Il est des heures dans l’histoire de l’Église où les événements semblent porter contre elle un témoignage terrible. Les hommes regardent les fruits, ils comptent les ruines, ils interrogent les chiffres, et leur cœur se trouble. Hier les églises étaient pleines ; aujourd’hui elles se vident. Hier les séminaires recevaient des générations nombreuses ; aujourd’hui les vocations se font rares. Hier les familles transmettaient naturellement la foi ; aujourd’hui les enfants ignorent parfois jusqu’aux premières paroles du Credo. Que s’est-il donc passé ?
Une date se présente aussitôt à l’esprit : le concile Vatican II.
Le rapprochement paraît saisissant. Le Concile s’ouvre en 1962 ; il s’achève en 1965 ; et voici qu’au même moment, dans une grande partie de l’Occident, la pratique religieuse s’effondre, les vocations diminuent, des prêtres abandonnent leur ministère, des religieux quittent leurs couvents, la catéchèse se trouble, les familles cessent de transmettre ce qu’elles avaient elles-mêmes reçu.
Dès lors, le jugement semble facile : le Concile a précédé la crise ; le Concile l’a donc produite.
Mais l’histoire est rarement aussi simple.
Il ne suffit pas que deux événements se succèdent pour que le premier soit la cause du second. Le tonnerre suit l’éclair, mais l’éclair n’a pas créé l’orage : tous deux manifestent une même tempête dont les mouvements avaient commencé loin de nos regards.
Et si Vatican II, plutôt que d’avoir créé la crise de l’Église, avait révélé une crise déjà présente ?
Une maison qui paraissait solide
Imaginons une grande maison ancienne.
Depuis des siècles, des générations y sont nées, y ont vécu, y ont prié et y sont mortes. Ses murs sont épais. Ses tours dominent le pays. Les voyageurs l’aperçoivent de loin et pensent : cette demeure est inébranlable.
À l’intérieur, pourtant, certaines poutres ont été lentement travaillées par l’humidité. Des fissures invisibles parcourent certaines fondations. Les habitants eux-mêmes ne les aperçoivent pas, car la maison demeure debout. Les portes s’ouvrent chaque matin ; les cloches sonnent ; les salles sont remplies ; la vie continue.
Un jour, on entreprend de grands travaux. On ouvre les murs, on déplace certaines cloisons, on examine les charpentes.
Et soudain apparaît ce que personne ne voulait voir.
Les uns s’écrient : « Ce sont les travaux qui ont ruiné la maison ! »
Les autres répondent : « La maison était déjà malade ; les travaux n’ont fait que révéler son état. »
Peut-être l’histoire de l’Église au XXe siècle ressemble-t-elle, en quelque manière, à cette grande maison.
Le catholicisme européen de l’avant-Concile paraissait puissant. Les églises étaient fréquentées, les baptêmes nombreux, les vocations abondantes, les institutions catholiques influentes. Mais la puissance visible d’une institution ne permet pas toujours de mesurer la profondeur de l’adhésion intérieure de ceux qui lui appartiennent.
Combien pratiquaient parce que toute leur famille pratiquait ?
Combien recevaient les sacrements parce que l’ordre social les y conduisait ?
Combien obéissaient à l’Église parce que son autorité leur apparaissait comme une évidence culturelle ?
Combien avaient reçu une foi véritablement enracinée, capable de résister à la disparition du monde social qui la soutenait ?
Dieu seul connaît les cœurs. Gardons-nous donc de juger injustement les générations qui nous ont précédés. Le catholicisme ancien a produit d’innombrables saints, des familles profondément chrétiennes, des prêtres admirables, des missionnaires héroïques et des œuvres immenses de charité. Mais il est possible qu’une grande solidité extérieure ait masqué certaines fragilités intérieures.
L’Église paraissait forte. Peut-être l’était-elle moins qu’elle ne le croyait.
Le Concile au milieu d’un monde en mouvement
Car le Concile ne s’est pas réuni dans un monde immobile.
Tandis que les évêques entraient dans la basilique Saint-Pierre, une immense transformation travaillait déjà les sociétés occidentales. L’urbanisation bouleversait les communautés anciennes. La télévision entrait dans les foyers. La société de consommation transformait les désirs. Les familles changeaient. L’autorité était contestée. La révolution sexuelle se préparait. Les anciennes solidarités se défaisaient. L’individu apprenait à se considérer de plus en plus comme le souverain de sa propre existence.
Le monde ancien ne s’effondrait pas seulement dans l’Église. Il s’effondrait partout.
Or l’Église entreprit de rénover certaines parties de la maison au moment même où le sol tout entier commençait à trembler.
Les Pères conciliaires avaient-ils mesuré l’ampleur du séisme qui venait ?
Rien ne nous oblige à le croire.
L’assistance du Saint-Esprit ne transforme pas les évêques en prophètes de l’avenir. L’infaillibilité n’est pas l’omniscience. L’Église peut être gardée de l’erreur dans l’accomplissement de sa mission sans que ses pasteurs possèdent une connaissance parfaite des sociétés, des événements futurs et des conséquences lointaines de chacune de leurs décisions.
Les Pères du Concile ont peut-être cru travailler sur une maison beaucoup plus solide qu’elle ne l’était réellement.
Ils voyaient encore des églises pleines. Ils connaissaient encore des séminaires nombreux. Ils avaient grandi dans des sociétés où la référence chrétienne demeurait puissante. Ils pouvaient légitimement désirer présenter plus efficacement l’Évangile au monde contemporain sans percevoir que ce monde allait bientôt remettre en cause non seulement certaines formes de présentation de la foi, mais les notions mêmes de vérité reçue, d’autorité, de tradition, de nature et de transmission.
Ils voulaient peut-être ouvrir certaines fenêtres.
Ils ne savaient pas encore quelle tempête allait souffler.
Le révélateur
Il est même possible que la crise fût déjà présente chez certains de ceux qui participaient au Concile.
Pourquoi s’en étonner ?
L’Église est sainte, mais elle est composée d’hommes pécheurs. Elle est assistée par le Saint-Esprit, mais cette assistance n’abolit ni les faiblesses, ni les ambitions, ni les erreurs privées, ni les aveuglements de ses membres.
Parmi plusieurs milliers d’évêques, de théologiens et d’experts, il existait nécessairement des sensibilités différentes. Certains désiraient un approfondissement de la Tradition. D’autres une réforme prudente. D’autres encore espéraient peut-être une transformation beaucoup plus vaste de la vie catholique.
La période conciliaire a pu agir comme un révélateur.
Tant qu’une institution demeure stable, les différences profondes restent parfois cachées. Les mêmes gestes sont accomplis par des hommes dont les convictions intérieures sont pourtant fort différentes. La règle commune maintient ensemble celui qui adhère profondément, celui qui obéit par habitude et celui qui attend secrètement le moment de la transformation.
Mais lorsque vient le temps du changement, les orientations cachées se manifestent.
Le Concile n’a peut-être pas mis certaines idées dans les esprits. Il a peut-être fourni l’occasion historique dans laquelle ce qui était déjà dans les esprits a pu se manifester.
Alors certains ne se contentèrent plus de lire ce que le Concile avait dit. Ils prétendirent poursuivre un mouvement qu’ils croyaient avoir commencé. Le texte réel fut parfois remplacé par un concile imaginaire ; la lettre par un prétendu esprit ; les décisions prises par les décisions espérées.
Ce n’est plus alors le Concile qui explique tout ce qui lui succède.
Il faut distinguer l’acte de l’Église, sa mise en œuvre institutionnelle, les décisions pastorales particulières et les initiatives entreprises en invoquant son nom.
Sans cette distinction, l’histoire devient un procès dans lequel l’accusé porte la responsabilité de tout ce qui s’est produit autour de lui.
Peut-on croire que l’Église ait empoisonné ses enfants ?
Ici se trouve pour moi la difficulté fondamentale de certaines critiques traditionalistes du Concile.
Je peux comprendre leur douleur.
Je peux comprendre qu’un catholique ayant reçu une liturgie, une discipline, des prières et des formes de piété que l’Église lui avait appris à vénérer ait été bouleversé lorsqu’il eut soudainement l’impression qu’on lui demandait de les regarder avec embarras.
Je peux comprendre celui qui, voyant disparaître en quelques années ce que des siècles avaient transmis, s’est écrié : « Arrêtez ! Regardez ce que nous sommes en train de perdre ! »
Cette inquiétude mérite d’être entendue.
Mais je ne peux franchir un autre pas.
Je ne peux croire que l’Église du Christ, réunie en concile œcuménique autour du successeur de Pierre, ait donné du poison à ses enfants.
Si le Christ a véritablement institué une Église visible ; s’il a réellement envoyé les Apôtres ; s’il a promis son assistance ; si l’Esprit Saint conduit réellement l’Église dans l’histoire, alors un concile œcuménique ne peut être reçu comme une catastrophe étrangère imposée à l’Église, comme si, pendant quelques années, l’Épouse du Christ avait cessé d’être elle-même.
Les hommes peuvent être imprudents.
Les pasteurs peuvent être insuffisamment clairvoyants.
Les applications peuvent être maladroites.
Les textes peuvent être détournés de leur sens.
Des acteurs peuvent instrumentaliser un événement ecclésial pour poursuivre leurs propres projets.
Mais l’imperfection des hommes n’abolit pas la fidélité du Christ.
C’est pourquoi je veux recevoir positivement Vatican II, non parce que je serais aveugle à la crise qui lui est contemporaine, mais précisément parce que ma foi dans l’Église m’interdit d’identifier trop rapidement l’acte de l’Église avec les désordres historiques qui l’ont accompagné.
La crise est certaine.
Sa cause demande encore à être comprise.
Ceux qui sonnèrent l’alarme
Mais il serait également injuste de diaboliser ceux qui, au milieu de la tempête, voulurent sauver ce qu’ils croyaient menacé.
La Fraternité Saint-Pie-X est née de cette crise. Je ne peux la suivre lorsqu’une logique de résistance conduit à une situation ecclésiologique difficilement conciliable avec la nature visible et hiérarchique de l’Église. Car on ne peut défendre la Tradition catholique en affaiblissant le principe ecclésial qui a précisément transmis cette Tradition.
Mais il serait injuste de ne voir dans cette réaction que rébellion et orgueil.
Pour certains, la crise fut un électrochoc.
Ils avaient reçu un héritage presque sans y penser. La menace de le perdre leur en révéla soudain le prix.
Ils conservèrent des livres que d’autres jetaient. Ils chantèrent des chants que d’autres croyaient condamnés à disparaître. Ils étudièrent une théologie que l’on disait dépassée. Ils maintinrent une mémoire liturgique que beaucoup considéraient comme définitivement morte.
L’histoire réserve parfois d’étranges surprises.
Ce qui avait été conservé par une minorité inquiète attire aujourd’hui des hommes et des femmes qui n’ont jamais connu le monde ancien.
Le jeune homme qui découvre le chant grégorien n’est pas nostalgique de son enfance dans les années 1950.
La jeune femme qui découvre l’adoration eucharistique ne cherche pas à retrouver le monde de sa grand-mère.
Le converti qui ouvre saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin ne fuit pas nécessairement le présent : il découvre qu’avant lui, pendant des siècles, des hommes ont pensé, prié, souffert et contemplé Dieu.
Le trésor que certains craignaient de perdre trouve de nouveaux héritiers.
Peut-être la réaction traditionaliste a-t-elle ainsi, malgré ses difficultés et ses excès, rempli dans l’histoire récente une fonction de conservation dont les fruits dépassent aujourd’hui ses propres frontières.
Dieu sait faire servir les réactions imparfaites des hommes à des desseins plus vastes qu’eux.
Le trésor perdu et retrouvé
Il existe un étrange mystère dans la transmission humaine : nous méprisons parfois ce que nous recevons gratuitement et nous désirons ardemment ce dont nous avons été privés.
Une génération avait reçu des églises, des monastères, une liturgie, un calendrier, des saints, des pèlerinages, des cloches, des processions, une civilisation entière façonnée par le christianisme.
Peut-être ne savait-elle plus toujours ce qu’elle possédait.
Ce qui est partout finit par devenir invisible.
Puis le monde changea.
Les cloches continuèrent à sonner, mais beaucoup ne savaient plus pourquoi. Les églises demeurèrent au centre des villes, mais leurs histoires devinrent étrangères à ceux qui passaient devant elles. Les fêtes chrétiennes restèrent inscrites dans le calendrier d’une société qui oubliait progressivement leur signification.
Et voici qu’après plusieurs générations, certains enfants de ce monde devenu étranger au christianisme s’arrêtent devant la vieille maison.
Ils en franchissent le seuil.
Ils entendent une parole qui ne vient pas d’eux. Ils découvrent une prière qu’ils n’ont pas inventée. Ils rencontrent une histoire qui les précède. Ils comprennent qu’ils ne sont pas condamnés à fabriquer seuls leur identité, leur vérité et leur espérance.
Alors naît le désir.
Je connais quelque chose de ce désir.
Je viens d’un monde chrétien qui m’a beaucoup donné. J’ai reçu du milieu évangélique l’amour de l’Écriture, le sérieux de la foi personnelle et le désir de connaître la vérité de Dieu. Plus tard, la tradition réformée m’a appris d’autres richesses.
Je ne méprise rien de cela.
Mais en découvrant le catholicisme, j’ai rencontré une réalité que je ne voudrais pas voir disparaître : l’Église comme un Corps que je ne constitue pas mais dans lequel je suis appelé à entrer ; la succession apostolique ; les sacrements ; l’Eucharistie ; la communion des saints ; la profondeur de la vie liturgique ; la contemplation ; la vie monastique ; la continuité d’une histoire qui traverse les siècles.
Je ne viens pas vers l’Église parce que j’imagine qu’elle ne connaît aucune crise.
Je viens vers elle parce que, au milieu de ses crises, je crois reconnaître quelque chose qui ne vient pas simplement des hommes.
La barque dans la tempête
Peut-être avons-nous parfois une conception trop tranquille de l’assistance du Christ.
Nous imaginons volontiers que, si le Christ est avec son Église, la mer doit nécessairement être calme.
Mais l’Évangile nous montre autre chose.
La barque peut être battue par les vagues. Les disciples peuvent être effrayés. Ils peuvent mal comprendre. Pierre peut s’enfoncer après avoir marché sur les eaux. Les Apôtres peuvent discuter entre eux et prendre peur.
Et pourtant le Christ est là.
La présence du Christ ne signifie pas l’absence de tempête.
Elle signifie que la tempête n’aura pas le dernier mot.
Ainsi peut-être devons-nous regarder la crise contemporaine de l’Église. Ne nions ni le vent ni les vagues. Ne faisons pas semblant que les églises ne se sont pas vidées, que la transmission n’a pas été brisée, que les vocations n’ont pas diminué, que des générations entières n’ont pas été éloignées de la foi.
Mais ne concluons pas trop vite que la barque a sombré parce que la mer s’est levée.
Et surtout, ne croyons pas que le Christ aurait lui-même percé la coque du navire qu’il a promis de conduire.
Le concile Vatican II demeure un acte de l’Église. Il doit être reçu, étudié, compris dans la continuité de la foi transmise depuis les Apôtres. Sa réception historique peut être examinée avec liberté et lucidité. Les erreurs des hommes peuvent être reconnues. Les naïvetés peuvent être nommées. Les pertes peuvent être pleurées.
Mais la fidélité du Christ demeure.
Peut-être le Concile n’a-t-il pas créé la crise.
Peut-être a-t-il ouvert les murs d’une maison dont certaines poutres étaient déjà malades.
Peut-être a-t-il révélé des divisions cachées.
Peut-être ceux qui entreprenaient les travaux n’avaient-ils pas mesuré la violence de l’orage qui approchait.
Peut-être ceux qui sonnèrent l’alarme ont-ils parfois confondu les travaux avec la maladie de la maison.
Peut-être aussi leur cri a-t-il permis de sauver des trésors que d’autres générations allaient redécouvrir.
L’histoire de l’Église n’est pas l’histoire d’hommes parfaits.
Elle est l’histoire de la fidélité de Dieu au milieu des infidélités humaines.
Et lorsque, après avoir longtemps vécu loin de cette maison, un homme aperçoit sa lumière et désire en franchir le seuil, il témoigne peut-être, à sa petite place, de cette fidélité.
La vieille maison porte les traces de la tempête.
Ses murs sont blessés.
Certaines salles sont vides.
Mais une lampe brûle encore dans le sanctuaire.
Et des hommes qui n’avaient jamais connu la maison commencent à revenir.
