Clément d’Alexandrie et Le Pédagogue : Un maître chrétien au carrefour de l’Église, de la culture grecque et du monde romain

Introduction — Retrouver un homme et son monde

Lire Clément d’Alexandrie aujourd’hui, c’est franchir une distance de plus de dix-huit siècles.

Entre lui et nous se sont succédé la fin de l’Antiquité, l’Empire byzantin, le Moyen Âge, la Renaissance, l’invention de l’imprimerie, le développement de la philologie moderne, les grandes collections patristiques, puis la numérisation des textes anciens. Pourtant, à travers cette immense profondeur historique, la voix de Clément nous est encore accessible.

Cette permanence ne doit rien à une transmission immédiate. Nous ne possédons pas le manuscrit qu’il aurait lui-même tenu entre ses mains. Nous connaissons son œuvre grâce à une longue chaîne de médiations : communautés chrétiennes, copistes, bibliothèques, érudits, éditeurs, traducteurs, institutions savantes et technologies modernes.

Avant d’ouvrir Le Pédagogue, il faut donc retrouver le monde dans lequel il fut écrit.

Car ce livre n’est pas un traité détaché de toute circonstance. Il naît dans une Église encore minoritaire, au cœur d’une grande métropole de l’Empire romain, dans une société profondément marquée par la culture grecque et par la diversité religieuse.

Comprendre Clément, c’est entrer dans l’Alexandrie chrétienne de la fin du IIe siècle.

I. Alexandrie, grande métropole du monde antique

Clément naît probablement vers le milieu du IIe siècle, autour de l’année 150. Son lieu de naissance demeure incertain, même si Athènes a souvent été proposée. Après avoir fréquenté plusieurs maîtres dans différentes régions du monde méditerranéen, il finit par s’établir à Alexandrie.

La ville est alors l’un des grands centres de la civilisation méditerranéenne.

Fondée par Alexandre le Grand en 331 avant Jésus-Christ, elle avait été la capitale du royaume hellénistique des Ptolémées avant l’intégration de l’Égypte à l’Empire romain. Au temps de Clément, Alexandrie est donc politiquement romaine mais profondément imprégnée de culture grecque.

Elle est aussi une ville de rencontres.

S’y croisent la philosophie grecque, les traditions religieuses égyptiennes, les usages romains, l’héritage du judaïsme hellénistique, les cultes à mystères et les premières communautés chrétiennes.

Le christianisme y évolue donc dans un environnement intellectuellement dense et religieusement pluraliste.

Il ne dispose encore d’aucune position dominante.

L’Église doit convaincre, former, transmettre et défendre sa foi au milieu d’un monde qui lui est largement extérieur.

II. Clément et l’héritage de la culture grecque

Clément est l’un des grands témoins de la rencontre entre le christianisme et la culture grecque.

Il refuse de considérer que toute la philosophie antique serait sans valeur pour le chrétien. Selon lui, certaines vérités découvertes par les philosophes peuvent préparer l’esprit à recevoir la révélation chrétienne.

La philosophie ne remplace cependant jamais le Christ.

Le centre de toute connaissance véritable demeure le Logos, le Verbe divin, Jésus-Christ.

Clément appartient ainsi à une génération de penseurs chrétiens qui commencent à accomplir un travail immense : recevoir l’héritage intellectuel du monde antique, le discerner et le réordonner dans une perspective chrétienne.

Cette situation explique l’extraordinaire richesse culturelle de ses ouvrages.

Clément cite abondamment les Écritures, mais il connaît aussi les poètes, les philosophes et les moralistes grecs.

Son christianisme n’est pas un refus de la culture.

Il se présente comme une transformation de la culture par la lumière du Logos.

III. L’état de l’Église au temps de Clément

Clément écrit principalement durant les dernières décennies du IIe siècle et au début du IIIe.

Nous sommes donc encore dans l’Église préconstantinienne.

Le christianisme ne bénéficie d’aucune reconnaissance officielle comparable à celle qu’il connaîtra après Constantin.

Le concile de Nicée n’aura lieu qu’en 325.

L’Église demeure une minorité religieuse et connaît périodiquement l’hostilité des autorités ou des populations.

Pourtant, elle possède déjà une vie interne fortement structurée.

Les communautés chrétiennes connaissent le baptême, l’Eucharistie, la prière commune, la lecture des Écritures, l’enseignement doctrinal et moral, ainsi que différents ministères ecclésiaux.

Des figures comme Ignace d’Antioche, Justin Martyr et Irénée de Lyon ont déjà témoigné de communautés chrétiennes organisées autour d’une foi reçue, célébrée et transmise.

Clément appartient donc à une Église jeune, mais nullement informe.

Elle possède déjà une mémoire, des pratiques liturgiques, des maîtres, une discipline et une conscience aiguë de la nécessité de transmettre fidèlement l’enseignement chrétien.

IV. Une Église encore vulnérable

Cette organisation ne doit pas faire oublier la fragilité politique des chrétiens.

Clément vit sous l’Empire romain, notamment durant le règne de Septime Sévère.

Au début du IIIe siècle, des persécutions frappent les chrétiens d’Alexandrie. Clément quitte probablement la ville vers 202-203.

Sa vie rappelle ainsi que le christianisme auquel il appartient n’est pas encore lié au pouvoir impérial.

Les institutions chrétiennes qu’il connaît, les rites qu’il décrit et la discipline qu’il enseigne se développent donc dans une Église qui ne bénéficie d’aucune domination politique.

C’est un élément historique majeur.

Le christianisme de Clément appartient entièrement à l’époque antérieure à l’alliance entre l’Église et l’Empire.

V. Pourquoi écrire Le Pédagogue ?

Le titre grec de l’ouvrage est Paidagōgos.

Dans l’Antiquité, le pédagogue n’était pas exactement le professeur au sens moderne. Il était celui qui accompagnait l’enfant, veillait sur lui, corrigeait sa conduite et contribuait à son éducation.

Clément reprend cette image et lui donne une signification chrétienne.

Le véritable Pédagogue est le Christ.

Le livre cherche donc à montrer comment le chrétien, après avoir reçu la foi, doit apprendre à vivre sous la conduite du Logos.

Le Pédagogue n’est pas d’abord un traité dogmatique spécialisé.

C’est une œuvre de formation chrétienne.

Clément ne se demande pas seulement ce que le chrétien doit croire.

Il demande comment le chrétien doit vivre.

VI. Une œuvre inscrite dans un projet plus vaste

Le Pédagogue prend tout son sens lorsqu’on le replace à côté de deux autres grandes œuvres de Clément : Le Protreptique et les Stromates.

Le mouvement général peut être résumé ainsi.

Dans Le Protreptique, le Christ appelle l’homme à abandonner les idoles et à se tourner vers Dieu.

Dans Le Pédagogue, le Christ forme celui qui a répondu à cet appel.

Dans les Stromates, Clément conduit ensuite son lecteur vers une réflexion plus profonde sur la connaissance chrétienne.

Il existe donc une progression remarquable :

appel, formation, approfondissement.

Le Christ appelle.

Le Christ éduque.

Le Christ conduit vers une connaissance plus profonde.

Le Pédagogue occupe la seconde étape de cette grande pédagogie chrétienne.

VII. Les destinataires du Pédagogue

L’ouvrage semble s’adresser principalement à des chrétiens vivant dans le monde urbain gréco-romain.

Il s’agit d’hommes et de femmes ayant reçu la foi, mais qui doivent désormais apprendre à organiser leur existence selon cette foi.

Car devenir chrétien ne signifie pas cesser de vivre dans la société.

Le chrétien continue de manger, boire, travailler, s’habiller, dormir, se marier, élever des enfants, recevoir des invités, fréquenter d’autres personnes, participer à la vie économique et utiliser des biens matériels.

La grande question devient alors :

comment vivre chrétiennement au sein d’un monde qui ne l’est pas ?

C’est précisément à cette question que Clément cherche à répondre.

VIII. Une véritable pédagogie de la vie quotidienne

Les livres II et III du Pédagogue sont étonnamment concrets.

Clément s’intéresse à la nourriture, aux boissons, aux banquets, aux vêtements, aux chaussures, aux bijoux, aux parfums, aux bains, au sommeil, aux relations entre les sexes, à la richesse, au mobilier, au rire, aux conversations et aux comportements sociaux.

L’ouvrage apparaît ainsi comme une vaste pédagogie chrétienne du quotidien.

Le christianisme ne doit pas seulement transformer les convictions intellectuelles.

Il doit ordonner les gestes, les habitudes, les désirs et les relations.

Chez Clément, toute l’existence est appelée à passer sous la conduite du Logos.

C’est l’un des aspects les plus intéressants du Pédagogue.

Il témoigne d’une époque où l’Église doit apprendre à former des chrétiens capables de vivre au sein de la société gréco-romaine sans simplement en reproduire les valeurs.

IX. Le Christ comme nourriture de ses enfants

Le livre I développe plus particulièrement la relation entre le Christ et ceux qu’il éduque.

Clément utilise abondamment le langage biblique de l’enfance, de la nourriture, du lait, du pain et de la croissance.

Le chrétien est présenté comme un enfant que le Logos nourrit et conduit vers la maturité.

Cela explique pourquoi les images alimentaires occupent une place importante dans son exposition.

Le lait, le pain, la nourriture, le vin, la chair et le sang peuvent être intégrés dans une vaste réflexion sur la manière dont le Verbe communique la vie à ceux qui lui appartiennent.

Il ne faut donc jamais isoler ces images de l’ensemble du projet pédagogique de l’ouvrage.

Elles participent d’un langage spirituel extrêmement riche dans lequel l’alimentation du corps devient également une manière de parler de la nourriture de l’âme.

X. Une manière alexandrine de lire les Écritures

Clément appartient à un milieu intellectuel dans lequel l’interprétation spirituelle de l’Écriture occupe une place importante.

Les réalités bibliques peuvent posséder plusieurs niveaux de signification.

Une nourriture peut désigner une nourriture corporelle, mais également la connaissance.

Le lait peut devenir l’image d’un enseignement adapté à ceux qui commencent leur croissance spirituelle.

Le pain peut évoquer le Verbe qui nourrit.

Cette manière de lire ne cherche pas nécessairement à supprimer la réalité historique ou concrète.

Elle cherche à découvrir la profondeur spirituelle des choses visibles.

C’est l’un des traits caractéristiques de la tradition alexandrine que développeront encore davantage des auteurs comme Origène.

XI. Clément comme héritier et transmetteur

Clément lui-même n’apparaît pas isolément.

Il raconte avoir recherché plusieurs maîtres avant de s’établir en Égypte.

La tradition a notamment associé sa formation alexandrine à Pantène.

Clément devient ensuite lui-même enseignant.

Après lui émergera la figure immense d’Origène.

Nous pouvons ainsi entrevoir une véritable circulation de la connaissance chrétienne :

des générations antérieures transmettent la foi ;

des maîtres la reçoivent ;

ils l’enseignent ;

de nouveaux disciples la développent à leur tour.

Clément est donc à la fois récepteur et médiateur.

Il reçoit une tradition chrétienne déjà existante et devient lui-même l’un des grands intermédiaires par lesquels cette tradition parvient aux générations suivantes.

XII. La première médiation : l’écriture

Mais comment pouvons-nous aujourd’hui connaître cet homme et son enseignement ?

La première médiation est évidemment l’écriture elle-même.

La pensée de Clément doit devenir langage.

Le langage doit ensuite devenir texte.

Sans cette transformation de la parole en écriture, sa pensée aurait disparu avec lui.

Déjà se dessine un premier réseau :

pensée → parole → texte → lecteur.

L’écriture permet à une parole produite dans l’Alexandrie antique d’échapper à la présence immédiate de son auteur.

Elle ouvre la possibilité d’une transmission à travers les siècles.

XIII. La médiation matérielle du manuscrit

Mais le texte ne peut survivre sans support matériel.

Dans l’Antiquité et durant une grande partie du Moyen Âge, il doit être conservé sur papyrus ou sur parchemin, dans des rouleaux ou surtout des codex selon les périodes.

Une œuvre intellectuelle dépend donc de réalités très matérielles :

l’encre, le support, les techniques d’écriture, les lieux de conservation et les conditions climatiques.

La transmission de Clément est ainsi inséparable de l’histoire du livre.

Une pensée spirituelle ne traverse pas l’histoire sans médiations matérielles.

XIV. Le rôle décisif des copistes

Avant l’invention de l’imprimerie, un texte ne peut survivre durablement que s’il est recopié.

Chaque copie suppose un acte de transmission volontaire.

Il faut qu’une personne ou une communauté juge le texte suffisamment important pour le reproduire.

Pendant des siècles, des copistes ont donc constitué des médiations silencieuses entre Clément et nous.

Ils ont reproduit des mots écrits bien avant leur propre naissance afin de les transmettre à des lecteurs qui viendraient après eux.

La survie des œuvres antiques dépend profondément de ces gestes patients.

Un texte que personne ne copie finit généralement par disparaître.

XV. Le rôle du manuscrit d’Aréthas

Un témoin particulièrement important pour le Protreptique et le Pédagogue est le manuscrit connu sous le nom de Parisinus graecus 451, copié en 914 pour Aréthas de Césarée.

Ce manuscrit constitue un remarquable pont à travers le temps.

Clément avait écrit plusieurs siècles auparavant.

Le manuscrit médiéval conserve pourtant son œuvre et permet aux savants modernes de remonter vers un texte beaucoup plus ancien.

Cette distance chronologique rappelle que nous ne possédons presque jamais directement les autographes des auteurs antiques.

Nous connaissons leurs œuvres grâce à des témoins manuscrits ayant eux-mêmes une histoire.

XVI. Les bibliothèques comme lieux de mémoire

Les manuscrits ne survivent pas seuls.

Ils doivent être conservés.

Les bibliothèques, monastères, institutions ecclésiastiques et collections savantes ont ainsi joué un rôle fondamental.

Elles ont protégé les textes contre la dispersion, l’oubli et la destruction.

L’histoire de Clément est donc aussi l’histoire de lieux consacrés à la mémoire.

Sans ces institutions, de nombreuses œuvres de l’Antiquité chrétienne auraient disparu.

La transmission d’un auteur dépend ainsi non seulement de lecteurs individuels, mais d’institutions capables de préserver matériellement les traces du passé.

XVII. L’imprimerie, nouvelle révolution de la transmission

L’invention de l’imprimerie transforme ensuite profondément l’histoire du texte.

Le manuscrit unique ou rare peut désormais devenir une édition multipliée.

Les œuvres anciennes peuvent circuler bien plus largement.

Mais cette nouvelle facilité de diffusion crée aussi un nouveau type de médiateur : l’éditeur.

Il doit rechercher les manuscrits, les comparer et tenter de déterminer quelle forme du texte se rapproche le plus de l’original.

La multiplication des exemplaires ne supprime donc pas la médiation.

Elle la transforme.

XVIII. La philologie et la critique textuelle

À l’époque moderne se développe progressivement une étude scientifique beaucoup plus précise des textes anciens.

Les philologues comparent les manuscrits, identifient les variantes, étudient la langue et cherchent à reconstruire le texte le plus fiable possible.

Ce travail est fondamental.

Lorsque nous parlons aujourd’hui du « texte grec de Clément », nous accédons en réalité au résultat d’une longue enquête.

Il a fallu retrouver des manuscrits, les décrire, les comparer, les transcrire et les éditer.

Ainsi, même le retour au texte original suppose une médiation savante.

La critique textuelle n’éloigne pas du texte ancien.

Elle constitue au contraire l’une des médiations qui permettent de s’en approcher avec davantage de rigueur.

XIX. Le traducteur comme médiateur

Vient ensuite la traduction.

La majorité des lecteurs contemporains ne lisent pas directement le grec de Clément.

Ils dépendent donc de traducteurs.

Or traduire suppose de choisir.

Un mot grec peut posséder plusieurs nuances.

Une construction syntaxique peut ne pas avoir d’équivalent exact en français.

Le traducteur doit constamment décider comment rendre la pensée ancienne dans une langue nouvelle.

Il constitue ainsi une médiation indispensable, mais jamais entièrement transparente.

C’est pourquoi la comparaison des traductions, et lorsque cela est possible le retour au grec, peut être extrêmement précieux.

XX. Les grandes collections patristiques modernes

Les collections savantes modernes ont joué un rôle majeur dans la redécouverte des Pères de l’Église.

Pour le lecteur francophone, la collection Sources Chrétiennes occupe une place particulièrement importante.

Elle propose généralement le texte ancien accompagné d’une traduction, d’une introduction et d’un appareil de notes.

Ce type d’édition permet de tenir ensemble plusieurs médiations :

le manuscrit ancien, le travail philologique, le texte grec, la traduction et l’interprétation historique.

Le lecteur moderne bénéficie ainsi du travail cumulé de générations de spécialistes.

XXI. La numérisation et Internet

Une nouvelle révolution apparaît à la fin du XXe siècle et au début du XXIe : la numérisation.

Des manuscrits jadis accessibles seulement à quelques chercheurs peuvent désormais être photographiés et consultés à distance.

Des éditions anciennes sont mises en ligne.

Des bases de données permettent de rechercher un mot grec en quelques secondes.

Les bibliothèques numériques rendent disponibles des textes que des générations précédentes auraient dû parcourir physiquement dans de grandes institutions.

Le réseau Internet devient ainsi une nouvelle médiation entre l’Antiquité et le présent.

Un texte produit à Alexandrie vers l’an 200 peut désormais apparaître instantanément sur un écran à des milliers de kilomètres du lieu où il fut composé.

XXII. Le réseau des médiations

L’histoire du Pédagogue peut alors être représentée comme une longue chaîne :

Clément d’Alexandrie

composition du texte

premiers lecteurs chrétiens

copies manuscrites

bibliothèques et communautés de conservation

tradition byzantine

manuscrits médiévaux

humanistes et imprimeurs

philologues

éditions critiques

traducteurs

collections patristiques modernes

bibliothèques numériques

Internet

lecteur contemporain

Cette chaîne montre que notre connaissance du passé est toujours médiatisée.

Nous ne rencontrons jamais directement Clément dans une salle d’Alexandrie.

Nous le rencontrons à travers les traces qui ont survécu.

Pourtant, ces médiations ne rendent pas nécessairement notre connaissance illusoire.

Elles sont précisément ce qui rend la connaissance possible.

Conclusion — Une voix antique portée par dix-huit siècles de transmission

Le Pédagogue est né dans un monde très différent du nôtre.

Le christianisme y était minoritaire.

L’Empire romain dominait le bassin méditerranéen.

La culture grecque structurait profondément la vie intellectuelle.

Alexandrie était l’un des grands carrefours de cette civilisation.

Dans ce contexte, Clément cherche à répondre à une question fondamentale :

comment l’homme devenu chrétien doit-il désormais vivre ?

Sa réponse prend la forme d’une immense pédagogie.

Le Christ n’est pas seulement celui qui appelle à la foi.

Il devient le Pédagogue qui forme progressivement toute l’existence.

La nourriture, le vêtement, les relations sociales, le corps, les biens matériels, la parole et les habitudes quotidiennes sont appelés à passer sous la conduite du Logos.

Mais l’histoire du Pédagogue ne s’arrête pas avec sa rédaction.

Le livre lui-même entre dans une seconde histoire : celle de sa transmission.

Des copistes le reproduisent.

Des bibliothèques le conservent.

Des érudits le redécouvrent.

Des imprimeurs le diffusent.

Des philologues l’étudient.

Des traducteurs le rendent accessible.

Des institutions savantes l’éditent.

Enfin, les technologies numériques permettent aujourd’hui à des lecteurs très éloignés de l’Alexandrie antique de retrouver sa voix.

Clément d’Alexandrie apparaît ainsi lui-même comme un nœud dans un immense réseau de médiations.

Il reçoit la foi chrétienne d’un monde antérieur à lui.

Il la pense dans les catégories de son époque.

Il la transmet à ses lecteurs.

Puis son œuvre traverse les siècles grâce à d’autres hommes, d’autres institutions et d’autres techniques.

Lire Le Pédagogue aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement lire un auteur ancien.

C’est contempler toute une histoire de transmission par laquelle une parole chrétienne formulée vers l’an 200 continue encore d’atteindre le présent.