Minuano : l’histoire d’une musique venue jusqu’à moi

Une musique n’arrive jamais seule

Il existe des musiques que nous découvrons et que nous apprécions simplement. Et puis il en existe d’autres qui finissent par occuper une place tellement particulière dans notre histoire que nous ne pouvons plus les considérer comme de simples morceaux parmi d’autres.

Minuano (Six Eight), du Pat Metheny Group, appartient pour moi à cette seconde catégorie.

Aujourd’hui, ce morceau fait partie de mes musiques favorites. Cette liste n’est pas pour moi un classement abstrait des œuvres que je trouverais musicalement supérieures aux autres. Chacune des musiques qui y figure possède une place particulière. Elles ne sont pas interchangeables. Chacune porte une histoire, une émotion, une manière singulière de me saisir. Minuano possède ainsi sa propre place, et aucune autre musique ne pourrait exactement l’occuper.

Mais lorsque j’écoute aujourd’hui Minuano, je n’entends pas seulement une composition musicale. J’entends l’aboutissement d’une longue chaîne de médiations.

Car cette musique existait avant moi. Il a fallu des musiciens, des rencontres, des instruments, des studios, une industrie du disque et des techniques de reproduction sonore pour qu’elle puisse être enregistrée et diffusée. Il a ensuite fallu qu’un disque ou un CD entre un jour dans la maison de mon enfance, que mon père choisisse de l’écouter et que, simplement parce que j’étais là, cette musique entre à son tour dans mon univers.

Des décennies plus tard, il a encore fallu d’autres médiations pour que je la retrouve.

L’histoire de Minuano dans ma vie est donc celle d’une transmission.


Avant Minuano : la rencontre de Pat Metheny et Lyle Mays

Pour comprendre la naissance de Minuano, il faut remonter avant son enregistrement.

Pat Metheny et Lyle Mays appartiennent à une génération de musiciens qui arrive après les grandes transformations du jazz des décennies précédentes. Le jazz a déjà rencontré le rock, l’électricité, les synthétiseurs et les nouvelles possibilités offertes par le studio. Dans les années 1970 et 1980, un espace artistique existe ainsi dans lequel il devient possible de faire dialoguer improvisation, écriture sophistiquée, instruments électriques, influences latino-américaines et recherche sonore.

Mais les conditions historiques ne suffisent jamais à produire une œuvre.

Il faut des personnes.

La rencontre entre Pat Metheny et Lyle Mays devient l’une des médiations fondamentales de l’histoire du Pat Metheny Group. Metheny apporte notamment son univers guitaristique et son extraordinaire sens mélodique. Mays apporte ses claviers, mais surtout une imagination harmonique et orchestrale qui devient progressivement inséparable de l’identité du groupe.

Ce qui apparaît sous le nom de Pat Metheny Group est donc déjà un nexus rerum : une rencontre de personnes, de formations musicales, de sensibilités, de techniques et d’influences.

Sans ces histoires antérieures et sans leur rencontre, Minuano n’aurait jamais existé sous la forme que je connais.


1987 : la naissance de Minuano

Minuano (Six Eight) apparaît en 1987 sur l’album Still Life (Talking).

Son titre renvoie au minuano, vent associé au sud du Brésil, à l’Uruguay et aux régions voisines. Ce choix n’est pas anodin. À cette époque, l’univers musical du Pat Metheny Group entretient un dialogue particulièrement fécond avec les sonorités et les rythmes d’Amérique latine, et notamment du Brésil.

L’œuvre qui en résulte est longue. Elle demande du temps.

Elle ne livre pas immédiatement tout ce qu’elle contient.

Pendant plusieurs minutes, des motifs apparaissent, se développent et se répondent. Des instruments entrent dans l’espace musical, disparaissent, reviennent. Une progression s’accomplit.

Et cette durée est essentielle à mon expérience personnelle du morceau.

Car lorsque j’écoute Minuano, je sais qu’un moment particulier m’attend.


6 minutes et 23 secondes

Je ne suis pas musicien.

Je ne possède donc pas le vocabulaire technique qui me permettrait d’expliquer précisément les harmonies, les rythmes, les accords ou les procédés de composition qui produisent ce que je ressens.

Mais je sais reconnaître ce que cette musique fait en moi.

Et dans Minuano, il existe un moment qui me saisit particulièrement.

Il commence, dans l’enregistrement que j’écoute, aux alentours de 6 minutes et 23 secondes.

Cette partie est parfois désignée comme l’intermède de marimba, associé à l’écriture de Lyle Mays.

Pour moi, c’est le sommet du morceau.

Mais précisément parce qu’il s’agit d’un sommet, je ne pourrais pas commencer mon écoute directement à 6 minutes et 23 secondes.

Un sommet suppose une ascension.

Tout ce qui précède est nécessaire.

Les premières minutes ne constituent donc pas une introduction dont je pourrais me débarrasser pour atteindre plus rapidement mon passage préféré. Elles préparent ce passage. Elles créent progressivement les conditions dans lesquelles celui-ci pourra me saisir avec une telle intensité.

Si je lançais directement l’enregistrement à 6 minutes et 23 secondes, j’entendrais sans doute les mêmes sons. Pourtant, je ne vivrais pas exactement la même chose.

Car l’émotion ne réside pas seulement dans les sons présents à cet instant.

Elle réside aussi dans le chemin qui m’y a conduit.

Chaque fois que j’écoute Minuano, je recommence donc ce chemin. Et, d’une certaine manière, chaque écoute est orientée vers ce moment. Je connais le sommet à l’avance. Je sais qu’il arrive. Pourtant, cette connaissance ne détruit pas l’attente : elle la nourrit.

Je traverse à nouveau le morceau pour arriver jusqu’à lui.


Lyle Mays : une médiation humaine derrière l’émotion

Savoir que cet intermède est associé à Lyle Mays ajoute une nouvelle profondeur à mon écoute.

Ce qui, pour moi, était initialement une émotion musicale possède ainsi une histoire humaine.

Derrière les sons se trouve un homme.

Lyle Mays avait reçu une formation, appris à jouer, écouté d’autres musiciens, développé une sensibilité, rencontré Pat Metheny, participé au Pat Metheny Group et accumulé des années d’expérience avant que puisse apparaître ce passage précis.

Ainsi, lorsque quelques minutes de musique me saisissent aujourd’hui, elles sont le résultat d’une histoire qui a commencé bien avant ma propre écoute.

Même l’instrument constitue une médiation.

Le marimba possède lui-même une histoire. Sa fabrication suppose des matériaux, des artisans et un savoir-faire. Son existence dans cette musique suppose également toute une histoire des instruments de percussion et de leur intégration dans des formations musicales modernes.

L’instrumentiste, l’instrument, le compositeur, l’arrangement et l’enregistrement constituent autant de médiations successives.

Mais une composition qui resterait enfermée dans la mémoire de ses créateurs ne pourrait parvenir jusqu’à moi.

Il fallait encore qu’elle devienne un objet transmissible.


Le studio : fixer l’instant

L’enregistrement constitue alors une médiation décisive.

Des microphones transforment les vibrations acoustiques en signaux. Des consoles permettent de les enregistrer et de les travailler. Des ingénieurs du son interviennent. Un studio réunit pendant un temps des personnes, des machines et des instruments afin que quelque chose d’éphémère — un événement sonore — puisse être fixé.

Cette opération possède quelque chose d’extraordinaire que l’habitude nous fait facilement oublier.

Sans l’enregistrement, une exécution musicale appartient au temps : elle apparaît, puis disparaît.

Grâce à l’enregistrement, elle devient reproductible.

L’intermède qui me saisit aujourd’hui a été joué dans un autre pays, à une autre époque, alors que j’étais encore enfant. Pourtant, lorsque j’appuie aujourd’hui sur « lecture », cet événement sonore redevient présent.

La technique permet au passé de traverser le temps.


Le disque : faire voyager Minuano

Mais enregistrer une musique ne suffit toujours pas.

Il faut encore la diffuser.

Interviennent alors les maisons de disques, les fabricants de supports, les réseaux commerciaux, les magasins, les médias et tous ceux qui permettent à une œuvre enregistrée de quitter le studio.

Minuano devient ainsi un objet circulant.

Des exemplaires de l’album sont fabriqués. Ils sont transportés. Vendus. Achetés. Écoutés.

C’est ici que la grande histoire rejoint progressivement mon histoire familiale.

Car parmi les personnes qui ont découvert cette musique se trouvait mon père.


Mon père : la médiation décisive

Lorsque j’étais enfant, mon père écoutait Minuano à la maison, sur disque ou sur CD.

Je n’avais rien entrepris pour découvrir cette musique.

Je ne connaissais pas l’histoire du Pat Metheny Group. Je ne savais pas qui était Lyle Mays. Je n’avais aucune raison de m’intéresser à la structure du morceau et encore moins à son contexte de composition.

J’étais simplement un enfant vivant dans une maison où mon père écoutait cette musique.

Et cela a suffi.

Cette situation très ordinaire constitue pourtant une médiation fondamentale de mon histoire.

Si mon père n’avait jamais rencontré cette musique, s’il n’avait jamais acquis cet enregistrement, s’il avait préféré d’autres artistes ou s’il avait simplement écouté Minuano à des moments où je n’étais pas présent, mon rapport actuel à cette œuvre serait probablement différent.

Mon père devient ainsi un médiateur involontaire entre l’histoire du Pat Metheny Group et mon histoire personnelle.

Pat Metheny et Lyle Mays ne me connaissaient pas.

Les personnes qui avaient enregistré l’album ne me connaissaient pas.

Ceux qui avaient fabriqué le disque ne me connaissaient pas.

Et pourtant, par une succession de relations dont aucune n’avait été organisée pour moi, leur travail finit par atteindre la maison de mon enfance.

La musique entre alors dans ma mémoire.


Une musique enfouie dans la mémoire

Puis le temps passe.

L’enfance s’éloigne.

D’autres musiques entrent dans ma vie. D’autres artistes, d’autres films, d’autres événements et d’autres préoccupations viennent occuper mon attention.

Mais une musique entendue dans l’enfance ne disparaît pas nécessairement lorsqu’on cesse de l’écouter.

Elle peut demeurer silencieuse.

Elle devient comme une trace.

Pendant des années, Minuano appartient ainsi à cette couche ancienne de mon histoire musicale liée à mon père et à la maison de mon enfance.

Puis survient une nouvelle médiation.


La redécouverte

Récemment, j’ai retrouvé Minuano.

Cette fois, quelque chose avait changé.

Je n’étais plus l’enfant qui entendait la musique choisie par son père.

J’étais devenu celui qui choisissait lui-même de l’écouter.

C’est une différence considérable.

La première transmission avait été reçue. La seconde écoute était choisie.

Je pouvais désormais revenir volontairement au morceau, l’écouter attentivement, reconnaître les passages qui me touchaient et finalement lui attribuer une place dans ma propre constellation musicale.

C’est ainsi que Minuano est devenu l’une de mes musiques favorites.

Il y a donc continuité et transformation.

C’est bien la musique que mon père écoutait lorsque j’étais enfant. Mais elle n’est plus seulement la musique de mon père.

Elle est devenue aussi ma musique.


De musique reçue à musique choisie

Cette transformation me paraît particulièrement importante.

Nous recevons une immense partie de notre univers culturel avant même d’être capables de le choisir.

Nos parents mettent des disques. La télévision diffuse des émissions. Des chansons passent à la radio. Des films sont projetés. Des livres se trouvent dans une bibliothèque. Des objets peuplent une maison.

L’enfant reçoit.

Puis vient un moment où l’adulte peut revenir sur cet héritage.

Certaines choses disparaissent. Certaines deviennent de simples curiosités nostalgiques. D’autres, au contraire, sont réappropriées.

C’est ce qui s’est produit pour moi avec Minuano.

Je ne l’aime pas seulement parce que mon père l’écoutait.

Je l’aime maintenant pour elle-même.

Et pourtant, le fait que mon père l’écoutait demeure inséparable de son histoire dans ma vie.

Le passé et le présent ne s’annulent donc pas : ils se superposent.


Quand Minuano devient à son tour une médiation

C’est ici que le mouvement s’inverse.

Jusqu’à présent, j’ai considéré toutes les médiations qui ont permis à Minuano de parvenir jusqu’à moi.

Mais maintenant que cette musique est entrée dans mon histoire, elle devient elle-même une médiation.

Lorsque je l’écoute, elle relie différentes époques de mon existence.

Elle relie l’enfant que j’étais à l’adulte que je suis devenu.

Elle relie mon père à mon écoute présente.

Elle relie une maison de mon enfance à l’endroit où je me trouve aujourd’hui.

Elle relie les années 1980 au XXIe siècle.

Et lorsque survient l’intermède de marimba autour de 6 minutes et 23 secondes, toutes ces médiations convergent dans une expérience extrêmement simple : je suis là et j’écoute.

Je n’ai pas besoin de savoir nommer l’accord qui vient d’être joué.

Je n’ai pas besoin d’analyser techniquement la partition.

La musique agit.

Elle me saisit.


6 min 23 s : un point de convergence

Cet instant est finalement beaucoup plus vaste que quelques secondes de musique.

Derrière lui se trouvent Lyle Mays et Pat Metheny.

Derrière eux se trouvent leurs formations, leurs influences et leurs rencontres.

Il y a le Pat Metheny Group.

Il y a des instruments.

Il y a le marimba.

Il y a des fabricants d’instruments.

Il y a un studio.

Il y a des microphones.

Il y a des ingénieurs.

Il y a une maison de disques.

Il y a la fabrication industrielle des supports.

Il y a leur distribution.

Il y a le disque ou le CD que mon père possédait.

Il y a mon père qui décide un jour de le mettre dans le lecteur.

Il y a un enfant qui entend cette musique parce qu’il se trouve dans la même maison.

Il y a les décennies qui passent.

Il y a les techniques numériques qui rendent désormais les œuvres anciennes immédiatement accessibles.

Il y a ma redécouverte.

Il y a enfin cette décision toute simple : écouter encore une fois Minuano.

Et toutes ces médiations aboutissent à cet instant précis où, vers 6 minutes et 23 secondes, la musique me saisit de nouveau.


Minuano dans le Nexus Rerum

Voilà pourquoi Minuano représente pour moi bien davantage qu’une musique que je trouve belle.

Son histoire illustre parfaitement ce que j’appelle Nexus Rerum.

Une expérience apparemment immédiate — écouter une musique et être bouleversé par quelques mesures — se révèle, lorsqu’on la regarde attentivement, dépendre d’une multitude de médiations.

Des personnes ont dû se rencontrer.

Des instruments ont dû être construits.

Une œuvre a dû être composée.

Des musiciens ont dû l’interpréter.

Des techniques ont dû permettre son enregistrement.

Une industrie a dû fabriquer et distribuer le support.

Mon père a dû rencontrer cette musique.

Il a dû la faire entrer dans notre maison.

Je devais être présent pour l’entendre.

Puis ma mémoire devait en conserver quelque chose.

Enfin, des décennies plus tard, d’autres médiations techniques devaient me permettre de la retrouver.

Aucune de ces médiations ne contient à elle seule l’expérience que je vis aujourd’hui.

Mais ensemble, elles l’ont rendue possible.

Et désormais une nouvelle relation s’est ajoutée au réseau : mon propre attachement à cette musique.

Je ne suis plus seulement le dernier récepteur d’une chaîne de transmission. En intégrant Minuano à mes musiques favorites, je lui donne une place dans ma propre histoire.

Ainsi, la médiation continue.

Une œuvre née de la rencontre de musiciens est devenue un enregistrement ; l’enregistrement est devenu un disque ; le disque est entré dans la maison de mon père ; l’écoute de mon père est devenue une expérience de mon enfance ; cette expérience est devenue une mémoire ; cette mémoire a conduit à une redécouverte ; et cette redécouverte est devenue un attachement présent.

Et chaque fois que j’écoute Minuano, tout ce réseau redevient, d’une certaine manière, actuel.

Je repars du commencement.

Je traverse les premières minutes.

Je laisse le morceau construire progressivement son espace.

Je sais ce qui m’attend.

Puis arrive 6 minutes et 23 secondes.

Et le sommet est de nouveau là.

Ce n’est plus seulement Lyle Mays qui joue, ni seulement le Pat Metheny Group enregistré à la fin des années 1980.

C’est désormais aussi une partie de mon histoire qui revient jusqu’à moi.

Une musique m’a été transmise. Je l’ai reçue, perdue de vue, retrouvée, choisie et aimée. Et parce que je l’aime désormais, elle est devenue à son tour une médiation par laquelle mon passé continue de parler à mon présent.

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