« Welcome Home » : le parcours d’une musique, du Wakanda à mon monde intérieur

Introduction — Une musique née pour une scène, devenue une musique pour elle-même

Il arrive qu’une musique entre dans notre vie par l’intermédiaire d’une œuvre qui, avec le temps, devient secondaire. C’est ce qui s’est produit pour moi avec Welcome Home (feat. Baaba Maal), composé par Ludwig Göransson pour Black Panther: Wakanda Forever. J’ai d’abord rencontré cette musique dans le film. Elle y possède une fonction déterminée : elle accompagne le Wakanda, son retour, sa dignité, sa permanence. Pourtant, aujourd’hui, lorsque je l’écoute, je ne revois pas nécessairement les scènes du film. Elles se sont progressivement effacées tandis que la musique, elle, est demeurée.

C’est précisément ce déplacement qui m’intéresse. Welcome Home n’est pas arrivée jusqu’à moi immédiatement. Entre l’émotion que j’éprouve aujourd’hui en l’écoutant et sa naissance se trouve tout un réseau de médiations : un réalisateur, un compositeur, un chanteur sénégalais, des traditions musicales, des musiciens, des studios, l’industrie cinématographique, le film lui-même, puis les techniques numériques qui permettent désormais d’écouter séparément sa bande originale.

Le parcours de cette musique permet ainsi d’observer un phénomène qui dépasse largement le cinéma : une œuvre naît dans un réseau de médiations, circule grâce à d’autres médiations, puis peut devenir à son tour médiation dans l’existence de celui qui la reçoit.

I. Avant Welcome Home : une histoire déjà commencée

La première médiation est celle d’une histoire antérieure. Welcome Home ne naît pas dans le vide en 2022. Elle appartient à un univers musical commencé plusieurs années auparavant avec le premier Black Panther.

Pour construire musicalement le Wakanda, Ludwig Göransson avait entrepris une démarche qui dépassait la composition depuis un studio occidental. Il s’était notamment rendu au Sénégal et avait travaillé avec des musiciens africains, parmi lesquels Baaba Maal. Cette rencontre entre le compositeur suédois formé à la musique occidentale et des traditions musicales africaines avait contribué à donner au Wakanda une identité sonore particulière. Göransson cherchait à unir des ressources musicales africaines à l’écriture orchestrale du cinéma hollywoodien.

Cette première étape est essentielle. Avant qu’il puisse exister une musique appelée Welcome Home, il fallait déjà que se constitue un langage musical du Wakanda.

Ainsi, lorsque Black Panther: Wakanda Forever est mis en chantier, Göransson et le réalisateur Ryan Coogler ne repartent pas véritablement de zéro. Une mémoire existe déjà : des collaborations, des timbres, des voix, des manières de représenter musicalement cette civilisation fictive.

Il y a là une première leçon sur les médiations : une création nouvelle est souvent rendue possible par des relations antérieures. Derrière quelques minutes de musique se trouve une histoire beaucoup plus longue que le morceau lui-même.

II. Ryan Coogler et Ludwig Göransson : la rencontre du récit et de la musique

Une deuxième médiation fondamentale est la relation entre le réalisateur Ryan Coogler et Ludwig Göransson.

Pour Wakanda Forever, leur ambition était particulièrement forte : ils voulaient diminuer la frontière habituelle entre les chansons et la musique originale du film. Göransson a résumé leur démarche par cette formule : « the songs and score are one ». Le projet musical dans son ensemble a demandé plus de 2 500 heures d’enregistrement, mobilisé six studios sur trois continents et cinq pays, plus de 250 musiciens, deux orchestres, deux chœurs et plus de quarante chanteurs.

Ces chiffres sont impressionnants parce qu’ils révèlent ce que l’écoute ordinaire dissimule.

Lorsque j’appuie aujourd’hui sur un bouton et que Welcome Home commence immédiatement, tout paraît simple. Pourtant, cette simplicité de réception repose sur une extraordinaire complexité de production.

Il a fallu des personnes, des déplacements, des studios, des instruments, des microphones, des ingénieurs du son, des décisions artistiques, des infrastructures techniques et finalement toute une industrie cinématographique capable de coordonner ces éléments.

L’immédiateté de mon écoute est le résultat final d’une longue chaîne de médiations.

III. Baaba Maal : la voix humaine au cœur de la musique

Parmi ces médiations, l’une est immédiatement perceptible : la voix de Baaba Maal.

Le chanteur sénégalais avait déjà participé à l’univers musical du premier Black Panther. Il revient dans Wakanda Forever, et Welcome Home porte explicitement sa présence jusque dans son titre : feat. Baaba Maal.

Cette voix est importante parce qu’elle rappelle qu’une musique n’est jamais seulement une construction abstraite. Derrière ce que j’entends se trouve un corps humain : une respiration, une culture musicale acquise, une manière de chanter façonnée pendant des décennies.

La voix de Baaba Maal devient ainsi une médiation entre plusieurs mondes : entre le Sénégal réel et le Wakanda fictif, entre des traditions musicales africaines et le cinéma américain, entre l’intention du compositeur et l’expérience du spectateur.

Et lorsque la voix finit par laisser place à la partie instrumentale qui me touche particulièrement, elle n’est pas pour autant inutile ou oubliée. Elle a préparé l’espace dans lequel la seconde partie peut prendre toute sa dimension.

IV. Le film comme première médiation de réception

Puis intervient le film lui-même.

C’est un renversement intéressant, car dans la logique de production, la musique a été créée pour servir le film. Göransson et Coogler voulaient que les morceaux soient étroitement liés au récit et puissent en prolonger l’expérience.

Mais dans ma réception personnelle, la relation s’est progressivement inversée.

Le film est devenu pour moi une médiation vers la musique.

C’est lui qui m’a permis de rencontrer Welcome Home. Et surtout, les images ont initialement donné un sens à ce que j’entendais. Le retour au Wakanda, après l’affirmation de sa capacité à se défendre face aux agressions extérieures, donne à la musique une signification particulière. J’y entends quelque chose de noble et de majestueux : non pas le triomphe bruyant d’une puissance conquérante, mais la dignité d’une réalité qui demeure, qui sait ce qu’elle est et qui peut rentrer chez elle dans la paix.

La scène a donc rempli une fonction essentielle : elle m’a appris à entendre la musique.

Mais une médiation peut accomplir son rôle au point de devenir ensuite presque transparente.

C’est exactement ce qui s’est produit.

V. Quand l’image se retire et que la musique demeure

Avec les écoutes répétées, Welcome Home s’est progressivement détachée de Black Panther: Wakanda Forever.

Je me souviens encore du film et du sens général des scènes, mais je n’ai plus besoin de les revoir mentalement lorsque j’écoute le morceau. Le sens qu’elles ont contribué à transmettre est désormais intégré.

La musique est devenue autonome.

Cette autonomie est particulièrement sensible dans la seconde partie du morceau, après la partie vocale. C’est elle qui me fait le plus fortement réagir. Il m’arrive d’en avoir les cheveux qui se hérissent. J’y ressens quelque chose de noble, majestueux et paisible.

Et désormais, cet effet ne dépend plus de l’image du Wakanda.

Il suffit que la musique commence.

C’est peut-être l’un des phénomènes les plus intéressants de la réception artistique : une œuvre créée pour accompagner autre chose peut progressivement devenir plus importante pour celui qui la reçoit que l’œuvre qu’elle devait accompagner.

Dans mon expérience, le film a été nécessaire, mais la musique lui a survécu.

VI. De la salle de cinéma au fichier numérique : les médiations techniques de l’écoute

Cette autonomisation aurait cependant été beaucoup plus difficile sans une autre série de médiations : celles de l’enregistrement et de la diffusion musicale.

Welcome Home a été publiée séparément dans l’album Black Panther: Wakanda Forever (Original Score) le 11 novembre 2022.

Cette publication est décisive.

Sans elle, pour retrouver la musique, il faudrait retourner au film, rechercher la scène et accepter les dialogues, les bruitages et les images qui l’accompagnent. La publication de la partition originale transforme au contraire la musique de film en objet musical accessible indépendamment du film.

À cela s’ajoutent les médiations numériques contemporaines : plateformes de streaming, fichiers audio, écouteurs, enceintes, ordinateurs et smartphones. Une œuvre dont la création a nécessité des centaines de personnes et des infrastructures internationales peut désormais parvenir jusqu’à un auditeur seul, dans une pièce, presque instantanément.

Il existe donc un contraste saisissant entre la complexité collective de la production et l’intimité individuelle de la réception.

Des centaines de médiations sont nécessaires pour qu’un jour je puisse simplement appuyer sur « lecture ».

VII. La musique reçue devient à son tour médiation : Welcome Home et mon jardin aux ballons

Mais la chaîne des médiations ne s’arrête pas à mon oreille.

Une fois reçue, assimilée et détachée de son contexte initial, Welcome Home commence une nouvelle existence. Elle devient une médiation dans mon propre monde intérieur, capable de rejoindre des réalités qui n’ont objectivement aucun rapport avec le Wakanda.

C’est notamment le cas de mon jardin aux ballons.

Le rapprochement peut sembler étrange. Il ne faut évidemment pas chercher une correspondance littérale entre le Wakanda et les ballons. Ce qui me touche est beaucoup plus profond : c’est une analogie de structure.

Dans Black Panther: Wakanda Forever, le Wakanda est une réalité discrète, longtemps protégée du regard extérieur, mais pleinement constituée. Son existence ne dépend pas de la reconnaissance des autres nations. Il possède son histoire, ses règles, ses valeurs, sa culture et son espace. Et lorsqu’il doit affronter le monde extérieur, il peut défendre ce qu’il est sans pour autant renoncer à lui-même.

Il y a quelque chose de cette logique que je reconnais dans mon jardin aux ballons.

Mon regard sur les ballons est en profond décalage avec le regard dominant. Là où ils sont souvent considérés comme des objets festifs provisoires, dont la destruction éventuelle ne pose guère de question, je leur accorde une attention, une valeur et un soin particuliers. Je ne peux évidemment pas imposer ce regard au monde extérieur, et je n’en ai pas besoin pour qu’il soit réel.

J’ai en revanche pu lui donner un lieu.

Mon jardin aux ballons est précisément cet espace où mon regard cesse d’être seulement une conviction intérieure pour devenir une réalité incarnée. Les ballons peuvent y être conservés, contemplés et protégés conformément au regard que je porte sur eux.

Cet espace est discret. Peu de personnes le connaissent. Mais sa discrétion ne l’empêche nullement d’exister, de se développer et de s’affirmer. Il n’a pas besoin d’une reconnaissance extérieure pour posséder sa cohérence.

C’est ici que Welcome Home acquiert pour moi un sens entièrement nouveau.

La joie du retour

Dans le film, le retour au Wakanda possède quelque chose de profondément heureux. Après la confrontation avec le monde extérieur vient le retour vers un espace familier, vers une demeure dont l’existence et la dignité ne sont plus à démontrer.

Je ressens quelque chose d’analogue lorsque je retourne dans mon jardin aux ballons.

Le monde extérieur demeure ce qu’il est. Le regard dominant sur les ballons n’a pas changé. Mais je sais qu’il existe un espace où ce regard dominant n’a pas le dernier mot : un espace dans lequel mon propre regard est devenu la norme.

Cela me permet précisément de ne pas vivre dans une confrontation permanente avec le monde extérieur.

Je peux constater le désaccord, parfois le déplorer, mais je peux aussi demeurer en paix, parce que ce à quoi je tiens possède quelque part une demeure.

Le retour dans mon jardin est donc toujours une joie.

Et lorsque j’écoute la seconde partie de Welcome Home, celle qui me donne parfois des frissons et dans laquelle je ressens tant de noblesse et de majesté, la musique peut désormais rejoindre cette expérience.

Elle ne me parle plus seulement du Wakanda.

Elle peut devenir la musique d’un retour chez soi.

Une appropriation qui ne détruit pas le sens originel

Cette appropriation personnelle ne signifie pas que j’oublie complètement l’origine du morceau. Au contraire, quelque chose de sa première signification demeure.

Le Wakanda m’a donné les premières catégories avec lesquelles j’ai reçu cette musique : la dignité, la permanence, la souveraineté, le retour, la paix après l’affirmation.

Mais ces catégories ont ensuite quitté leur contexte cinématographique pour devenir disponibles dans mon propre imaginaire.

C’est précisément ainsi qu’une œuvre devient véritablement une médiation.

Le film a d’abord médiatisé le sens de la musique jusqu’à moi. Puis j’ai intériorisé ce sens. Et maintenant la musique peut, à son tour, médiatiser ma propre expérience.

La chaîne peut être représentée ainsi :

Wakanda → scène du retour → musique → réception intérieure → jardin aux ballons.

À l’origine, Welcome Home met musicalement en forme une réalité appartenant à une fiction. À l’arrivée, cette forme musicale m’aide à contempler une réalité appartenant à ma propre existence.

De la souveraineté politique à la souveraineté du regard

Il faut naturellement conserver la différence des échelles. Le Wakanda est une nation fictive confrontée à des enjeux géopolitiques ; mon jardin aux ballons est un espace personnel. Il ne s’agit donc pas de les identifier.

Mais une œuvre d’art peut précisément transmettre une forme au-delà de son objet premier.

Ce que je retiens du Wakanda n’est pas sa puissance militaire. C’est cette idée qu’une réalité peut être discrète sans être inexistante, minoritaire sans être inconsistante, protégée sans être honteuse de ce qu’elle est.

C’est aussi l’idée qu’il est possible de préserver quelque chose auquel on tient sans devoir transformer toute son existence en combat contre ceux qui ne partagent pas le même regard.

Mon jardin aux ballons me permet cette paix.

Je n’ai pas besoin que le monde entier regarde les ballons comme je les regarde pour que mon regard puisse exister. Il suffit qu’il puisse être incarné quelque part.

Et il l’est.

Voilà pourquoi Welcome Home peut désormais accompagner cette réalité. La majesté que j’entends dans sa seconde partie n’est plus enfermée dans la représentation du Wakanda. Elle devient disponible pour exprimer quelque chose de beaucoup plus personnel : la dignité tranquille d’un espace qui existe, qui demeure et auquel je peux revenir.

VIII. Une œuvre ne cesse pas d’avoir une histoire lorsqu’elle est achevée

Il serait donc insuffisant de raconter l’histoire de Welcome Home en s’arrêtant à sa composition ou à sa sortie en 2022.

L’histoire matérielle du morceau peut certes être située : Ludwig Göransson, Baaba Maal, Ryan Coogler, Marvel Studios, les sessions d’enregistrement, le film, l’album.

Mais l’histoire d’une œuvre comprend également l’histoire de ses réceptions.

Chaque auditeur peut la recevoir différemment. Certains l’entendront seulement pendant le film. D’autres l’écouteront une fois sur l’album. D’autres encore l’intégreront durablement à leurs musiques favorites.

Dans mon cas, Welcome Home a franchi cette dernière étape.

Elle n’est plus seulement « une musique de Black Panther 2 que j’aime bien ». Elle appartient désormais à cette constellation de musiques qui produisent en moi un effet propre dès que je les écoute.

Le contexte originel n’est pas détruit : il est dépassé sans être aboli. Le film demeure à l’origine de ma rencontre avec le morceau et a contribué à m’en donner la première signification. Mais cette signification a été intériorisée, et la musique peut désormais voyager librement dans mon imagination.

Conclusion — De médiation en médiation

L’histoire de Welcome Home peut finalement être comprise comme une longue circulation.

Il y eut d’abord des traditions musicales, des artistes et des histoires personnelles. Puis la rencontre de Ryan Coogler et Ludwig Göransson. Puis les recherches musicales, les collaborations internationales, les musiciens, Baaba Maal, les studios et les techniques d’enregistrement. Puis le film, qui a donné au morceau un lieu et une première signification. Puis l’album et les infrastructures numériques, qui ont permis à la musique de quitter le film et de venir jusqu’à moi sous une forme autonome.

Et enfin, il y a mon écoute.

À cet endroit, la chaîne des médiations ne s’achève pas : elle change de direction.

Je ne suis plus seulement le destinataire final d’une œuvre produite ailleurs. La musique reçue entre dans mon propre réseau de significations. Elle rencontre mon histoire, mon imaginaire et les réalités auxquelles je tiens.

C’est ainsi que Welcome Home, née pour accompagner le Wakanda, peut aujourd’hui accompagner intérieurement mon propre retour vers un lieu qui n’existait évidemment pas dans l’intention de ses créateurs : mon jardin aux ballons.

Il y a quelque chose de remarquable dans ce déplacement.

Une musique naît au croisement de l’Afrique, du cinéma américain, du travail de Ludwig Göransson, de la voix de Baaba Maal, de musiciens et de technologies d’enregistrement. Elle est insérée dans une fiction consacrée à une civilisation imaginaire. Elle est ensuite enregistrée, distribuée, numérisée et rendue accessible à des millions d’auditeurs.

Puis elle rencontre une personne particulière.

À partir de cet instant, une histoire nouvelle commence.

Le sens transmis par le film n’est ni oublié ni simplement reproduit. Il est reçu, intériorisé et transformé. La noblesse du retour au Wakanda peut alors devenir pour moi la noblesse du retour vers une réalité beaucoup plus modeste, mais réellement mienne.

Et peut-être est-ce là l’une des plus belles puissances de la musique : elle peut conserver la trace du monde dont elle vient tout en devenant capable d’habiter un monde auquel ses créateurs n’avaient jamais pensé.

Lorsque je retourne dans mon jardin aux ballons et lorsque j’écoute Welcome Home, deux histoires qui étaient initialement étrangères l’une à l’autre peuvent désormais se rencontrer.

La musique devient leur médiation.

Et ce qui était autrefois simplement une musique de film devient peu à peu une musique de mon histoire.

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