Écrire à Anne en 1990 : le temps de la lettre

La scène du reportage dans laquelle Anne Meson vient chercher le courrier qui lui est adressé me frappe aussi parce qu’elle appartient à un monde médiatique très différent du nôtre.

Nous sommes en 1990. Internet n’est pas encore entré dans les foyers. Il n’existe ni réseaux sociaux, ni commentaires sous les vidéos, ni messageries instantanées permettant d’adresser en quelques secondes quelques mots à une personnalité que l’on vient de voir à l’écran.

Pour écrire à Anne, il faut accomplir toute une succession de gestes.

Il faut d’abord connaître une adresse à laquelle le courrier peut lui être envoyé. Il faut prendre une feuille de papier et un stylo. Puis il faut écrire. Il faut choisir ses mots, éventuellement recommencer une phrase, faire un dessin, ajouter une photographie. Il faut ensuite plier la feuille, la placer dans une enveloppe, inscrire l’adresse, acheter un timbre, affranchir l’enveloppe et enfin la déposer dans une boîte aux lettres.

À partir de cet instant, la lettre échappe à celui qui l’a écrite.

Elle entre dans un autre réseau de médiations. Un facteur la collecte. Des agents la trient. Des véhicules la transportent. Elle passe par différents centres postaux avant de parvenir à la maison de disques. Là encore, quelqu’un doit recevoir le courrier, le trier et le transmettre à Anne.

Et puis il faut attendre.

C’est peut-être cette attente qui distingue le plus profondément cette forme de relation de celle que nous connaissons aujourd’hui.

Celui qui écrit ne sait pas exactement quand Anne recevra sa lettre. Il ne sait même pas avec certitude si elle la lira personnellement. Et s’il espère une réponse, il doit accepter une nouvelle attente : quelques jours, quelques semaines peut-être. Chaque passage du facteur peut alors porter l’espérance d’une enveloppe provenant de la maison de disques.

La communication n’est donc ni immédiate ni garantie.

De l’impulsion à la démarche

Cette lenteur produit un effet intéressant. Écrire à Anne en 1990 demande davantage qu’une réaction instantanée.

Aujourd’hui, quelques secondes peuvent séparer une émotion de son expression publique. Je regarde une vidéo, quelque chose me touche, et je peux immédiatement écrire un commentaire. Le geste est si facile qu’il peut accompagner presque directement l’émotion qui l’a provoqué.

La lettre impose au contraire une succession d’étapes entre l’émotion et son expression.

Quelque chose m’a suffisamment marqué pour que je décide d’écrire.

Puis cette décision doit survivre au temps nécessaire pour trouver du papier, prendre un stylo et formuler ce que je veux dire. Ensuite, je dois encore préparer l’enveloppe, disposer d’un timbre et poster effectivement la lettre.

À chacune de ces étapes, je pourrais abandonner.

Le simple fait que la lettre arrive finalement à destination signifie donc que l’impulsion première a traversé plusieurs médiations. L’émotion a dû devenir intention ; l’intention, écriture ; l’écriture, objet postal ; et cet objet a dû être volontairement confié au réseau postal.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les lettres envoyées à une personnalité en 1990 étaient le fruit d’une longue méditation. Un enfant pouvait écrire spontanément quelques mots sous l’effet de l’enthousiasme. Mais même cette spontanéité devait ensuite passer par la matérialité de la lettre. Le médium ralentissait nécessairement le geste.

Une parole devenue objet

Il existe également une différence plus profonde : la parole adressée à Anne devient un objet.

Une lettre possède une matérialité.

Elle a un papier, une écriture, une enveloppe. Elle porte parfois des ratures. L’âge de celui qui écrit peut apparaître dans son écriture. Un enfant peut ajouter un dessin, utiliser plusieurs couleurs, décorer l’enveloppe ou choisir soigneusement son papier.

Le message transporte donc davantage que son contenu verbal. Il conserve quelque chose du geste de celui qui l’a écrit.

Lorsque Anne tient une lettre entre ses mains, elle tient véritablement un objet qui a été tenu quelques jours auparavant par celui ou celle qui lui écrivait.

Cette matérialité me paraît particulièrement importante.

Le téléspectateur ne peut pas traverser l’écran. Il ne peut pas rejoindre physiquement Anne Meson lorsqu’il la voit à la télévision. Mais il peut envoyer quelque chose qui, lui, franchira cette distance.

La lettre accomplit ce que le téléspectateur ne peut accomplir lui-même.

Elle voyage à sa place.

Le courrier comme réponse à la télévision

Le courrier apparaît ainsi comme le mouvement inverse de la télévision.

Par la télévision, Anne entre dans les foyers français. Son image et sa voix parcourent le réseau hertzien et apparaissent simultanément sur des milliers de téléviseurs.

Mais cette circulation est essentiellement à sens unique :

Anne → télévision → téléspectateurs.

Le courrier permet un mouvement en retour :

téléspectateurs → lettres → réseau postal → maison de disques → Anne.

Les deux médiations forment alors une boucle.

La télévision rend Anne présente auprès de personnes qu’elle ne connaît pas. Certaines de ces personnes développent suffisamment d’intérêt ou d’attachement pour vouloir lui écrire. Le courrier transforme alors cette multitude invisible en objets concrets qui reviennent vers elle.

C’est précisément ce que montre le reportage lorsqu’Anne récupère une grande quantité de lettres.

Elle ne récupère pas simplement du papier.

Elle voit revenir vers elle, sous une forme matérielle, une partie de ce que sa présence médiatique a suscité.

Une pile de lettres comme matérialisation d’un attachement

C’est pourquoi l’image de cette masse de courrier me paraît si forte.

Une audience télévisuelle est abstraite. Un chiffre d’audience peut indiquer que plusieurs centaines de milliers de personnes ont regardé une émission, mais il ne montre pas ce que chacune a éprouvé.

Une pile de lettres dit autre chose.

Chacune de ces enveloppes correspond à quelqu’un qui a franchi toutes les étapes nécessaires pour écrire. Quelqu’un a pensé à Anne après avoir éteint son téléviseur. Quelqu’un a voulu prolonger la rencontre médiatique. Quelqu’un a pris une feuille et décidé : je vais lui écrire.

La quantité de courrier devient alors une sorte de matérialisation de l’attachement.

Elle ne permet évidemment pas de connaître la nature ou l’intensité de chaque sentiment. Mais elle révèle quelque chose que l’audience seule ne peut montrer : certaines personnes ne se sont pas contentées de regarder. Elles ont voulu répondre.

Et c’est peut-être ce qui me touche lorsque je regarde aujourd’hui cette scène. Derrière Anne se trouvent les dispositifs médiatiques qui l’ont rendue visible ; devant elle se trouvent maintenant les traces matérielles des personnes qui l’ont regardée.

Entre les deux, deux grands réseaux de la France de 1990 se répondent : le réseau audiovisuel, qui porte Anne jusqu’aux foyers, et le réseau postal, qui ramène vers Anne la parole de ceux qu’elle a touchés.

Le courrier des admirateurs apparaît alors comme une magnifique illustration de Nexus Rerum. Une relation qui semblait impossible à cause de la distance devient possible grâce à une succession de médiations. Et parce que ces médiations sont lentes, matérielles et exigeantes, elles donnent à cette relation une forme très différente de celle que produiront, quelques décennies plus tard, les réseaux sociaux.