lumière.

Le protestant craint parfois que l’honneur donné à Marie ne fasse de l’ombre au Sauveur. Cette crainte peut être légitime lorsque la dévotion devient sentimentale, désordonnée ou mal enseignée. Toute dévotion doit être purifiée par l’Évangile et ordonnée à la Trinité. Mais l’abus possible d’une vérité n’abolit pas la vérité.

La véritable piété mariale ne s’arrête pas à Marie. Elle écoute avec elle la Parole de Dieu ; elle reçoit avec elle le Christ ; elle demeure avec elle au pied de la Croix ; elle prie avec elle dans l’attente de l’Esprit ; elle espère voir s’accomplir dans toute l’Église ce qui resplendit déjà en elle.

Deux lectures de l’histoire chrétienne

Derrière la controverse sur l’Assomption apparaissent finalement deux manières de lire l’histoire de l’Église.

Selon une première lecture, l’Église apostolique possédait la pureté de l’Évangile, mais des traditions humaines se seraient progressivement accumulées autour du message biblique. Les doctrines mariales représenteraient quelques-uns des fruits les plus visibles de cette croissance étrangère. La mission de la Réforme aurait alors consisté à écarter ces ajouts pour retrouver la simplicité primitive.

Selon la lecture catholique, l’histoire est certes traversée par les péchés, les crises et les déformations humaines ; mais l’Esprit Saint n’abandonne pas pour autant l’Église fondée par le Christ. À travers les controverses, la liturgie, la réflexion des docteurs, la sainteté des fidèles et le jugement des pasteurs, l’intelligence du dépôt apostolique se développe.

Les Pères qui défendirent la divinité du Christ ne vivaient pas dans une Église réduite à quelques affirmations scripturaires élémentaires. Ils célébraient l’Eucharistie, honoraient les martyrs, pratiquaient une liturgie reçue, reconnaissaient l’autorité des évêques et voyaient en Marie la Mère de Dieu. Les développements que le protestantisme contestera plus tard ne naquirent pas dans un monde séparé des grands combats pour la Trinité et l’Incarnation. Ils grandirent au sein de la même Église, dans la même contemplation du mystère du Christ.

Cela ne dispense pas d’examiner chaque doctrine. Mais cela interdit de raconter l’histoire comme si l’Église avait fidèlement confessé le Christ dans les conciles tout en sombrant simultanément, sans s’en apercevoir, dans une corruption idolâtre de sa vie sacramentelle et mariale.

Celui qui reçoit Nicée et Chalcédoine doit au moins s’interroger sur l’Église qui les a portés. Peut-on lui faire confiance lorsqu’elle définit que le Fils est consubstantiel au Père, tout en considérant que sa prière, sa liturgie et sa mémoire seraient devenues étrangères à l’Évangile dès qu’elles parlent de Marie et des saints ?

La question mariale devient alors une question ecclésiale :

Où est l’Église à laquelle le Christ a promis sa présence jusqu’à la fin du monde ?

Le 15 août et l’espérance chrétienne

Lorsque l’Église célèbre l’Assomption, elle n’ajoute pas une gloire rivale à celle du Christ. Elle proclame la puissance de sa résurrection.

Elle regarde Marie et voit une créature entièrement sauvée. Elle contemple son corps glorifié et se souvient que le salut chrétien n’est pas une fuite hors de la création. Elle pense à ses morts, à leurs corps déposés dans la terre et à la promesse qui demeure suspendue au-dessus de chaque tombe chrétienne :

« Je crois à la résurrection de la chair. »

Le 15 août annonce que le dessein de Dieu ne s’arrête pas au pardon des péchés. Il tend vers la restauration de l’homme tout entier, vers la victoire définitive sur la mort et vers la transfiguration de la création.

Marie n’est pas le terme du regard. Elle est un signe dressé sur le chemin. Elle est l’aurore qui annonce le jour, non le soleil qui le produit. Elle est le premier reflet pleinement manifesté de la gloire que le Christ prépare pour son Église.

Ainsi, lorsqu’on demande : « Où Dieu a-t-il révélé l’Assomption ? », le catholique ne répond pas en montrant un verset isolé qui dispenserait de l’histoire. Il montre l’unique dépôt de la foi, confié à l’Église ; il ouvre l’Écriture et y contemple Marie dans le mystère du Christ ; il écoute la prière séculaire de l’Orient et de l’Occident ; il suit le développement de la conscience chrétienne ; il reçoit enfin le jugement du Magistère, non comme une parole supérieure à celle de Dieu, mais comme un service rendu à sa transmission.

La différence fondamentale demeure. Le protestant demande à l’Église de lui montrer la doctrine explicitement contenue dans le texte avant de croire. Le catholique reçoit l’Écriture au sein de l’Église et reconnaît à celle-ci, sous l’assistance de l’Esprit, l’autorité de discerner ce qui appartient au dépôt qu’elle a reçu.

Mais le catholique doit toujours se souvenir que cette autorité n’a qu’un but : conduire au Christ.

Car si Marie est élevée, c’est le Christ qui l’élève. Si elle est couronnée, c’est le Christ qui la couronne. Si elle intercède, c’est par le Christ qu’elle intercède. Si son corps est glorifié, c’est la résurrection du Christ qui triomphe en elle.

Et lorsque les générations la disent bienheureuse, sa voix continue de répondre à travers les siècles :

« Le Puissant fit pour moi des merveilles ; saint est son nom. »

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