Introduction — Nous ne rencontrons jamais les choses seules
Lorsque je regarde aujourd’hui les ballons qui occupent l’espace que je leur ai consacré, je pourrais être tenté de raconter leur histoire très simplement : depuis mon enfance, j’aime les ballons ; devenu adulte, j’ai commencé à les collectionner.
Cette formulation serait vraie, mais elle manquerait l’essentiel.
Car entre les ballons de mon enfance et ceux qui m’entourent aujourd’hui s’étend tout un réseau de médiations : des fabricants, des distributeurs, des supermarchés, des fêtes, des enfants, des adultes, des animateurs, des émissions de télévision, des expériences heureuses ou douloureuses, Internet, le commerce électronique, des boutiques spécialisées, un logement, une collection, un pseudonyme, la photographie et les réseaux sociaux.
Aucune de ces médiations ne suffit à elle seule à expliquer mon rapport aux ballons.
Mais ensemble, elles racontent une histoire.
Je peux aujourd’hui distinguer quatre fonctions qu’elles ont successivement exercées.
Certaines médiations ont transmis les ballons jusqu’à moi.
D’autres ont révélé le regard particulier que je portais sur eux.
D’autres encore ont permis à ce regard de s’incarner matériellement.
Enfin, certaines expériences récentes sont venues le confirmer en le confrontant de nouveau à des regards différents.
C’est donc moins l’histoire d’une collection que je veux raconter que celle d’un regard.
Un regard qui, longtemps avant de pouvoir se définir, était déjà là.
I. LES MÉDIATIONS DE TRANSMISSION
1. Héritier d’une histoire que je n’ai pas connue
Lorsque je suis né, les ballons existaient déjà.
Cette évidence cache pourtant une histoire immense.
Il avait fallu découvrir les propriétés du latex, développer des procédés de fabrication, construire des machines, créer des entreprises, perfectionner les formes, les dimensions et les couleurs, organiser des réseaux commerciaux et acheminer ces objets jusque dans les commerces ordinaires.
Enfant, je ne connaissais évidemment rien de cette histoire.
Je recevais simplement ses fruits.
Le ballon que je tenais entre mes mains était déjà le point d’aboutissement d’une multitude de médiations invisibles.
Il avait fallu des matières premières, des savoir-faire, des ouvriers, des ingénieurs, des fabricants, des transporteurs et des distributeurs pour qu’un simple sachet de ballons arrive finalement dans un magasin où ma famille pouvait l’acheter.
Mon histoire personnelle avec les ballons plonge donc ses racines dans une histoire industrielle qui avait commencé bien avant moi.
Je suis, en ce sens, un héritier.
2. Le supermarché : la première porte d’entrée
Pendant mon enfance et longtemps encore par la suite, mon accès aux ballons passait essentiellement par les supermarchés.
Les ballons que je connaissais étaient ceux que l’on trouvait dans les rayons destinés aux fêtes et aux anniversaires.
Il ne s’agissait pas de produits professionnels particulièrement élaborés. C’étaient des ballons ordinaires, destinés au grand public.
Pourtant, à mes yeux, ils étaient déjà précieux.
C’est un élément important de mon histoire : mon regard n’est pas né de la découverte ultérieure de ballons haut de gamme.
Avant de connaître les fabricants spécialisés, avant Internet, avant ma collection, les simples ballons de supermarché possédaient déjà pour moi une valeur particulière.
Le regard précédait la collection.
Mais je ne le savais pas encore.
3. Les médiations sociales
Les ballons ne m’étaient pas seulement transmis comme objets.
Ils m’étaient transmis avec des usages.
Les anniversaires, les fêtes, les spectacles, les activités collectives et différents espaces de sociabilité me montraient ce que l’on faisait avec eux.
C’est un point essentiel.
Une société ne transmet jamais seulement des objets matériels. Elle transmet également des gestes, des habitudes et des manières de les considérer.
J’ai ainsi appris que les ballons pouvaient servir à décorer, à jouer, à organiser des épreuves ou à créer une atmosphère festive.
Mais parmi ces pratiques, l’une d’elles allait profondément heurter ma sensibilité : la destruction ludique des ballons.
II. LES MÉDIATIONS DE RÉVÉLATION
4. Une fin de spectacle
Une expérience demeure particulièrement présente dans ma mémoire.
À la fin d’un spectacle, la salle était encore décorée de nombreux ballons.
Lorsque l’événement prit fin, les enfants, avec la bénédiction des adultes, se précipitèrent sur eux.
Ce fut une scène de saccage.
Les ballons furent attrapés, écrasés et éclatés dans une excitation générale.
Pour les autres enfants, il s’agissait manifestement de prolonger la fête.
Mais je ne vécus absolument pas la scène ainsi.
Mon premier mouvement fut de tenter de sauver quelques ballons.
Je ne possédais aucune théorie permettant d’expliquer mon comportement. Je ne pensais pas consciemment en termes de préservation ou de dignité des objets.
J’agissais.
Et mon action révélait mon regard avant que mon intelligence soit capable de le formuler.
Plusieurs ballons que j’avais réussi à récupérer me furent même pris par d’autres enfants pour être détruits.
Je découvrais ainsi brutalement que je ne regardais pas ces objets comme les autres.
5. Derrière la destruction, un regard
Avec le recul, je comprends que ce qui me heurtait n’était pas seulement le geste d’éclater un ballon.
C’était le regard dont ce geste était l’expression.
Dans l’usage social auquel j’étais confronté, le ballon apparaissait comme un objet éphémère, consommable et facilement remplaçable.
On l’achetait.
On le gonflait.
On l’utilisait.
Puis on pouvait le détruire.
Et cette destruction pouvait elle-même devenir un divertissement.
Je n’ai jamais réussi à faire mien ce regard.
Pour moi, la fragilité du ballon produisait presque la réaction inverse.
Parce qu’il était fragile, il fallait en prendre soin.
Un ballon méritait à mes yeux une attention comparable, toutes proportions gardées, à celle que l’on accorde à un vase de porcelaine fine : sa fragilité ne justifie pas la brutalité ; elle appelle la délicatesse.
Je ne possédais pas encore ces mots.
Mais ce regard existait déjà.
6. Une petite victoire
Une autre expérience eut lieu lors de l’anniversaire de ma sœur.
Cette fois, je savais ce qui risquait d’arriver aux ballons.
J’anticipai.
Avant qu’ils soient gonflés, j’en pris discrètement quelques-uns dans le sachet et les cachai dans mes affaires.
Lorsque les autres furent finalement détruits au cours de la fête, ceux que j’avais mis de côté échappèrent à ce destin.
Je les conservai longtemps.
Ce fut une petite victoire.
Lors de l’expérience précédente, j’avais réagi au milieu d’une destruction déjà commencée.
Cette fois, mon regard avait produit une stratégie.
Je n’avais pas seulement ressenti.
J’avais prévu et agi.
7. Le ballon abandonné
Une autre expérience fut beaucoup plus douloureuse.
Je participai malgré moi à un jeu où chaque joueur portait un ballon attaché au pied. Il fallait éclater celui des autres tout en protégeant le sien.
Je n’éclatai aucun ballon.
En revanche, je protégeai le mien avec détermination.
Et je réussis à le préserver jusqu’à la fin du jeu.
L’animateur me demanda alors si je souhaitais le conserver.
Tout en moi disait oui.
Pourtant, par peur sociale, je répondis non.
Je craignais probablement que mon désir de garder ce ballon paraisse étrange.
Il fut alors détruit devant moi.
Matériellement, ce n’était qu’un ballon.
Mais pour moi, il était devenu celui que j’avais défendu pendant toute la durée du jeu. Après avoir résisté à toutes les tentatives de destruction, il disparaissait finalement parce que je n’avais pas osé exprimer mon véritable désir.
Cette expérience m’est restée longtemps à l’esprit.
Elle révélait une nouvelle dimension de mon histoire : le conflit ne se situait plus seulement entre mon regard et celui des autres.
Il pouvait entrer à l’intérieur de moi-même, entre ce que je désirais profondément et ce que j’osais socialement assumer.
III. LA TÉLÉVISION : TRANSMISSION ET RÉVÉLATION
8. Les ballons sur l’écran
À côté des expériences directement vécues, une autre médiation joua un rôle considérable : l’audiovisuel.
La télévision faisait entrer dans mon foyer des situations que je n’aurais jamais rencontrées directement.
Elle me montrait des ballons.
Mais elle me montrait également ce que les autres en faisaient.
Certaines émissions mettaient en scène des jeux dans lesquels leur destruction faisait partie du divertissement.
L’émission qui m’a probablement le plus marqué fut Baloon Circus, diffusée sur La Cinq.
Je n’en ai vu que quelques émissions. La chaîne elle-même devait rapidement disparaître.
Pourtant, la brièveté de cette exposition n’empêcha nullement son influence.
Baloon Circus mettait les ballons au centre de son univers visuel et ludique. Ils étaient abondants, visibles, associés à la fête et au jeu. Mais certains jeux reposaient également sur leur destruction.
Je retrouvais donc à l’écran ce que j’avais rencontré dans les espaces de sociabilité.
Avec toutefois une différence importante.
La destruction n’était plus simplement spontanée.
Elle était mise en scène.
Elle appartenait au spectacle.
Elle était préparée, filmée et diffusée.
La télévision devenait ainsi simultanément une médiation de transmission et de révélation.
Elle transmettait à mon imaginaire un univers rempli de ballons.
Mais elle me confrontait également à une manière de les traiter à laquelle ma sensibilité résistait.
Ainsi apparaît un paradoxe important : une médiation ne détermine jamais mécaniquement la manière dont elle sera reçue.
Deux enfants peuvent regarder la même émission et en recevoir quelque chose de profondément différent.
Baloon Circus me présentait la destruction ludique des ballons.
Mais cette présentation contribuait précisément, par contraste, à révéler mon désir de les préserver.
IV. DU REGARD RÉVÉLÉ AU BESOIN D’INCARNATION
9. Un déséquilibre intérieur
Toutes ces expériences avaient progressivement créé une tension.
Je savais que je ne pouvais pas empêcher les autres de détruire des ballons.
Je ne pouvais imposer mon regard à personne.
Pourtant, assister à certaines destructions provoquait chez moi un malaise profond.
Il fallait donc trouver une manière de vivre avec cette sensibilité sans prétendre contrôler le monde extérieur.
La solution vers laquelle je me tournai progressivement fut simple :
avoir mes propres ballons.
La collection n’est donc pas née uniquement d’un désir d’accumulation.
Elle répondait à une recherche d’équilibre.
Je pouvais créer un espace limité dans lequel le regard que je portais sur les ballons ne serait plus continuellement contredit.
Ce que je ne pouvais changer dans le monde extérieur, je pouvais au moins choisir de ne pas le reproduire chez moi.
V. LES MÉDIATIONS D’INCARNATION
10. Internet ouvre un autre monde
Une nouvelle révolution allait rendre cette aspiration possible : Internet.
Jusqu’alors, mon accès aux ballons dépendait largement des supermarchés.
Avec le développement du commerce électronique, je découvris les boutiques spécialisées et, à travers elles, les fabricants professionnels.
Tout un monde s’ouvrait.
Je découvrais des marques, des dimensions, des formes, des couleurs et surtout des qualités de fabrication auxquelles je n’avais jamais eu accès auparavant.
Les ballons professionnels entraient dans mon horizon.
Internet n’avait pas créé mon regard.
Les expériences de mon enfance prouvaient qu’il existait bien avant.
Mais Internet allait lui fournir des possibilités d’incarnation qui n’existaient pas auparavant.
11. Un lieu à moi
Une seconde condition fut nécessaire : disposer de mon propre logement.
Pour la première fois, je pouvais organiser un espace selon ma sensibilité.
C’est véritablement alors que ma collection prit naissance.
La rencontre entre mon indépendance résidentielle et les possibilités offertes par Internet fut décisive.
J’avais désormais simultanément accès aux ballons que je désirais et à l’espace nécessaire pour les accueillir.
Mon regard trouvait enfin un corps.
12. Le sanctuaire
Mon logement devint rapidement une sorte de sanctuaire pour mes ballons.
J’emploie ici le mot dans un sens personnel : un espace mis à part, destiné à leur offrir le soin et la tranquillité que je désirais pour eux.
La différence avec une simple décoration est essentielle.
Je ne voulais pas seulement décorer un espace avec des ballons.
Je voulais offrir un espace aux ballons.
Ils n’étaient donc plus subordonnés au lieu.
Le lieu était organisé pour les accueillir.
L’enfant qui avait autrefois essayé de sauver quelques ballons au milieu d’une salle où ils étaient détruits disposait désormais d’un espace dans lequel il pouvait garantir lui-même la manière dont ils seraient traités.
VI. KEROLOONAMI : LE REGARD REÇOIT UN NOM
13. Le gardien et l’ami
Cette identité trouva finalement son expression dans mon pseudonyme : Keroloonami.
Kero est constitué à partir des deux premières lettres de mon prénom et des deux premières lettres de mon nom.
Mais ce nom possède également pour moi une autre résonance : Kero est le diminutif de Keroberos, personnage de Cardcaptor Sakura auquel je suis attaché.
Or Keroberos est un gardien.
Cette fonction correspond profondément à mon histoire.
Depuis l’enfance, mon mouvement spontané devant les ballons menacés avait été celui de la protection.
La seconde partie de mon pseudonyme, Loonami, associe loon, diminutif employé dans les communautés de passionnés pour parler des ballons, et ami.
Keroloonami exprime donc quelque chose comme :
le gardien et l’ami des ballons.
Ce qui avait commencé comme une sensibilité silencieuse recevait désormais un nom.
VII. MONTRER UN ESPACE HABITÉ
14. Instagram : rendre le regard visible
Internet intervint une nouvelle fois.
Sous le pseudonyme Keroloonami, je créai un compte Instagram consacré à mes ballons.
J’y publie des photographies de mes ballons confortablement installés dans l’espace que je leur ai consacré.
Mais je tiens à une distinction fondamentale.
Je ne photographie pas un intérieur décoré de ballons.
Je photographie les ballons.
Ils sont la raison de mes photographies.
L’espace n’est que le lieu dans lequel leur présence peut être montrée.
Je ne cherche donc pas à montrer un espace décoré.
Je montre un espace habité.
Cette photographie constitue une nouvelle médiation. Mon regard intérieur s’était incarné dans mon logement ; l’image permet désormais de le rendre visible à d’autres.
Le fabricant produit le ballon.
Internet me permet de le découvrir.
Le commerce électronique me permet de l’acquérir.
Mon logement lui donne un lieu.
Mon regard organise ce lieu.
La photographie transforme cette présence en image.
Instagram permet enfin à cette image de circuler.
La chaîne des médiations continue.
VIII. LES MÉDIATIONS DE CONFIRMATION
15. Sauver les ballons de leur propre message
Certaines expériences récentes ont confirmé que ce regard n’était pas simplement un souvenir d’enfance auquel j’aurais donné rétrospectivement une importance excessive.
Il continue d’orienter mes choix.
J’aime notamment acheter certains ballons imprimés dont le dessin ou le message évoque explicitement leur éclatement.
On peut y voir un ballon représenté au moment où il éclate ou y lire des inscriptions telles que Blow me until I pop.
Ces ballons sont manifestement conçus notamment pour un public appréciant l’éclatement des ballons.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse.
J’aime détourner certains de ces ballons de ce destin symboliquement annoncé.
Chez moi, le message demeure.
Mais son programme ne s’accomplit pas.
Le ballon entre dans ma collection.
Il est préservé.
Cette pratique possède pour moi une forte valeur symbolique.
Enfant, j’essayais de sauver quelques ballons lorsque la destruction avait déjà commencé.
Adulte, je peux désormais choisir délibérément un ballon associé symboliquement à l’éclatement et lui offrir une autre histoire.
16. La formation à la décoration
Une autre expérience de confirmation eut lieu lorsque je suivis une formation à la décoration de ballons.
On aurait pu imaginer que ce milieu correspondrait parfaitement à mon intérêt.
Les ballons y étaient omniprésents.
Pourtant, je découvris rapidement un profond décalage de regard.
Dans le cadre professionnel de la décoration, le ballon était essentiellement considéré comme une matière première permettant de fabriquer une arche, une colonne ou une autre composition destinée à un client.
La logique est parfaitement compréhensible professionnellement.
Mais elle n’était pas la mienne.
Pour moi, le ballon demeurait plus important que la structure qu’il permettait de réaliser.
Ce décalage devint particulièrement manifeste lorsque les compositions réalisées pendant la formation furent systématiquement détruites à la fin des séances.
Les ballons étaient éclatés en notre présence.
J’expliquai alors à la formatrice que je supportais mal cette pratique et proposai simplement que la destruction soit effectuée après notre départ.
Ma demande ne fut pas entendue. Elle suscita même des moqueries et, lors de la séance suivante, les ballons furent de nouveau éclatés devant nous.
Cette expérience fut désagréable.
Mais elle ne produisit pas en moi le même déséquilibre que les expériences de mon enfance.
Car désormais, j’avais mon sanctuaire.
Je savais qu’un autre rapport aux ballons était possible parce que je le vivais quotidiennement chez moi.
Lorsque l’on me proposa plus tard une nouvelle formation, je refusai en expliquant que mon regard sur les ballons était incompatible avec cette activité.
La différence avec mon enfance était considérable.
Autrefois, j’avais parfois peur d’assumer mon regard.
Désormais, je pouvais en tirer les conséquences.
IX. BUBBLE PLANET : DEUX ESPACES REMPLIS DE BALLONS
17. La promesse
En 2025, je visitai Bubble Planet à Paris.
Une salle m’attirait particulièrement : L’Océan aux Bulles.
J’imaginais un espace rempli de grandes formes aux couleurs pastel dans lequel je pourrais simplement circuler parmi les ballons et contempler leur présence.
En apparence, tout semblait correspondre à mon univers.
Pourtant, avant même d’entrer, je remarquai sur le sol des restes de ballons endommagés.
Ils annonçaient déjà que le regard organisant cet espace n’était probablement pas le mien.
18. Le même objet, deux regards
À l’intérieur, le spectacle était magnifique.
De grands ballons pastel occupaient l’espace sous des lumières changeantes.
Mon premier mouvement fut celui de la contemplation.
J’avançais avec précaution parmi eux.
Mais autour de moi, l’espace était vécu très différemment.
Les ballons étaient frappés, projetés, écrasés et parfois éclatés.
Un membre du personnel introduisait régulièrement de nouveaux ballons pour remplacer ceux qui avaient disparu.
Cette scène rendait particulièrement visible la logique du ballon interchangeable :
un ballon disparaît ;
un autre arrive ;
l’expérience continue.
Encore une fois, je ne condamne pas les personnes qui vivaient l’attraction autrement que moi.
Mais cette expérience confirmait avec une remarquable netteté que nous ne portions pas le même regard sur les mêmes objets.
19. Le retour au sanctuaire
Je ressentis un profond soulagement en quittant l’exposition.
Et plus encore en rentrant chez moi.
Ce contraste m’a permis de comprendre quelque chose d’essentiel.
Bubble Planet et mon sanctuaire pouvaient, extérieurement, présenter une ressemblance : dans les deux cas, il s’agissait d’espaces remplis de ballons.
Mais intérieurement, leur logique était radicalement différente.
À Bubble Planet, les ballons étaient au service de l’expérience proposée aux visiteurs.
Dans mon sanctuaire, l’espace est au service de la présence des ballons.
Voilà pourquoi je peux dire que je ne cherche pas simplement à vivre dans un lieu décoré.
Je cherche à vivre dans un lieu habité.
X. DU REGARD SUBI AU REGARD ASSUMÉ
Lorsque je rapproche toutes ces expériences, une progression apparaît.
Enfant, mon regard se manifestait surtout comme une réaction.
Je voyais détruire des ballons et j’essayais d’en sauver.
Puis j’appris à anticiper.
Je cachais quelques ballons avant qu’ils puissent être détruits.
Mais je pouvais encore céder à la pression sociale, comme lorsque je n’osai pas demander à conserver le ballon que j’avais pourtant défendu pendant tout un jeu.
À l’âge adulte, quelque chose a changé.
Je ne suis plus simplement celui qui tente de sauver quelques ballons dans un environnement dont les règles sont définies par les autres.
Je peux désormais choisir.
Je peux constituer une collection.
Je peux organiser un espace.
Je peux choisir des ballons professionnels.
Je peux détourner un ballon de la destination suggérée par son imprimé.
Je peux expliquer que je ne souhaite pas assister à leur destruction.
Je peux refuser une formation dont les pratiques sont incompatibles avec ma sensibilité.
Je peux photographier mes ballons selon mon propre regard.
Je peux enfin donner un nom à cette manière d’être : Keroloonami.
Le passage essentiel est donc celui de l’impuissance au discernement, puis du discernement à l’incarnation.
Conclusion — Quand un regard trouve un corps
Aujourd’hui, mon regard sur les ballons est pleinement incarné.
Il possède une histoire.
Il possède des objets.
Il possède des gestes.
Il possède un espace.
Il possède un nom.
Il possède des images.
Mais cette incarnation n’aurait jamais été possible sans une multitude de médiations.
Les médiations de transmission ont fait parvenir les ballons jusqu’à moi : l’industrie, les fabricants, les distributeurs, les supermarchés, la télévision et les espaces sociaux.
Les médiations de révélation ont fait apparaître mon regard : les fêtes, les jeux, les destructions collectives, certaines émissions comme Baloon Circus et les conflits entre mon désir de préserver et les pratiques auxquelles j’étais confronté.
Les médiations d’incarnation lui ont ensuite donné les moyens de prendre corps : Internet, le commerce électronique, les boutiques spécialisées, les fabricants professionnels, mon logement, ma collection, Keroloonami, la photographie et Instagram.
Enfin, les médiations de confirmation ont éprouvé ce regard une fois devenu adulte : les ballons imprimés associés à l’éclatement, la formation à la décoration et l’expérience de Bubble Planet.
Ces quatre catégories ne constituent pas des compartiments étanches.
Une même médiation peut remplir plusieurs fonctions.
La télévision transmet et révèle.
Internet transmet et permet d’incarner.
Une expérience sociale peut révéler puis confirmer.
C’est précisément cela qui m’intéresse dans Nexus Rerum : le réel forme un réseau dans lequel les choses, les personnes, les techniques, les institutions et les expériences agissent les unes à travers les autres.
Aucune médiation n’a fabriqué mécaniquement mon regard.
Certaines lui ont donné ses objets.
Certaines l’ont confronté à son contraire.
Certaines l’ont blessé.
Certaines l’ont protégé.
Certaines lui ont donné les moyens matériels d’exister.
Et certaines m’ont simplement permis de découvrir qu’après toutes ces années, il était toujours là.
Ainsi, lorsque je regarde aujourd’hui les ballons installés dans l’espace que je leur ai consacré, je ne vois pas seulement une collection.
Je vois l’aboutissement provisoire d’une histoire.
Je retrouve quelque chose de l’enfant qui, au milieu d’une salle où les autres éclataient les ballons, essayait maladroitement d’en sauver quelques-uns.
La différence est qu’il n’est plus impuissant.
Il possède maintenant un lieu où son regard peut devenir réalité.
Le ballon qu’il voulait protéger possède désormais un espace.
Le regard qu’il ne savait pas expliquer possède désormais des mots.
La sensibilité qu’il n’osait pas toujours assumer possède désormais un nom.
Keroloonami.
Le gardien et l’ami des ballons.
Et c’est ainsi qu’au terme d’une multitude de médiations, un regard longtemps intérieur a fini par s’incarner.
