La chaîne et le Corps

Il est des réalités que l’homme croit avoir comprises parce qu’il les a simplifiées.

La succession apostolique est de celles-là.

On la représente volontiers comme une chaîne traversant les siècles. Le Christ appelle les Apôtres ; les Apôtres imposent les mains à leurs successeurs ; ceux-ci font de même après eux ; et ainsi, d’âge en âge, une longue suite d’hommes parvient jusqu’à nous. Aussitôt l’esprit humain s’empare de cette image. Il demande des noms, des dates, des listes. Il veut suivre la chaîne, anneau après anneau, depuis les rives du lac de Galilée jusqu’aux cathédrales de notre temps.

Puis, découvrant quelque obscurité dans les premiers siècles, quelque incertitude documentaire, quelque évêque indigne ou quelque période de trouble, il croit avoir trouvé le point faible de l’édifice.

Ainsi raisonne souvent la polémique.

Mais l’Église est-elle une chaîne ?

Non. Elle est un Corps.

Et cette seule différence change toute la question.

Une représentation trop simple

Dans une certaine imagination protestante, la succession épiscopale est souvent considérée de l’extérieur. On la conçoit comme la prétention d’une institution qui chercherait à établir son ancienneté par une généalogie ininterrompue.

L’objection vient alors naturellement : où sont les preuves ? Peut-on nommer chaque évêque ? Peut-on vérifier chaque ordination ? Peut-on suivre sans interruption chaque imposition des mains depuis les Apôtres ?

La question n’est pas illégitime. L’histoire a ses droits, et la foi chrétienne ne craint pas l’examen des témoignages.

Mais la question est trop étroite.

Elle suppose que la succession apostolique est essentiellement la transmission d’un pouvoir d’un individu à un autre, comme un homme remettrait à son héritier un sceau, une clef ou un titre de propriété.

Pierre aurait transmis à Lin ; Lin à Clément ; Clément à un autre ; et ainsi jusqu’à nous.

Mais ce n’est pas ainsi que vit l’Église.

Un évêque n’est pas le successeur personnel de celui qui lui a imposé les mains. Plusieurs évêques participent ordinairement à une consécration. Celui qui est consacré entre dans un corps qui existait avant lui. Il reçoit une mission qui ne vient pas de lui-même. Il est appelé à servir une Église qu’il n’a pas créée. Il confesse une foi qu’il n’a pas inventée. Il célèbre des sacrements qu’il n’a pas institués.

Partout, il reçoit.

Voilà déjà le premier caractère de la succession apostolique : elle est une réalité de réception.

Les Apôtres n’ont pas laissé des individus isolés

Lorsque le Seigneur Jésus-Christ appela les Douze, il ne forma pas douze prédicateurs indépendants parcourant le monde chacun selon son inspiration particulière.

Il constitua un collège.

Les Apôtres étaient distincts, mais ils n’étaient pas séparés. Ils avaient reçu personnellement l’appel du Christ, mais cet appel les introduisait dans une mission commune. Ils furent envoyés dans le monde, mais ils demeuraient liés par une même foi, un même baptême, une même fraction du pain et une même mission reçue du même Seigneur.

Puis l’Évangile se répandit.

Des Églises naquirent à Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Rome, Corinthe, Éphèse et dans bien d’autres villes. Des pasteurs furent établis. Des presbytres entourèrent les évêques. Des diacres servirent le peuple chrétien.

Alors apparut dans l’histoire non pas une série de lignes indépendantes, mais un vaste réseau de communion.

Les Églises correspondaient entre elles. Les évêques se reconnaissaient mutuellement. Lorsqu’une doctrine nouvelle surgissait, on interrogeait la foi reçue. Lorsqu’un conflit menaçait l’unité, les pasteurs se réunissaient. Lorsqu’un évêque était établi, il n’entrait pas dans un désert : il prenait place dans une communion qui le précédait.

La succession apostolique était donc visible dans les personnes, mais elle les dépassait.

Elle vivait dans le Corps.

Le protestant devant la liste

Le chrétien formé par une certaine culture protestante peut éprouver une méfiance instinctive devant les listes épiscopales.

Il demande : « Que prouve une liste ? »

Et sa question contient une part de vérité.

Une liste, prise isolément, ne prouve pas tout.

Une succession matérielle d’impositions des mains, séparée de la foi, de la mission et de la communion, ne suffit pas à exprimer toute la succession apostolique.

Mais l’erreur consiste à conclure que, parce que la liste ne dit pas tout, elle ne dit rien.

Car ces noms sont les traces visibles d’une réalité plus grande.

Derrière la liste, il y a des Églises qui baptisent, célèbrent l’Eucharistie, instruisent les catéchumènes, gardent les tombeaux des martyrs, transmettent les Écritures, combattent les hérésies et confessent la foi reçue.

L’évêque n’est pas un anneau métallique suspendu entre deux autres anneaux.

Il est un nœud vivant dans un réseau de communion.

C’est pourquoi la véritable image de la succession apostolique n’est peut-être pas celle d’une ligne :

Apôtre → évêque → évêque → évêque.

Elle ressemble davantage à un tissu.

Chaque génération reçoit de la précédente. Chaque Église particulière est en communion avec d’autres Églises. Chaque évêque appartient à un corps plus vaste que lui. Les conciles relient les pasteurs. La liturgie relie les générations. La confession de foi unit les peuples. Les sacrements font entrer de nouveaux hommes dans une réalité qu’ils n’ont pas fondée.

Et, au milieu de cette immense histoire, demeure la question de l’unité visible du Corps.

La tentation du critère unique

L’esprit humain aime les critères simples.

L’un dira : « La véritable Église est là où la Bible est fidèlement prêchée. »

Un autre dira : « Elle est là où les sacrements sont validement célébrés. »

Un troisième dira : « Elle est là où la doctrine est parfaitement pure. »

Un quatrième cherchera seulement la continuité institutionnelle.

Mais l’Église du Christ est-elle réductible à l’un de ces éléments ?

L’Église enseigne parce qu’elle a reçu une foi.

Elle célèbre parce qu’elle a reçu des sacrements.

Elle gouverne parce qu’elle a reçu une mission.

Elle demeure dans le temps parce qu’une promesse lui a été faite.

Elle est visible parce que le Verbe s’est fait chair et que le salut est entré dans l’histoire.

La succession apostolique participe de toutes ces dimensions.

Voilà pourquoi les cas limites sont si difficiles. Un évêque peut être validement consacré et cependant agir illicitement. Un pasteur légitime peut être personnellement pécheur. Une communauté peut conserver des sacrements valides tout en étant séparée de la pleine communion. Un siège peut traverser une crise profonde sans que la promesse du Christ soit anéantie.

L’homme voudrait une règle permettant de résoudre toute difficulté en quelques lignes.

Dieu lui a donné une Église.

Une institution divine dans l’histoire humaine

C’est ici que se trouve peut-être la raison profonde de notre difficulté.

L’Église est d’institution divine, mais elle traverse l’histoire humaine.

Elle vient du Christ, mais elle est composée d’hommes.

Elle est sainte, mais des pécheurs vivent en son sein.

Elle transmet un dépôt divin, mais cette transmission passe par des langues humaines, des manuscrits, des conciles, des prédications, des controverses, des institutions et des personnes.

Faut-il s’étonner que cette réalité soit difficile à embrasser d’un seul regard ?

Nous ne comprenons déjà pas entièrement les réalités humaines les plus profondes. Une nation ne se réduit pas à la liste de ses souverains. Une famille ne se réduit pas à son arbre généalogique. Une langue ne se réduit pas à son dictionnaire.

Comment l’Église, qui traverse les siècles et les nations, qui unit la terre au ciel, qui rassemble les vivants et les morts dans la communion du Christ, pourrait-elle être enfermée dans un schéma ?

Il faut ici apprendre l’humilité.

Non l’humilité paresseuse qui refuse d’étudier.

Mais l’humilité de celui qui sait que l’objet étudié est plus grand que son intelligence.

Le chrétien n’est pas au-dessus de l’Église

Il existe une tentation subtile : celle de nous placer imaginairement au-dessus de toute l’histoire chrétienne.

Nous ouvrons la Bible.

Nous examinons les siècles.

Nous comparons les doctrines.

Nous jugeons les conciles.

Nous distribuons les bons et les mauvais points aux générations qui nous ont précédés.

Puis, après cette immense enquête, nous décidons où se trouve l’Église.

Mais qui nous a donné la Bible que nous tenons entre nos mains ?

Qui nous a transmis les paroles des Apôtres ?

Qui a copié les manuscrits ?

Qui a baptisé les générations chrétiennes ?

Qui a confessé la divinité du Christ lorsque les controverses déchiraient l’Empire ?

Qui a transmis le Symbole que tant de protestants confessent encore aujourd’hui ?

Nous découvrons alors une vérité dérangeante pour notre orgueil : nous ne sommes pas arrivés les premiers.

Avant notre jugement, il y eut une transmission.

Avant notre lecture, il y eut une réception.

Avant notre profession de foi, il y eut des témoins.

Avant notre communauté, il y eut l’Église.

De la chaîne au Corps

La succession apostolique n’est donc pas moins réelle parce qu’elle est plus complexe que nous ne l’imaginions.

Elle est plus grande.

Il y a bien une transmission sacramentelle. Il y a bien des évêques qui imposent les mains à d’autres évêques. Il y a bien une continuité historique visible.

Mais cette continuité appartient à une réalité plus vaste.

L’évêque reçoit l’ordre dans l’Église.

Il reçoit une mission pour l’Église.

Il garde la foi reçue par l’Église.

Il exerce son ministère en communion avec l’Église.

Il n’est pas propriétaire de l’apostolicité. Il en est le serviteur.

Ainsi, lorsque nous cherchons la succession des Apôtres, ne cherchons pas seulement une chaîne enfouie dans les archives.

Regardons le Corps.

Regardons cette Église qui traverse les empires après avoir vu disparaître ceux qui la persécutaient.

Regardons les sièges épiscopaux, les conciles, les liturgies, les professions de foi, les controverses, les réconciliations, les missions et les martyrs.

Regardons cette immense transmission dans laquelle aucun homme n’est tout, mais dans laquelle chacun reçoit quelque chose qu’il doit transmettre.

Alors peut-être comprendrons-nous pourquoi la succession apostolique demande autant d’humilité.

Nous voulions une ligne simple que notre esprit puisse vérifier de haut.

Nous avons découvert un Corps dans lequel nous devons recevoir notre place.

Nous voulions examiner l’Église comme un objet extérieur.

Nous découvrons qu’avant même que nous commencions notre enquête, elle avait déjà porté jusqu’à nous le nom de Jésus-Christ.

Et ce n’est peut-être pas nous qui, les premiers, sommes partis à sa recherche.

C’est peut-être, mystérieusement, le Christ qui, par son Église, nous cherchait déjà.