Introduction — Quelques minutes de cinéma chargées de onze années d’histoire
La fin d’Avengers: Endgame contient une longue séquence qui me touche particulièrement : celle qui commence avec la mort de Tony Stark après son ultime claquement de doigts et qui conduit jusqu’à ses funérailles. Entre ces deux moments prennent place plusieurs scènes qui transforment progressivement la victoire des Avengers en expérience du deuil : les derniers instants de Tony auprès de ceux qu’il aime, le message qu’il avait enregistré avant la bataille, son adresse à sa fille Morgan, puis le rassemblement autour du lac et enfin la conversation entre Happy Hogan et Morgan autour d’un simple cheeseburger.
Ces scènes me paraissent d’autant plus remarquables qu’elles arrivent après l’une des batailles les plus gigantesques du Marvel Cinematic Universe. Quelques instants auparavant, des armées entières s’affrontaient pour le destin de l’univers. Les portails s’étaient ouverts, les héros disparus étaient revenus, Captain America avait brandi Mjolnir et tous les Avengers s’étaient réunis contre Thanos. Puis Tony Stark accomplit son geste ultime.
À partir de cet instant, quelque chose change.
Le spectacle se retire progressivement. Le bruit laisse place au silence. La multitude laisse place aux visages. L’univers entier, qui constituait quelques secondes auparavant l’enjeu du combat, semble soudainement se réduire à quelques personnes rassemblées autour d’un homme mourant.
Et finalement, parmi toutes les conséquences cosmiques de la victoire, le film nous conduit vers quelque chose d’infiniment plus petit : une petite fille qui a perdu son père.
Pour comprendre pourquoi cette séquence peut encore m’émouvoir des années après sa découverte, il faut cependant dépasser les seules images visibles à l’écran. Car ces quelques minutes n’existent pas isolément. Elles constituent le point de convergence d’un immense réseau de médiations : histoire du cinéma, industrie hollywoodienne, création de Marvel, développement du MCU, acteurs, réalisateurs, scénaristes, compositeur, techniques cinématographiques, films précédents, mémoire du spectateur, mais aussi expériences humaines universelles de l’amour, de la filiation, du sacrifice, de la mort et du deuil.
L’émotion ne tombe donc pas mystérieusement du ciel au moment où Tony meurt. Elle a été préparée pendant des années.
I. Avant Tony Stark : les médiations lointaines
La mort de Tony Stark dans Endgame n’aurait évidemment jamais pu exister sans tout ce qui l’a précédée.
Il faut d’abord remonter à la culture des comics américains et à la création d’Iron Man chez Marvel dans les années 1960. Il faut ensuite considérer le développement de l’industrie cinématographique américaine, les progrès des effets visuels, la transformation progressive des adaptations de comics en grandes productions et la constitution de Marvel Studios.
Mais une médiation décisive intervient en 2008 : Iron Man.
Le choix de Robert Downey Jr. donne à Tony Stark un visage, une voix, une gestuelle et une personnalité cinématographiques. À partir de ce moment, le personnage cesse d’être seulement celui des comics. Pour des millions de spectateurs, Tony Stark devient inséparable de l’incarnation que lui donne Robert Downey Jr.
Cette médiation humaine est fondamentale.
Car lorsque Tony meurt onze ans plus tard, nous ne regardons pas mourir un personnage abstrait dont on nous aurait simplement raconté les qualités. Nous voyons disparaître un visage que le cinéma nous a rendu familier.
II. Le MCU comme immense médiation narrative
Entre Iron Man en 2008 et Avengers: Endgame en 2019 s’est constitué quelque chose d’assez exceptionnel : une continuité cinématographique étendue sur de nombreux films.
Chaque apparition de Tony Stark a ajouté quelque chose au personnage.
Nous avons connu son arrogance, son humour, ses blessures, ses erreurs, ses peurs, ses relations avec Pepper Potts, Rhodey, Steve Rogers, Peter Parker et les autres Avengers. Nous avons vu progressivement l’homme enfermé dans son individualisme devenir capable d’assumer des responsabilités de plus en plus grandes.
Ainsi, lorsque Tony accomplit son sacrifice dans Endgame, le spectateur n’interprète pas seulement le geste qu’il voit.
Il se souvient.
Et la mémoire constitue ici une médiation essentielle de l’émotion.
Un spectateur qui regarderait uniquement les dernières minutes d’Endgame pourrait comprendre intellectuellement qu’un héros vient de mourir. Mais celui qui a traversé les films précédents avec lui reçoit la scène autrement.
La durée elle-même devient médiation.
Onze années de cinéma sont présentes silencieusement dans quelques secondes.
III. La mort : lorsque le spectaculaire s’arrête
Le claquement de doigts de Tony constitue l’aboutissement de la bataille. Pourtant, après la disparition de Thanos et de son armée, le film évite de transformer la victoire en triomphe.
Tony est mortellement atteint.
Le rythme change.
La mise en scène nous rapproche de lui. Rhodey vient auprès de lui. Peter Parker tente de lui parler. Pepper s’approche à son tour.
La médiation du jeu des acteurs devient alors essentielle. Robert Downey Jr. n’a pas besoin d’un long discours. Le corps blessé de Tony, son regard et son silence suffisent. Autour de lui, les réactions des autres personnages nous permettent également de mesurer ce qui est en train de se produire.
Le spectateur reçoit donc la mort de Tony à travers plusieurs médiations simultanées : cadrage, montage, lumière, son, jeu des acteurs, continuité narrative et musique.
Alan Silvestri occupe ici une place fondamentale.
La musique ne nous fournit pas une information supplémentaire sur l’intrigue. Elle agit autrement. Elle donne une forme temporelle et affective aux images. Elle accompagne le passage de l’action au deuil et permet au spectateur de demeurer émotionnellement dans ce qui vient de se produire.
Le cinéma révèle ici sa nature profondément médiatrice : image, parole, visage, silence et musique travaillent ensemble pour rendre perceptible quelque chose qui dépasse chacun de ces éléments pris séparément.
IV. De la mort du héros à la perte d’un père
Mais la mort de Tony prend une dimension nouvelle lorsque le film nous ramène vers sa famille.
Tony n’est pas seulement Iron Man.
Il est l’époux de Pepper.
Et surtout, il est le père de Morgan.
Cette distinction transforme profondément la signification de son sacrifice. Tony ne donne pas sa vie parce qu’il n’aurait plus rien à perdre. Au contraire, les premières parties d’Endgame nous avaient montré qu’il avait enfin obtenu quelque chose qu’il avait longtemps cherché sans véritablement le posséder : une vie familiale paisible.
Morgan constitue donc elle-même une médiation narrative essentielle.
Par elle, le spectateur comprend le prix du sacrifice.
Sauver l’univers signifie pour Tony renoncer à voir grandir sa fille.
Et sauver l’univers signifie pour Morgan perdre son père.
V. L’enregistrement : la technologie comme médiation de l’absence
L’une des scènes qui m’émeut le plus est précisément celle du message enregistré par Tony.
Il avait préparé cet enregistrement avant la bataille dans l’hypothèse où il ne reviendrait pas.
Après sa mort, son image apparaît devant sa famille.
Cette scène me semble particulièrement riche du point de vue des médiations.
Pendant toute son histoire, Tony Stark a été caractérisé par sa maîtrise de la technologie. Les hologrammes, les interfaces numériques, les intelligences artificielles et les armures constituaient les instruments par lesquels il agissait sur le monde.
Mais ici, la technologie remplit une fonction complètement différente.
Elle ne permet plus à Tony d’agir.
Elle permet à son image de demeurer.
L’enregistrement devient ainsi une médiation entre le mort et les vivants.
Tony n’est plus présent, mais sa voix l’est encore. Son visage apparaît. Ses gestes ont été conservés. Il peut encore adresser à ceux qu’il aime des paroles prononcées lorsqu’il était vivant.
Et cette médiation possède une limite douloureuse : l’enregistrement ne peut pas répondre.
Morgan peut voir son père.
Tony ne peut plus voir Morgan.
L’image donne donc simultanément une forme de présence et la preuve de l’absence.
VI. « I love you 3000 » : lorsqu’une parole familiale devient mémoire
C’est alors que revient l’expression qui liait Tony à sa fille : « I love you 3000 ».
Avant la mort de Tony, ces mots appartenaient au quotidien.
Ils étaient ceux d’un père et de sa petite fille.
Mais la mort modifie leur signification.
Une parole familière devient une parole mémorielle.
C’est un phénomène profondément humain : après la disparition de quelqu’un, certains mots, certains gestes ou certains objets ordinaires deviennent soudainement précieux parce qu’ils portent la trace de celui qui n’est plus là.
Le cinéma réussit ici à reproduire quelque chose de cette expérience.
Le spectateur avait entendu cette expression auparavant. Il la reconnaît. Sa mémoire relie les deux scènes. Ce qui était tendre devient bouleversant parce qu’un événement irréversible s’est produit entre les deux occurrences.
Ainsi, la mémoire du spectateur participe directement à la construction de l’émotion.
VII. Les funérailles : tout un univers réuni autour d’une absence
La scène des funérailles élargit ensuite le deuil.
Les personnages sont rassemblés autour du lac. Ils viennent de différents films, de différentes histoires et de différentes périodes du MCU.
Cette succession possède une fonction presque rétrospective.
En regardant ces personnages, le spectateur ne voit pas seulement les personnes présentes aux funérailles de Tony. Chacun peut réveiller le souvenir d’autres films et d’autres événements.
Le MCU tout entier semble se retourner sur sa propre histoire.
La présence des personnages devient donc une médiation de la mémoire.
Et au centre de cette mémoire apparaît un objet : le réacteur portant l’inscription « Proof That Tony Stark Has a Heart ».
Cet objet nous ramène au premier Iron Man.
Un objet matériel relie ainsi 2008 à 2019.
Le premier film et la mort du personnage se répondent.
Ce petit objet devient presque un condensé matériel du parcours de Tony : celui que l’on pouvait prendre pour un milliardaire narcissique s’est révélé capable de donner sa vie pour les autres.
VIII. Happy et Morgan : après les héros, simplement rester auprès d’une enfant
Puis vient l’une des scènes qui me touche peut-être le plus profondément.
Happy Hogan est assis à côté de Morgan.
Il lui demande si elle a faim et ce qu’elle aimerait manger.
Morgan répond qu’elle voudrait un cheeseburger.
Elle ne prononce pas un grand discours sur son père.
Elle n’est même pas montrée en train de pleurer.
Et pourtant, je ressens dans cette scène toute l’ampleur de sa perte.
Car le spectateur sait ce qu’elle vient de perdre, peut-être davantage qu’elle n’est encore capable de le comprendre elle-même.
Elle est encore une petite fille.
Elle demande simplement un cheeseburger.
IX. Le cheeseburger : l’objet quotidien devenu médiation
La réponse de Morgan touche immédiatement Happy parce qu’elle lui rappelle Tony.
Là encore, le film mobilise la mémoire du MCU. Dans le premier Iron Man, le cheeseburger était déjà associé à Tony.
Quelque chose d’extrêmement ordinaire devient donc porteur de mémoire.
C’est précisément ce qui rend la scène si juste.
Les morts ne demeurent pas seulement présents dans les monuments ou les grands discours. Ils demeurent aussi dans les détails : une expression, une habitude, une nourriture appréciée, une manière de parler, un objet.
Le cheeseburger devient ainsi une médiation entre trois personnes :
Tony — Happy — Morgan.
Happy a connu Tony bien avant la naissance de Morgan. Morgan, elle, porte quelque chose de son père dans ses goûts et probablement dans bien d’autres traits qu’elle découvrira en grandissant.
Happy se trouve entre les deux.
Il est celui qui peut reconnaître Tony dans Morgan.
X. Pourquoi je voudrais être à la place de Happy
Lorsque je regarde cette scène, un sentiment particulier apparaît : j’aimerais presque pouvoir être à la place de Happy, simplement assis à côté de Morgan.
Ce sentiment mérite d’être interrogé.
Il ne s’agit évidemment pas de prendre la place d’un personnage du MCU pour participer à son prestige. À cet instant, Happy n’accomplit rien d’héroïque au sens spectaculaire du terme.
Il ne combat personne.
Il ne sauve pas l’univers.
Il est simplement présent auprès d’une petite fille qui vient de perdre son père.
Et c’est précisément cette présence qui devient précieuse.
Personne ne peut rendre Tony à Morgan. La puissance des Avengers elle-même atteint ici sa limite. Tous les pouvoirs qui ont permis de vaincre Thanos deviennent inutiles devant l’irréversibilité de la mort.
Mais quelque chose demeure possible :
rester auprès d’elle.
L’écouter.
Prendre soin d’elle.
Se souvenir de son père avec elle.
Et lui offrir tous les cheeseburgers qu’elle voudra.
Ce déplacement est magnifique : après avoir montré des héros capables de sauver l’univers, le film nous montre finalement une autre forme de bonté, infiniment plus modeste, qui consiste simplement à ne pas abandonner quelqu’un dans son deuil.
XI. Morgan comme centre affectif caché de la séquence
Morgan n’occupe finalement que peu de temps à l’écran. Pourtant, elle transforme rétrospectivement toute la séquence.
Sans elle, Tony serait essentiellement le héros qui s’est sacrifié pour sauver l’univers.
Avec elle, il devient le père qui a accepté de ne pas voir grandir sa fille afin qu’elle puisse continuer à vivre.
C’est une différence immense.
Le spectateur peut alors contempler simultanément deux vérités :
le monde a gagné un avenir ; Morgan a perdu son père.
Et aucune grandeur cosmique de la première proposition n’annule la douleur de la seconde.
C’est peut-être justement parce que Morgan ne manifeste pas cette douleur par une longue scène de larmes que celle-ci devient si présente pour moi. Le film laisse au spectateur l’espace nécessaire pour prendre conscience de ce que signifie cette absence.
Morgan continuera à vivre.
Elle grandira.
Elle connaîtra son père en partie par ses propres souvenirs, mais également par des médiations : Pepper, Happy, Rhodey, les autres Avengers, les récits qu’on lui fera, les objets de Tony, ses enregistrements et tout ce qu’il aura laissé derrière lui.
Autrement dit, après la disparition de Tony commence l’histoire de sa transmission.
XII. Les créateurs invisibles derrière l’émotion visible
Cette émotion n’est pourtant pas apparue spontanément.
Derrière Morgan, Happy et Tony se trouve tout un réseau de créateurs.
Robert Downey Jr. donne son visage à Tony. Lexi Rabe incarne Morgan. Gwyneth Paltrow incarne Pepper. Jon Favreau, qui avait réalisé le premier Iron Man, joue Happy Hogan, ce qui donne d’ailleurs une profondeur supplémentaire à sa présence dans cette scène finale : l’un des hommes qui se trouvait au commencement de l’aventure cinématographique d’Iron Man est encore là au moment de son terme.
Les réalisateurs Anthony et Joe Russo organisent la mise en scène. Christopher Markus et Stephen McFeely construisent le scénario. Alan Silvestri donne à la séquence une part essentielle de sa respiration émotionnelle.
Autour d’eux se trouvent encore les directeurs de la photographie, monteurs, ingénieurs du son, décorateurs, costumiers, spécialistes des effets visuels et quantité d’autres personnes dont le travail devient invisible lorsque le film fonctionne parfaitement.
Le paradoxe est remarquable : pour que je puisse avoir le sentiment d’assister à quelque chose de profondément intime entre un père et sa fille, une immense organisation industrielle et humaine a dû travailler.
L’intimité elle-même a été médiatisée par une industrie mondiale.
XIII. La musique d’Alan Silvestri : rendre audible le deuil
Parmi toutes ces médiations, la musique mérite une attention particulière.
Dans la dernière partie d’Endgame, elle ne constitue pas un simple accompagnement.
Elle participe à la signification des images.
Après la puissance musicale associée au rassemblement des Avengers et à la bataille, la musique peut devenir plus contemplative. Elle nous fait progressivement passer du combat au sacrifice, puis du sacrifice au deuil et enfin du deuil à la mémoire.
Le morceau The Real Hero possède à cet égard une signification particulièrement forte.
Le titre lui-même propose presque une interprétation du parcours de Tony.
Le véritable héros n’est finalement pas seulement celui qui possède l’armure la plus sophistiquée.
C’est celui qui accepte de se donner.
La musique permet alors quelque chose que le dialogue seul accomplirait difficilement : elle maintient ensemble la tristesse, la grandeur, la tendresse et la paix.
XIV. Une émotion rendue possible par la technique
Il ne faut pas davantage oublier les médiations matérielles qui permettent au film de nous parvenir.
Caméras numériques, microphones, éclairages, ordinateurs, logiciels de montage, effets visuels, enregistrement orchestral, mixage sonore, salles de cinéma, projecteurs, téléviseurs, disques, plateformes numériques : une immense chaîne technique sépare le tournage de l’expérience du spectateur.
Et pourtant, lorsque je regarde Morgan entendre son père lui dire qu’il l’aime, toutes ces médiations semblent disparaître.
C’est précisément le signe de leur efficacité.
Elles deviennent transparentes.
Je ne pense plus à la caméra.
Je regarde Tony et Morgan.
Je ne pense plus au microphone.
J’entends la voix d’un père.
Je ne pense plus au montage.
Je ressens la continuité du deuil.
La technique atteint ici paradoxalement son but lorsqu’elle cesse d’attirer l’attention sur elle-même et me donne accès à quelque chose qui paraît immédiatement humain.
XV. Les années passent, mais la scène demeure
Il reste enfin une dernière médiation : le temps.
Avengers: Endgame est sorti en 2019. Pourtant, plusieurs années après, cette séquence peut continuer à produire une émotion intense.
Elle n’est pourtant plus nouvelle.
Je sais ce qui va arriver.
Je sais que Tony va mourir.
Je sais que son enregistrement va apparaître.
Je sais qu’il va s’adresser à Morgan.
Je sais que Happy lui demandera ce qu’elle voudrait manger.
Je sais qu’elle répondra qu’elle voudrait un cheeseburger.
L’émotion ne repose donc plus sur la surprise.
Elle repose sur la reconnaissance.
Et peut-être devient-elle même plus profonde avec le temps.
Car entre deux visionnages, le spectateur lui-même a vécu.
Son rapport à la famille, à la filiation, à la mort, à la mémoire ou au temps peut avoir changé. Une scène n’arrive jamais exactement devant le même spectateur, même lorsqu’il s’agit matériellement du même film.
Le film demeure.
Mais celui qui le regarde change.
XVI. La mémoire personnelle comme dernière médiation
Une œuvre devient véritablement importante lorsqu’elle cesse d’appartenir uniquement à l’histoire de ceux qui l’ont créée et entre dans l’histoire de celui qui la reçoit.
La séquence finale de Tony Stark appartient objectivement à l’histoire du MCU.
Mais parce que je l’ai vue, revue, aimée et méditée, elle appartient désormais également à ma propre mémoire.
Certaines images deviennent disponibles intérieurement.
Tony regardant ceux qui l’entourent.
L’hologramme devant Morgan.
Les mots adressés à sa fille.
Le réacteur posé sur l’eau.
Les personnages silencieux autour du lac.
Happy assis auprès de Morgan.
Le cheeseburger.
La musique de Silvestri.
Ces éléments peuvent désormais être rappelés sans même que le film soit projeté devant moi.
La médiation cinématographique a produit une médiation intérieure : le souvenir.
Conclusion — Quand sauver l’univers conduit à s’asseoir auprès d’une enfant
La séquence qui va de la mort de Tony Stark à ses funérailles est donc beaucoup plus que l’épilogue d’une bataille spectaculaire.
Elle constitue le point de convergence d’une histoire immense.
Des auteurs de comics ont créé Iron Man. Des décennies d’histoire industrielle et technique ont rendu possible son adaptation. Marvel Studios a construit un univers cinématographique. Robert Downey Jr. a donné un visage à Tony Stark. Des scénaristes ont organisé son parcours. Des réalisateurs ont mis en scène sa fin. Alan Silvestri lui a donné une profondeur musicale. Des milliers de techniciens et d’artistes ont rendu les images possibles. Les films précédents ont construit notre mémoire. Et notre propre histoire de spectateur nous permet finalement de recevoir ces images.
Toutes ces médiations convergent vers quelques minutes.
Et après avoir traversé des décennies d’histoire des comics, onze années de MCU, des milliards de dollars de production, des technologies extraordinaires, des batailles cosmiques, le voyage dans le temps et les Pierres d’Infinité, tout cela semble finalement aboutir à une image extraordinairement simple :
un homme assis à côté d’une petite fille qui vient de perdre son père.
Morgan ne pleure même pas.
Elle demande un cheeseburger.
Happy comprend.
Et nous comprenons avec lui.
Nous comprenons que quelque chose de Tony demeure en elle. Nous comprenons également l’immensité de ce qu’elle vient de perdre. Et peut-être naît alors en nous ce désir presque instinctif de pouvoir nous asseoir nous aussi auprès d’elle, non pour remplacer Tony — personne ne le peut — mais simplement pour participer à cette chaîne de présence humaine qui commence lorsque toute possibilité de sauver quelqu’un a disparu.
C’est là que cette séquence révèle peut-être sa profondeur ultime.
Les Avengers ont sauvé le monde par un acte extraordinaire.
Mais une fois le monde sauvé, il faut encore prendre soin de ceux qui restent.
Et c’est pourquoi, des années après, l’émotion demeure. La bataille contre Thanos appartient désormais au passé de la fiction. Mais Tony parlant à sa fille, Morgan demandant un cheeseburger et Happy restant assis auprès d’elle touchent quelque chose qui ne dépend pas d’une époque particulière du MCU.
La technique a rendu les images possibles.
Le cinéma les a organisées.
La musique leur a donné une respiration.
Onze années de récit leur ont donné une mémoire.
Mais c’est finalement notre expérience humaine de l’amour, de la perte, de la présence et du souvenir qui leur permet de continuer à vivre en nous.
Ainsi, la séquence devient à son tour une médiation.
Elle a été produite par tout un réseau de médiations antérieures ; puis, une fois reçue et intériorisée, elle devient elle-même capable de nous faire penser à la paternité, au sacrifice, à la mort, à la transmission, à la fragilité de ceux que nous aimons et à cette forme très humble de fidélité qui consiste, lorsque nous ne pouvons plus réparer ce qui a été perdu, à demeurer simplement auprès de celui qui reste.
