Derrière une voix, une personne

De la publicité à la rencontre

Il arrive que certaines découvertes commencent de la manière la plus banale qui soit. On ne les a pas recherchées, on ne les a pas programmées, et l’on aurait même pu passer à côté d’elles sans leur accorder la moindre attention. Pourtant, un détail retient soudain le regard ou l’oreille. Une curiosité naît. On cherche à comprendre. Et ce qui n’était au départ qu’un élément presque insignifiant de notre environnement devient le point de départ d’une rencontre.

C’est ce qui m’est arrivé récemment avec une voix.

Une publicité parmi d’autres

Lorsque je regarde des vidéos sur YouTube, il m’arrive régulièrement d’avoir des publicités avant le commencement de la vidéo ou au cours de sa lecture. Elles appartiennent désormais au fonctionnement ordinaire de la plateforme. Généralement, je ne leur prête pas une attention particulière : elles interrompent simplement, pendant quelques secondes, le contenu que j’étais venu regarder.

Parmi les publicités qui me sont actuellement proposées reviennent assez souvent celles de Conforama.

En elles-mêmes, ces publicités ne constituaient donc pas quelque chose d’exceptionnel. Elles faisaient partie de ce flux publicitaire auquel je suis régulièrement exposé lorsque je consulte YouTube. Pourtant, à force de les rencontrer, quelque chose a fini par retenir mon attention : la voix off.

C’était une voix féminine qui me paraissait jeune, dynamique et humoristique. La manière de parler, les intonations, l’énergie qui se dégageait de la voix lui donnaient une personnalité particulière. Peu à peu, mon attention s’est déplacée. Je n’entendais plus seulement une publicité Conforama : j’entendais cette voix.

Et une question toute simple a fini par apparaître : à qui appartient-elle ?

De la voix anonyme à la recherche d’une personne

Cette question marque déjà un changement important.

Une voix off est précisément faite pour pouvoir exister sans que la personne qui parle apparaisse nécessairement à l’écran. Elle accompagne les images, donne du rythme au message, transmet une ambiance. Dans une publicité, elle remplit une fonction. Le spectateur peut parfaitement recevoir le message sans jamais savoir qui se trouve derrière elle.

Mais, dans mon cas, cette fonction ne suffisait plus.

Cette voix m’avait suffisamment intrigué pour que j’éprouve le désir de découvrir la personne qui la portait. Derrière le dispositif publicitaire, je pressentais désormais quelqu’un.

J’ai donc entrepris une recherche sur Google. Grâce notamment au mode IA du moteur de recherche, j’ai rapidement trouvé un nom : Thaïs Vauquières.

À cet instant, quelque chose avait déjà changé. Ce qui, quelques minutes auparavant, était simplement pour moi « la voix des publicités Conforama » était désormais associé à une identité.

Mais un nom fourni par un moteur de recherche n’était pas encore tout à fait suffisant. Je voulais entendre cette personne dans d’autres circonstances.

Reconnaître la voix

J’ai alors recherché Thaïs Vauquières elle-même.

Je l’ai écoutée dans des extraits de spectacles et dans des émissions de radio. Le contexte était complètement différent. Il ne s’agissait plus de vendre quelque chose en quelques secondes dans une publicité. Je pouvais entendre la personne parler plus longuement, avec sa propre présence, son humour et sa manière de s’exprimer.

Et j’ai reconnu la voix.

Cette reconnaissance a été importante pour moi. Il ne s’agissait plus seulement d’une information trouvée sur Internet et acceptée parce qu’un résultat de recherche l’affirmait. Il y avait également une reconnaissance sensible : j’entendais la voix et je retrouvais celle qui avait attiré mon attention dans les publicités.

Le rapprochement était désormais accompli.

Une voix, un nom et un visage étaient réunis.

J’étais content d’avoir découvert qui se trouvait derrière cette voix.

Une chaîne de médiations

Cette petite expérience, apparemment anodine, devient beaucoup plus intéressante lorsqu’on la considère sous l’angle des médiations.

Car je n’ai évidemment pas rencontré Thaïs Vauquières directement. Toute cette découverte s’est effectuée à travers une succession d’intermédiaires :

YouTube → la publicité → Conforama → la voix off → ma curiosité → Google → le mode IA → le nom de Thaïs Vauquières → les vidéos et les émissions disponibles en ligne → sa voix entendue dans d’autres contextes → la reconnaissance.

Chacun de ces éléments a été nécessaire à sa manière.

Sans YouTube, je n’aurais probablement pas été exposé à ces publicités dans ces circonstances. Sans la campagne publicitaire de Conforama, je n’aurais pas entendu cette voix. Sans le travail d’enregistrement et de production de la publicité, cette voix ne serait pas arrivée jusqu’à moi sous cette forme. Sans ma propre attention, elle serait demeurée un simple élément sonore parmi des milliers d’autres. Sans Google et ses outils de recherche, je n’aurais peut-être pas identifié aussi rapidement la personne. Sans les enregistrements de spectacles, les émissions de radio et leur disponibilité en ligne, je n’aurais pas pu effectuer cette reconnaissance personnelle.

La découverte n’est donc pas le produit d’une seule médiation, mais d’un réseau de médiations.

Et ce réseau fait intervenir des réalités très différentes : une entreprise commerciale, une plateforme vidéo mondiale, l’industrie publicitaire, des techniques d’enregistrement sonore, des algorithmes de diffusion, un moteur de recherche, l’intelligence artificielle, des archives audiovisuelles et, au milieu de tout cela, mon attention personnelle.

La technique ne remplace pourtant pas la rencontre. Elle la rend possible sous une forme particulière.

Quand l’attention quitte le produit pour se tourner vers la personne

Il y a surtout dans cette expérience un déplacement qui me paraît remarquable.

La publicité avait été conçue pour attirer mon attention sur Conforama et ses produits. La voix était l’un des moyens employés pour produire cet effet. Elle appartenait au dispositif publicitaire.

Or, chez moi, quelque chose d’imprévu s’est produit.

Mon attention s’est détachée du produit pour remonter vers celle qui lui prêtait sa voix.

Le moyen est devenu plus intéressant que ce qu’il était censé servir.

Et, finalement, le moyen lui-même m’a conduit jusqu’à une personne.

C’est un phénomène que l’on peut retrouver dans beaucoup d’autres domaines. Une chanson peut nous conduire à nous intéresser à son interprète. Une musique de film peut nous conduire vers son compositeur. Un personnage animé peut nous faire découvrir son doubleur. Une illustration peut nous amener à rechercher son dessinateur. Nous rencontrons d’abord une œuvre, une voix, une image ou une trace ; puis nous remontons progressivement vers quelqu’un.

La médiation ne dissimule donc pas nécessairement la personne. Elle peut aussi être précisément ce qui nous conduit jusqu’à elle.

Connaître quelqu’un par fragments

Cette expérience m’amène également à réfléchir à une situation extrêmement fréquente dans le monde contemporain : nous pouvons connaître quelque chose d’une personne bien avant de savoir qui elle est.

J’avais entendu la voix de Thaïs Vauquières avant de connaître son nom.

D’une certaine manière, je connaissais donc déjà quelque chose d’elle. Je connaissais un timbre, certaines intonations, une énergie, une manière particulière de donner vie à quelques phrases. Mais cette connaissance demeurait fragmentaire et anonyme.

Puis un nom est apparu.

Puis un visage.

Puis d’autres paroles prononcées dans d’autres circonstances.

Ces éléments auparavant séparés ont commencé à former une unité.

C’est peut-être précisément ce qui rend agréable le fait de pouvoir enfin mettre un nom et un visage sur une voix. Une présence qui n’était jusque-là que partielle devient identifiable.

La voix n’est plus seulement un phénomène sonore.

Elle devient la voix de quelqu’un.

Le paradoxe d’une publicité que je n’avais pas demandée

Il y a enfin quelque chose d’assez amusant dans le point de départ de toute cette histoire.

Je n’étais pas allé sur YouTube pour regarder une publicité Conforama.

Comme beaucoup de publicités diffusées avant ou pendant une vidéo, celle-ci s’est imposée dans mon parcours. Elle interrompait momentanément le contenu que j’avais choisi de regarder.

Et pourtant, cette interruption est devenue une médiation féconde.

Si j’avais pu supprimer instantanément toutes ces publicités, cette découverte précise n’aurait probablement jamais eu lieu.

Cela ne signifie évidemment pas que les interruptions publicitaires deviennent soudain souhaitables. Cela montre plutôt une propriété étonnante du réel : une médiation peut produire des effets qui dépassent complètement la fonction pour laquelle elle avait été mise en place.

Conforama cherchait à me faire entendre un message publicitaire.

Moi, j’ai entendu une personne.

Désormais, la voix a un nom

Il y a donc un avant et un après cette recherche.

Avant, lorsque cette publicité apparaissait, j’entendais une voix féminine particulièrement reconnaissable qui m’intriguait.

Désormais, si je l’entends de nouveau, je ne l’entendrai plus exactement de la même manière.

Je pourrai penser : c’est Thaïs Vauquières.

La médiation demeure — l’écran, YouTube, la publicité, l’enregistrement sonore sont toujours présents — mais mon rapport à elle s’est transformé. La voix anonyme est devenue une voix identifiée.

Et le mouvement peut maintenant fonctionner dans l’autre sens. Si je rencontre Thaïs Vauquières dans une émission, un spectacle ou une autre production, je pourrai reconnaître cette même voix. Ce n’est donc plus seulement la publicité qui me conduit vers elle : ce que j’ai découvert d’elle transforme désormais rétrospectivement ma manière d’entendre la publicité.

Cette expérience minuscule raconte ainsi quelque chose de beaucoup plus vaste sur notre relation au monde.

Nous vivons entourés de médiations. Des images, des voix, des musiques, des écrans, des plateformes, des objets et des techniques font continuellement parvenir jusqu’à nous les traces du travail et de la présence d’autres personnes. La plupart passent sans que nous y pensions.

Mais il arrive qu’une de ces traces nous arrête.

Alors nous remontons le fil.

Derrière une publicité, nous découvrons une voix.

Derrière la voix, un nom.

Derrière le nom, un visage.

Et derrière toutes ces médiations apparaît finalement une personne que nous n’aurions peut-être jamais cherché à connaître si une simple voix, entendue par hasard au milieu d’une publicité YouTube, n’avait un jour éveillé notre curiosité.