Se dire chrétien

Il est des mots que les hommes prononcent avec légèreté, parce qu’ils ont oublié le poids des réalités qu’ils désignent.

Le mot de chrétien est de ceux-là.

Un homme dit : « Je suis chrétien. » On l’entend ; on accepte sa déclaration ; on n’interroge point davantage. Il croit en Jésus-Christ, il lit l’Écriture, il prie ; que faut-il de plus ? Sa conscience a parlé, sa conviction est sincère : le voilà chrétien.

Ainsi pense volontiers notre siècle ; ainsi pense surtout une grande partie du monde évangélique moderne. La religion y est devenue, presque insensiblement, une affaire de conviction personnelle. Certes, on s’assemble ; certes, on forme des communautés ; certes encore, on baptise. Mais la réalité première est ailleurs : elle est dans l’individu qui croit. L’Église vient après.

L’homme croit ; donc il est chrétien.

Les chrétiens se rencontrent ; donc il y a une Église.

Ils s’organisent ; donc il y a une communauté.

Tout part de l’individu et tout remonte vers lui.

J’ai longtemps vécu dans ce monde, et j’en ai partagé naturellement les évidences. Je ne les avais point choisies après un examen systématique : je les avais reçues avec l’air même que je respirais. Je croyais au Christ ; j’avais mis ma confiance en lui ; j’avais confessé son nom ; j’avais été baptisé. Je me savais chrétien. L’appartenance à une communauté était importante, et je ne l’aurais jamais méprisée ; mais elle ne constituait pas mon identité chrétienne. J’étais chrétien avant elle, indépendamment d’elle, et, pensais-je implicitement, je le serais demeuré sans elle.

L’Église était nécessaire à la croissance du chrétien ; elle ne semblait pas nécessaire à son existence.

Mais une question finit par se lever.

Suffit-il de se dire chrétien pour l’être ?

Une étrange souveraineté de l’individu

Considérons un instant d’autres appartenances humaines.

Un homme peut aimer la France, parler sa langue, connaître son histoire, admirer ses monuments et désirer son bien. Cependant, s’il déclare un matin : « Je suis Français », sa parole ne suffit pas à lui conférer la citoyenneté française. Il existe une communauté politique qui le précède ; une histoire dans laquelle il ne peut s’insérer par sa seule volonté ; une autorité qui reconnaît l’appartenance et en conserve la trace.

L’homme moderne comprend cela sans difficulté lorsqu’il s’agit des choses terrestres.

Mais lorsqu’il s’agit du Royaume de Dieu, voici que l’individu devient souverain.

Il se déclare chrétien, et sa déclaration semble faire foi.

Qui l’a appelé ?

Qui l’a reçu ?

Qui l’a incorporé ?

Ces questions paraissent presque inconvenantes. On répondra : « Dieu connaît le cœur. » Sans doute ! Mais cette grande vérité répond-elle réellement à la question ?

Dieu connaît le cœur ; mais le Christ n’a-t-il pas appelé des disciples ?

Dieu connaît le cœur ; mais le Christ n’a-t-il pas envoyé des apôtres ?

Dieu connaît le cœur ; mais n’a-t-il pas commandé de baptiser les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ?

Dieu connaît le cœur ; mais l’Esprit Saint n’a-t-il pas formé un Corps ?

La foi chrétienne est intérieure ; mais est-elle seulement intérieure ?

Voilà la question.

Ce n’est pas l’homme qui commence

En cheminant vers le catholicisme, j’ai progressivement découvert que la question de l’Église ne pouvait demeurer un appendice de ma foi chrétienne.

Autrefois, l’ordre des choses me paraissait simple : le Christ sauvait des individus ; ces individus, devenus chrétiens, se réunissaient ensuite pour former l’Église.

Mais est-ce bien ainsi que parle l’Écriture ?

Avant que Paul ne croie, l’Église existe.

Avant que les trois mille ne soient baptisés à Jérusalem, les apôtres ont été envoyés.

Avant que l’Évangile n’arrive en Samarie, une mission a été confiée.

Avant que l’eunuque éthiopien ne reçoive le baptême, Philippe lui est envoyé.

Toujours la grâce précède.

Toujours l’appel vient d’ailleurs.

Toujours l’homme reçoit ce qu’il ne pouvait se donner à lui-même.

Le christianisme commence par cette parole du Christ : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais moi, je vous ai choisis. »

Quelle révolution dans notre manière de penser !

Je ne suis donc pas chrétien premièrement parce que j’ai décidé de me reconnaître comme tel. Je suis chrétien parce que le Christ appelle, parce que sa grâce agit, parce que sa Parole est annoncée, parce qu’il existe un Corps auquel je suis incorporé.

L’initiative appartient au Christ.

Et précisément parce qu’elle appartient au Christ, elle ne demeure pas enfermée dans l’invisible.

Le Verbe s’est fait chair.

Il a parlé par une bouche humaine.

Il a posé ses mains sur les malades.

Il a envoyé des hommes.

Il a confié des paroles.

Il a institué des signes.

Il a bâti son Église.

Pourquoi donc voudrions-nous que l’appartenance à ce Christ incarné soit une réalité purement intérieure, sans forme visible, sans acte d’incorporation, sans mémoire historique ?

Le baptême : une réalité reçue

C’est ici que le baptême m’est apparu sous une lumière nouvelle.

Dans mon ancienne compréhension, le baptême était important. Je ne le méprisais nullement. Je l’avais moi-même reçu avec sérieux et conviction. Mais je le comprenais principalement comme le témoignage public d’une réalité intérieure qui le précédait : j’avais cru, j’étais donc chrétien ; ayant été sauvé, je témoignais ensuite publiquement de cette foi par le baptême.

Le centre de gravité demeurait en moi.

Ma décision.

Ma foi.

Ma confession.

Mon témoignage.

Mais le langage même du baptême résiste à cette réduction.

Un homme ne se baptise pas lui-même.

Il reçoit le baptême.

Cette simple observation contient tout un monde.

L’homme s’avance, mais un autre verse l’eau.

L’homme croit, mais un autre prononce sur lui le Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

L’homme répond à l’appel, mais il ne s’incorpore pas lui-même au Corps.

Le baptême manifeste ainsi admirablement la structure de la grâce : l’homme agit véritablement, sa foi n’est point une illusion, sa volonté n’est point abolie ; et pourtant, au commencement comme à la fin, il reçoit.

Il reçoit la Parole.

Il reçoit la foi.

Il reçoit le baptême.

Il reçoit la communion.

Il reçoit le Christ.

Le chrétien est un homme qui reçoit.

Un événement dont l’Église garde mémoire

Dès lors, une autre chose m’est apparue, que j’aurais autrefois jugée presque administrative.

Si le baptême est réellement un acte d’incorporation, il est naturel que l’Église en conserve la mémoire.

Pourquoi tient-elle des registres ?

Est-ce le goût de la bureaucratie ?

Est-ce la manie romaine de tout administrer ?

On pourrait le croire si l’on ne voyait dans le baptême qu’une cérémonie exprimant une conviction privée. Mais si le baptême accomplit réellement quelque chose dans l’ordre ecclésial, alors son inscription devient intelligible.

À telle date, en tel lieu, cet homme a été baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

L’Église s’en souvient.

L’homme peut oublier bien des choses ; l’institution garde la trace.

Les générations passent ; la mémoire demeure.

Le baptisé voyage, change de ville, traverse les années : l’événement demeure inscrit dans son histoire chrétienne.

J’ai compris cette différence par ma propre expérience.

J’ai réellement été baptisé dans une communauté évangélique. Je me souviens de l’événement. D’autres personnes peuvent en témoigner. Mais cette communauté ne tenait pas de registre de baptême. Aucun acte administratif permanent n’a conservé la mémoire de ce jour.

Pourquoi ?

Sans doute non par mépris du baptême. Les hommes qui m’entouraient étaient sincères et prenaient la foi au sérieux. Mais cette absence de registre révèle peut-être, à son insu, une certaine ecclésiologie.

L’essentiel était la réalité intérieure.

J’avais cru.

J’avais confessé ma foi.

J’avais été baptisé.

Dieu le savait.

Je le savais.

Les frères présents le savaient.

Cela paraissait suffire.

Mais les années passent. Les communautés changent. Les responsables se succèdent. Les témoins vieillissent. Les souvenirs s’effacent.

Et voici que l’homme se présente, des années plus tard, devant une Église qui lui demande simplement :

« Avez-vous été baptisé ? »

Il répond :

« Oui. »

« Où est la trace ? »

Il n’y en a pas.

Alors apparaissent les témoins.

La mémoire humaine doit venir suppléer l’absence de mémoire institutionnelle.

L’événement a eu lieu ; mais il n’a pas été inscrit.

La réalité existe ; mais sa preuve est devenue plus difficile.

Quelle leçon ecclésiologique dans une difficulté apparemment administrative !

La tentation d’un chemin plus facile

Il m’est arrivé de penser : les choses auraient été plus simples si j’avais déclaré n’avoir jamais été baptisé.

Mais cela aurait été un mensonge.

J’aurais pu simplifier mon entrée visible dans l’Église en falsifiant l’histoire de l’action de Dieu dans ma vie. Quel étrange paradoxe !

Non, je n’entre pas dans l’Église en effaçant mon histoire.

Je viens avec elle.

Je viens avec les années de foi évangélique.

Je viens avec les Écritures que j’ai apprises à aimer.

Je viens avec les prières prononcées autrefois.

Je viens avec les enseignements reçus.

Je viens aussi avec ce baptême réel, administré dans une communauté qui n’en a pas conservé la trace écrite.

La vérité est plus importante que la facilité.

Si le baptême a eu lieu, il faut le dire.

S’il doit être établi par des témoignages, que les témoins parlent.

Car l’Église ne demande pas que l’on invente une histoire simple ; elle demande que l’on présente l’histoire vraie.

Qui peut me dire chrétien ?

Mais revenons à la question première.

Puis-je me dire chrétien ?

Oui, assurément, je puis prononcer ces mots. Aucun pouvoir terrestre ne peut empêcher mes lèvres de les former.

Mais ma parole est-elle le fondement de la réalité ?

Voilà ce que je ne crois plus.

Je ne veux plus faire de ma conscience le commencement absolu de mon christianisme.

Avant ma foi, il y avait un Évangile.

Avant ma Bible personnelle, il y avait une Église qui avait reçu, conservé, transmis et proclamé les Écritures.

Avant ma confession de foi, il y avait la confession des apôtres.

Avant ma communauté locale, il y avait le Corps du Christ.

Avant que je ne dise : « Je suis chrétien », le Christ avait dit : « Suis-moi. »

C’est lui qui appelle.

C’est lui qui sauve.

C’est lui qui incorpore.

Et parce que le Christ n’est pas une idée, son Corps n’est pas une abstraction.

L’Église reçoit la mission d’annoncer, de baptiser, d’enseigner, de nourrir, de pardonner, de discipliner et de garder.

Je comprends alors pourquoi mon identité chrétienne ne peut plus m’apparaître comme une simple opinion privée, même profondément sincère.

La sincérité est nécessaire, mais elle ne crée pas la réalité.

Un homme peut sincèrement se croire citoyen d’un royaume auquel il n’appartient pas.

Un homme peut sincèrement penser avoir reçu une mission qu’aucun envoyé ne lui a confiée.

Un homme peut sincèrement appeler le Christ « Seigneur » ; l’Évangile lui-même nous avertit que la parole des lèvres ne suffit pas.

La question ultime n’est donc pas seulement :

« Est-ce que je me reconnais comme chrétien ? »

Elle est plus grave :

« Le Christ me reconnaît-il comme sien ? »

Et immédiatement une autre question surgit :

« Puisque le Christ a voulu un Corps visible, comment suis-je incorporé à ce Corps ? »

C’est alors que le baptême cesse d’être un simple témoignage de ce que j’ai décidé.

Il devient un acte reçu.

Un événement.

Une incorporation.

Une naissance.

Et une naissance est un fait historique.

On ne choisit pas seul de naître ; on naît dans une famille, dans un peuple, dans une histoire. La naissance est intime, et pourtant elle est publique. Elle concerne la personne dans ce qu’elle a de plus profond, et pourtant la communauté en conserve la trace.

Ainsi le chrétien.

Il ne se crée pas lui-même.

Il est appelé.

Il répond.

Il reçoit.

Il est baptisé.

Il entre dans un peuple qui existait avant lui et qui, si Dieu le veut, poursuivra sa marche après sa mort.

Longtemps, je pensais pouvoir dire :

« Je suis chrétien parce que je crois. »

Je ne renie pas cette foi. Je remercie Dieu pour elle.

Mais aujourd’hui, je voudrais dire davantage :

« Je crois parce que j’ai été appelé ; je suis baptisé parce que j’ai reçu ; et je veux vivre comme chrétien dans le Corps que le Christ lui-même a constitué. »

La foi intérieure n’est pas détruite.

Elle trouve sa demeure.

La conviction personnelle n’est pas méprisée.

Elle devient réponse.

L’individu ne disparaît pas.

Il devient membre.

Et peut-être est-ce cela que j’avais si longtemps cherché sans le savoir : non plus seulement pouvoir me dire chrétien, mais recevoir humblement, dans la communion de l’Église, le nom que je ne peux me donner à moi-même.