Il est des vérités que l’homme peut avoir longtemps sous les yeux sans les voir. Elles lui sont familières ; il en prononce les mots ; il en lit les témoignages dans l’Écriture ; il en rencontre les traces à chaque page de l’histoire chrétienne. Et pourtant elles demeurent comme voilées. Ce n’est pas qu’il les nie : il ne les voit pas encore dans leur véritable grandeur.
Ainsi en est-il de l’Église.
J’avais longtemps lu dans l’Écriture ce mot auguste. Je savais que Jésus-Christ avait parlé de son Église ; je connaissais les assemblées fondées par les Apôtres ; je lisais les épîtres de Paul aux Églises de Rome, de Corinthe, de Galatie, d’Éphèse et de Thessalonique. Je savais que l’Apôtre appelait l’Église le Corps du Christ, la maison de Dieu, l’Épouse aimée et sanctifiée par son Seigneur.
Je croyais à tout cela.
Et cependant l’Église occupait dans ma pensée une place secondaire.
Pourquoi ?
Parce que, sans m’en rendre pleinement compte, je pensais d’abord le chrétien, et ensuite l’Église.
L’homme entend l’Évangile ; il croit ; il est converti ; il devient disciple de Jésus-Christ. Puis il rencontre d’autres hommes qui ont fait la même expérience. Ces croyants se réunissent, prient ensemble, écoutent la Parole, rompent le pain, choisissent des responsables, organisent leur vie commune.
Ainsi apparaissait l’Église.
L’Église était véritablement importante ; mais elle venait après. Elle était la conséquence communautaire d’une réalité plus fondamentale : l’existence du croyant individuel.
On pouvait presque résumer toute l’ecclésiologie par cette question :
Maintenant que nous avons des chrétiens, comment doivent-ils s’organiser ?
Dès lors, je comprends pourquoi, pendant tant d’années, l’Église elle-même suscita relativement peu ma curiosité théologique. Il y avait tant de sujets qui paraissaient plus fondamentaux ! Qui est Dieu ? Qui est le Christ ? Qu’est-ce que le péché ? Comment l’homme est-il justifié ? Qu’est-ce que l’élection ? Comment comprendre l’œuvre de la croix ? Que dit l’Écriture sur les derniers temps ?
Toutes ces questions semblaient toucher directement au cœur de la foi.
L’ecclésiologie paraissait venir ensuite. Il fallait certes savoir comment gouverner une assemblée, comment choisir ses anciens, comment exercer la discipline, comment administrer le baptême et la Cène. Mais tout cela ressemblait presque à un chapitre administratif de la théologie.
Le salut avait produit des chrétiens.
Il fallait maintenant organiser les chrétiens.
Deux mouvements opposés
Mais une autre vision de l’Église se présenta peu à peu à moi.
Et si l’ordre avait été inversé ?
Et si l’Église n’était pas seulement la conséquence de l’existence des chrétiens ?
Et si le chrétien lui-même était, d’une certaine manière, le fruit de l’Église ?
La différence peut sembler subtile. Elle est immense.
Dans une grande partie du monde évangélique, le mouvement de la pensée peut être représenté ainsi :
le Christ annonce le salut ; l’Évangile est prêché ; l’individu croit ; les croyants se rassemblent ; la communauté s’organise ; l’institution ecclésiale apparaît.
Mais la vision catholique découvre un autre mouvement :
le Christ appelle les Apôtres ; il les forme ; il les envoie ; il leur confie une mission ; l’Esprit Saint descend sur l’Église ; les Apôtres prêchent ; ils baptisent ; ils rompent le pain ; ils imposent les mains ; ils établissent des ministres ; des hommes et des femmes sont incorporés à un peuple qui les précède.
Dans la première vision, la communauté engendre l’institution.
Dans la seconde, l’institution apostolique contribue à engendrer la communauté.
Dans la première, les croyants se réunissent et deviennent l’Église.
Dans la seconde, des hommes sont reçus dans l’Église et deviennent membres du Corps du Christ.
Ce n’est pas une différence de vocabulaire. C’est une différence dans le sens même du mouvement.
Israël nous avait pourtant enseigné cette vérité
L’Ancien Testament avait placé devant nos yeux une réalité remarquable.
Israël était un peuple spirituel, mais il n’était pas seulement spirituel.
Israël était un peuple de foi, mais il n’était pas seulement l’addition de tous les hommes qui, individuellement, croyaient au Dieu d’Abraham.
Il avait une histoire, une Alliance, une Loi, un sacerdoce, un culte, des fêtes, des signes d’appartenance, des autorités et une mémoire commune.
L’Israélite ne produisait pas Israël par sa foi.
Israël le précédait.
Lorsqu’un enfant venait au monde au milieu du peuple de l’Alliance, Abraham avait vécu avant lui. Moïse avait vécu avant lui. L’Exode avait eu lieu avant lui. La Loi avait été donnée avant lui. Les psaumes avaient été chantés avant lui. Les sacrifices étaient offerts avant lui.
Il naissait au milieu d’une histoire qu’il n’avait pas commencée.
Il recevait une mémoire qu’il n’avait pas construite.
Il entrait dans une Alliance qu’il n’avait pas négociée.
Et lorsque l’étranger était accueilli dans le peuple de Dieu, il ne fondait pas un nouvel Israël correspondant à sa propre compréhension de la Loi de Moïse. Il était incorporé à un peuple qui existait avant lui.
Le peuple de Dieu précédait ses membres particuliers.
Pourquoi donc m’avait-il paru si naturel de penser autrement lorsqu’il s’agissait de l’Église ?
Pourquoi pouvais-je reconnaître sans difficulté l’institution divine dans l’Ancienne Alliance, tandis que, dans la Nouvelle, l’institution me paraissait presque nécessairement suspecte ?
Certes, l’Église n’est pas Israël simplement prolongé. La Nouvelle Alliance possède sa nouveauté propre. Mais fallait-il imaginer que Dieu, après avoir préparé pendant des siècles un peuple visible, historique et structuré, aurait accompli son dessein en laissant finalement derrière lui une multitude de croyants dont les structures visibles seraient théologiquement secondaires ?
Le Nouveau Testament lui-même me conduisait ailleurs.
Le Christ n’avait pas seulement laissé un enseignement.
Il avait appelé des hommes.
Il avait choisi les Douze.
Il les avait envoyés.
Avant même qu’existât la première communauté chrétienne issue de leur prédication, il y avait déjà une mission reçue.
La communauté n’avait pas créé l’apostolat.
L’apostolat avait précédé la communauté.
L’Église comme agrégation
La conception évangélique de l’Église entraîne des conséquences qui ne sont pas toujours immédiatement perçues.
Si les croyants existent théologiquement avant l’Église visible, alors l’Église tend naturellement à être comprise comme une agrégation.
Un homme croit au Christ.
Un autre homme croit au Christ.
Un troisième croit au Christ.
Ils découvrent qu’ils possèdent la même foi. Ils se réunissent. Leur rassemblement devient une assemblée chrétienne.
Cette logique possède une grande simplicité. Elle explique aussi une certaine conception de l’unité chrétienne.
Si le croyant est déjà pleinement constitué comme chrétien avant toute appartenance ecclésiale déterminée, alors les différences entre les institutions ecclésiastiques deviennent facilement secondaires.
L’un sera baptiste.
L’autre sera réformé.
Un troisième sera pentecôtiste.
Un quatrième appartiendra à une assemblée indépendante.
Mais tous pourront dire :
« Nous sommes déjà unis en Christ. Nos institutions nous distinguent ; notre foi nous unit. »
De là vient un idéal d’unité au-delà des confessions.
Cet idéal contient quelque chose de profondément chrétien : le désir de reconnaître l’action de Dieu chez ceux qui confessent Jésus-Christ et de ne pas transformer toute divergence en hostilité. Le catholique lui-même doit reconnaître avec gratitude les éléments authentiquement chrétiens présents hors de la pleine communion visible de l’Église.
Mais une question demeure.
En affirmant que les différences ecclésiologiques sont secondaires, n’a-t-on pas déjà adopté une ecclésiologie particulière ?
Car dire que l’unité spirituelle des croyants est la réalité fondamentale et que les institutions visibles sont des expressions secondes de cette unité, c’est déjà définir l’Église.
Celui qui dit : « Peu importe finalement l’institution ecclésiale à laquelle nous appartenons, puisque nous sommes tous un en Christ », ne s’est pas élevé au-dessus de l’ecclésiologie.
Il a choisi une ecclésiologie.
Il considère que l’Église véritable existe fondamentalement dans l’union invisible des croyants au Christ, et que les institutions historiques ne sont que les formes diverses, imparfaites et provisoires de cette réalité plus profonde.
Ainsi, celui qui croit échapper à la question de l’Église y a déjà répondu.
L’Église comme incorporation
La vision catholique présente un autre mouvement.
Elle ne nie pas la foi personnelle.
Elle ne méprise pas la conversion.
Elle ne transforme pas le chrétien en numéro inscrit dans les registres d’une administration religieuse.
Mais elle affirme que le Christ n’a pas seulement sauvé des individus destinés ensuite à s’organiser entre eux.
Il a constitué un peuple.
Il a formé un Corps.
Il a aimé une Épouse.
L’image du Corps bouleverse la logique de l’agrégation.
Une main n’existe pas d’abord seule, achevée en elle-même, pour décider ensuite de rejoindre un corps. Elle est membre parce qu’elle appartient au corps.
Ainsi, le chrétien n’est pas seulement un individu sauvé qui ajoute ensuite à sa vie une dimension communautaire. Il est incorporé.
Le baptême prend alors une profondeur nouvelle.
L’Eucharistie prend une profondeur nouvelle.
Le ministère prend une profondeur nouvelle.
La succession apostolique prend une profondeur nouvelle.
La communion visible prend une profondeur nouvelle.
Ce qui paraissait relever de l’organisation apparaît désormais comme appartenant à un mystère de transmission et d’incorporation.
Le chrétien reçoit avant d’agir.
Il reçoit une Parole qu’il n’a pas écrite.
Il reçoit un Évangile qu’il n’a pas inventé.
Il reçoit un baptême qu’il ne s’administre pas lui-même.
Il reçoit une Eucharistie qu’il ne peut produire par sa seule volonté.
Il reçoit une foi confessée avant sa naissance.
Il entre dans une histoire qui a commencé avant lui.
L’Église le précède.
Deux manières de chercher la vérité
De ces deux conceptions naissent également deux manières différentes de chercher l’Église.
Dans la première, l’individu cherche d’abord à déterminer la vérité chrétienne.
Il lit l’Écriture.
Il forme ses convictions.
Puis il cherche la communauté qui correspond le mieux à ces convictions.
Le mouvement va de l’individu vers l’Église.
Il peut devenir baptiste parce qu’il est arrivé à des convictions baptistes.
Il peut devenir réformé parce qu’il est devenu convaincu de la théologie réformée.
Il peut quitter cette Église pour une autre si son étude de l’Écriture le conduit à de nouvelles conclusions.
La communauté est alors jugée à partir d’une doctrine préalablement identifiée.
Mais une autre question peut surgir :
Et si l’Église elle-même faisait partie de ce que le Christ m’appelle à recevoir ?
Alors la recherche change de nature.
Je ne demande plus seulement :
« Quelle communauté correspond le mieux à ma théologie ? »
Je demande :
« Le Christ a-t-il fondé une Église ? Cette Église possède-t-elle une continuité historique ? A-t-elle reçu une mission ? Une autorité ? Des sacrements ? Un ministère transmissible ? Puis-je la retrouver dans l’histoire ? »
La question n’est plus seulement doctrinale.
Elle devient historique.
Elle devient sacramentelle.
Elle devient apostolique.
La division change alors de signification
Dans la conception où l’Église véritable est fondamentalement invisible, la multiplication des confessions peut être douloureuse sans être nécessairement scandaleuse au même degré.
Les institutions sont divisées ; les croyants restent spirituellement unis.
La diversité confessionnelle peut même être présentée positivement : chaque tradition posséderait ses dons, ses accents et ses richesses particulières.
Mais si le Christ a voulu une communion visible, alors la division ne peut plus être facilement transformée en diversité harmonieuse.
Elle devient une blessure.
Non pas parce que tout chrétien séparé de la pleine communion visible serait privé de toute grâce, de toute vérité ou de toute action de Dieu. Une telle conclusion serait fausse et injuste.
Mais parce que l’unité voulue par le Christ ne peut être réduite à la reconnaissance mutuelle de personnes demeurant durablement séparées dans la doctrine, les sacrements et le ministère.
Une unité invisible qui accepte indéfiniment la désunion visible risque de devenir une manière de s’accommoder de la blessure.
L’amour fraternel entre chrétiens séparés est nécessaire.
Le dialogue est nécessaire.
La reconnaissance de tout ce qui est authentiquement chrétien chez l’autre est nécessaire.
Mais précisément parce que l’unité est précieuse, la division ne peut devenir normale.
Le scandale de l’institution
Il faut reconnaître pourquoi la vision institutionnelle de l’Église est difficile.
L’institution est visible.
Et tout ce qui est visible peut montrer ses blessures.
Une Église historique porte les traces de son histoire. Elle traverse les siècles. Elle connaît des crises, des conflits, des hommes faibles, des décisions malheureuses, des périodes de décadence.
L’Église invisible paraît plus pure parce qu’elle échappe au regard.
L’institution, elle, peut être jugée.
Ses péchés peuvent être nommés.
Ses faiblesses peuvent être documentées.
Ses serviteurs peuvent trahir leur mission.
Alors vient la tentation : séparer le Christ de son Église visible afin de sauver la pureté du christianisme.
Mais Israël avait déjà montré le mystère d’un peuple qui demeure le peuple de l’Alliance tout en étant constamment appelé à la conversion.
Les prophètes n’ont pas répondu aux infidélités d’Israël en fondant chacun un nouvel Israël.
Ils ont crié.
Ils ont pleuré.
Ils ont dénoncé.
Ils ont appelé à la conversion.
Ils ont parfois souffert de la part des autorités de leur propre peuple.
Mais leur parole même témoignait que Dieu n’avait pas abandonné son dessein.
La sainteté du don de Dieu et le péché de ceux qui le reçoivent sont deux réalités qu’il faut savoir distinguer sans les séparer.
Une découverte tardive
Pendant longtemps, je ne m’étais guère demandé ce qu’était l’Église.
Je savais qu’elle était importante.
Mais je pensais savoir ce qu’elle était.
Des croyants se réunissent : voici l’Église.
Il restait alors à déterminer comment ils devaient se réunir, comment ils devaient choisir leurs responsables, comment ils devaient célébrer le culte et comment ils devaient maintenir la saine doctrine.
Aujourd’hui, la question me paraît infiniment plus profonde.
L’Église n’est plus seulement pour moi la réunion des disciples du Christ.
Elle est elle-même un objet de contemplation.
Comment le Christ continue-t-il son œuvre dans l’histoire ?
Comment l’Évangile m’est-il parvenu ?
Qui a conservé les Écritures que je lis ?
Dans quelle histoire suis-je entré par le baptême ?
Qu’est-ce que cette communion qui unit les vivants et les morts dans le Christ ?
Qu’est-ce que ce Corps qui traverse les siècles sans être identique à aucun empire, à aucune nation et à aucune civilisation ?
Qu’est-ce que cette Église qui porte un trésor dans des vases d’argile, qui manifeste la sainteté de Dieu tout en appelant sans cesse ses propres membres à la conversion ?
Je croyais autrefois que l’ecclésiologie répondait principalement à cette question :
Comment organiser les chrétiens ?
Je découvre maintenant qu’elle en pose une autre :
Qu’a voulu faire le Christ lorsqu’il a rassemblé les Douze, leur a confié sa mission, a envoyé sur eux son Esprit et les a envoyés vers les nations ?
Entre ces deux questions se trouve une immense différence.
Dans un cas, les croyants précèdent l’Église et lui donnent sa forme.
Dans l’autre, le Christ donne l’Église, et l’Église reçoit les croyants pour les incorporer à son Corps.
Dans un cas, l’Église est principalement une agrégation.
Dans l’autre, elle est une incorporation.
Et peut-être est-ce là l’une des grandes questions que chaque chrétien doit un jour affronter : non pas seulement « Que dois-je croire ? », mais aussi « Dans quel peuple le Christ m’appelle-t-il à recevoir, confesser, célébrer et vivre cette foi ? »
Car le Christ n’est pas venu seulement sauver des âmes dispersées.
Il est venu rassembler les enfants de Dieu dispersés.
Et ce rassemblement n’est pas un appendice administratif de l’Évangile.
Il appartient au mystère même de son œuvre.
