Introduction — Nous ne rencontrons jamais les choses seules
Lorsque je regarde aujourd’hui les ballons qui occupent l’espace que je leur ai consacré, je pourrais être tenté de raconter leur histoire très simplement : depuis mon enfance, j’aime les ballons ; devenu adulte, j’ai commencé à les collectionner.
Cette formulation serait vraie, mais elle manquerait l’essentiel.
Car entre les ballons de mon enfance et ceux qui m’entourent aujourd’hui s’étend tout un réseau de médiations : des fabricants, des distributeurs, des supermarchés, des fêtes, des enfants, des adultes, des animateurs, des émissions de télévision, des expériences heureuses ou douloureuses, Internet, le commerce électronique, des boutiques spécialisées, un logement, une collection, un pseudonyme, la photographie et les réseaux sociaux.
Aucune de ces médiations ne suffit à elle seule à expliquer mon rapport aux ballons.
Mais ensemble, elles racontent une histoire.
Je peux aujourd’hui distinguer quatre fonctions qu’elles ont successivement exercées.
Certaines médiations ont transmis les ballons jusqu’à moi.
D’autres ont révélé le regard particulier que je portais sur eux.
D’autres encore ont permis à ce regard de s’incarner matériellement.
Enfin, certaines expériences récentes sont venues le confirmer en le confrontant de nouveau à des regards différents.
C’est donc moins l’histoire d’une collection que je veux raconter que celle d’un regard.
Un regard qui, longtemps avant de pouvoir se définir, était déjà là.
I. LES MÉDIATIONS DE TRANSMISSION
1. Héritier d’une histoire que je n’ai pas connue
Lorsque je suis né, les ballons existaient déjà.
Cette évidence cache pourtant une histoire immense.
Il avait fallu découvrir les propriétés du latex, développer des procédés de fabrication, construire des machines, créer des entreprises, perfectionner les formes, les dimensions et les couleurs, organiser des réseaux commerciaux et acheminer ces objets jusque dans les commerces ordinaires.
Enfant, je ne connaissais évidemment rien de cette histoire.
Je recevais simplement ses fruits.
Le ballon que je tenais entre mes mains était déjà le point d’aboutissement d’une multitude de médiations invisibles.
Il avait fallu des matières premières, des savoir-faire, des ouvriers, des ingénieurs, des fabricants, des transporteurs et des distributeurs pour qu’un simple sachet de ballons arrive finalement dans un magasin où ma famille pouvait l’acheter.
Mon histoire personnelle avec les ballons plonge donc ses racines dans une histoire industrielle qui avait commencé bien avant moi.
Je suis, en ce sens, un héritier.
2. Le supermarché : la première porte d’entrée
Pendant mon enfance et longtemps encore par la suite, mon accès aux ballons passait essentiellement par les supermarchés.
Les ballons que je connaissais étaient ceux que l’on trouvait dans les rayons destinés aux fêtes et aux anniversaires.
Il ne s’agissait pas de produits professionnels particulièrement élaborés. C’étaient des ballons ordinaires, destinés au grand public.
Pourtant, à mes yeux, ils étaient déjà précieux.
C’est un élément important de mon histoire : mon regard n’est pas né de la découverte ultérieure de ballons haut de gamme.
Avant de connaître les fabricants spécialisés, avant Internet, avant ma collection, les simples ballons de supermarché possédaient déjà pour moi une valeur particulière.
Le regard précédait la collection.
Mais je ne le savais pas encore.
3. Les médiations sociales
Les ballons ne m’étaient pas seulement transmis comme objets.
Ils m’étaient transmis avec des usages.
Les anniversaires, les fêtes, les spectacles, les activités collectives et différents espaces de sociabilité me montraient ce que l’on faisait avec eux.
C’est un point essentiel.
Une société ne transmet jamais seulement des objets matériels. Elle transmet également des gestes, des habitudes et des manières de les considérer.
J’ai ainsi appris que les ballons pouvaient servir à décorer, à jouer, à organiser des épreuves ou à créer une atmosphère festive.
Mais parmi ces pratiques, l’une d’elles allait profondément heurter ma sensibilité : la destruction ludique des ballons.
II. LES MÉDIATIONS DE RÉVÉLATION
4. Une fin de spectacle
Une expérience demeure particulièrement présente dans ma mémoire.
À la fin d’un spectacle, la salle était encore décorée de nombreux ballons.
Lorsque l’événement prit fin, les enfants, avec la bénédiction des adultes, se précipitèrent sur eux.
Ce fut une scène de saccage.
Les ballons furent attrapés, écrasés et éclatés dans une excitation générale.
Pour les autres enfants, il s’agissait manifestement de prolonger la fête.
Mais je ne vécus absolument pas la scène ainsi.
Mon premier mouvement fut de tenter de sauver quelques ballons.
Je ne possédais aucune théorie permettant d’expliquer mon comportement. Je ne pensais pas consciemment en termes de préservation ou de dignité des objets.
J’agissais.
Et mon action révélait mon regard avant que mon intelligence soit capable de le formuler.
Plusieurs ballons que j’avais réussi à récupérer me furent même pris par d’autres enfants pour être détruits.
Je découvrais ainsi brutalement que je ne regardais pas ces objets comme les autres.
5. Derrière la destruction, un regard
Avec le recul, je comprends que ce qui me heurtait n’était pas seulement le geste d’éclater un ballon.
C’était le regard dont ce geste était l’expression.
Dans l’usage social auquel j’étais confronté, le ballon apparaissait comme un objet éphémère, consommable et facilement remplaçable.
On l’achetait.
On le gonflait.
On l’utilisait.
Puis on pouvait le détruire.
Et cette destruction pouvait elle-même devenir un divertissement.
Je n’ai jamais réussi à faire mien ce regard.
Pour moi, la fragilité du ballon produisait presque la réaction inverse.
Parce qu’il était fragile, il fallait en prendre soin.
Un ballon méritait à mes yeux une attention comparable, toutes proportions gardées, à celle que l’on accorde à un vase de porcelaine fine : sa fragilité ne justifie pas la brutalité ; elle appelle la délicatesse.
Je ne possédais pas encore ces mots.
Mais ce regard existait déjà.
6. Une petite victoire
Une autre expérience eut lieu lors de l’anniversaire de ma sœur.
Cette fois, je savais ce qui risquait d’arriver aux ballons.
J’anticipai.
Avant qu’ils soient gonflés, j’en pris discrètement quelques-uns dans le sachet et les cachai dans mes affaires.
Lorsque les autres furent finalement détruits au cours de la fête, ceux que j’avais mis de côté échappèrent à ce destin.
Je les conservai longtemps.
Ce fut une petite victoire.
Lors de l’expérience précédente, j’avais réagi au milieu d’une destruction déjà commencée.
Cette fois, mon regard avait produit une stratégie.
Je n’avais pas seulement ressenti.
J’avais prévu et agi.
7. Le ballon abandonné
Une autre expérience fut beaucoup plus douloureuse.
Je participai malgré moi à un jeu où chaque joueur portait un ballon attaché au pied. Il fallait éclater celui des autres tout en protégeant le sien.
Je n’éclatai aucun ballon.
En revanche, je protégeai le mien avec détermination.
Et je réussis à le préserver jusqu’à la fin du jeu.
L’animateur me demanda alors si je souhaitais le conserver.
Tout en moi disait oui.
Pourtant, par peur sociale, je répondis non.
Je craignais probablement que mon désir de garder ce ballon paraisse étrange.
Il fut alors détruit devant moi.
Matériellement, ce n’était qu’un ballon.
Mais pour moi, il était devenu celui que j’avais défendu pendant toute la durée du jeu. Après avoir résisté à toutes les tentatives de destruction, il disparaissait finalement parce que je n’avais pas osé exprimer mon véritable désir.
Cette expérience m’est restée longtemps à l’esprit.
Elle révélait une nouvelle dimension de mon histoire : le conflit ne se situait plus seulement entre mon regard et celui des autres.
Il pouvait entrer à l’intérieur de moi-même, entre ce que je désirais profondément et ce que j’osais socialement assumer.
III. LA TÉLÉVISION : TRANSMISSION ET RÉVÉLATION
8. Les ballons sur l’écran
À côté des expériences directement vécues, une autre médiation joua un rôle considérable : l’audiovisuel.
La télévision faisait entrer dans mon foyer des situations que je n’aurais jamais rencontrées directement.
Elle me montrait des ballons.
Mais elle me montrait également ce que les autres en faisaient.
Certaines émissions mettaient en scène des jeux dans lesquels leur destruction faisait partie du divertissement.
L’émission qui m’a probablement le plus marqué fut Baloon Circus, diffusée sur La Cinq.
Je n’en ai vu que quelques émissions. La chaîne elle-même devait rapidement disparaître.
Pourtant, la brièveté de cette exposition n’empêcha nullement son influence.
Baloon Circus mettait les ballons au centre de son univers visuel et ludique. Ils étaient abondants, visibles, associés à la fête et au jeu. Mais certains jeux reposaient également sur leur destruction.
Je retrouvais donc à l’écran ce que j’avais rencontré dans les espaces de sociabilité.
Avec toutefois une différence importante.
La destruction n’était plus simplement spontanée.
Elle était mise en scène.
Elle appartenait au spectacle.
Elle était préparée, filmée et diffusée.
La télévision devenait ainsi simultanément une médiation de transmission et de révélation.
Elle transmettait à mon imaginaire un univers rempli de ballons.
Mais elle me confrontait également à une manière de les traiter à laquelle ma sensibilité résistait.
Ainsi apparaît un paradoxe important : une médiation ne détermine jamais mécaniquement la manière dont elle sera reçue.
Deux enfants peuvent regarder la même émission et en recevoir quelque chose de profondément différent.
Baloon Circus me présentait la destruction ludique des ballons.
Mais cette présentation contribuait précisément, par contraste, à révéler mon désir de les préserver.
IV. DU REGARD RÉVÉLÉ AU BESOIN D’INCARNATION
9. Un déséquilibre intérieur
Toutes ces expériences avaient progressivement créé une tension.
Je savais que je ne pouvais pas empêcher les autres de détruire des ballons.
Je ne pouvais imposer mon regard à personne.
Pourtant, assister à certaines destructions provoquait chez moi un malaise profond.
Il fallait donc trouver une manière de vivre avec cette sensibilité sans prétendre contrôler le monde extérieur.
La solution vers laquelle je me tournai progressivement fut simple :
avoir mes propres ballons.
La collection n’est donc pas née uniquement d’un désir d’accumulation.
Elle répondait à une recherche d’équilibre.
Je pouvais créer un espace limité dans lequel le regard que je portais sur les ballons ne serait plus continuellement contredit.
Ce que je ne pouvais changer dans le monde extérieur, je pouvais au moins choisir de ne pas le reproduire chez moi.
V. LES MÉDIATIONS D’INCARNATION
10. Internet ouvre un autre monde
Une nouvelle révolution allait rendre cette aspiration possible : Internet.
Jusqu’alors, mon accès aux ballons dépendait largement des supermarchés.
Avec le développement du commerce électronique, je découvris les boutiques spécialisées et, à travers elles, les fabricants professionnels.
Tout un monde s’ouvrait.
Je découvrais des marques, des dimensions, des formes, des couleurs et surtout des qualités de fabrication auxquelles je n’avais jamais eu accès auparavant.
Les ballons professionnels entraient dans mon horizon.
Internet n’avait pas créé mon regard.
Les expériences de mon enfance prouvaient qu’il existait bien avant.
Mais Internet allait lui fournir des possibilités d’incarnation qui n’existaient pas auparavant.
11. Un lieu à moi
Une seconde condition fut nécessaire : disposer de mon propre logement.
Pour la première fois, je pouvais organiser un espace selon ma sensibilité.
C’est véritablement alors que ma collection prit naissance.
La rencontre entre mon indépendance résidentielle et les possibilités offertes par Internet fut décisive.
J’avais désormais simultanément accès aux ballons que je désirais et à l’espace nécessaire pour les accueillir.
Mon regard trouvait enfin un corps.
12. Le sanctuaire
Mon logement devint rapidement une sorte de sanctuaire pour mes ballons.
J’emploie ici le mot dans un sens personnel : un espace mis à part, destiné à leur offrir le soin et la tranquillité que je désirais pour eux.
La différence avec une simple décoration est essentielle.
Je ne voulais pas seulement décorer un espace avec des ballons.
Je voulais offrir un espace aux ballons.
Ils n’étaient donc plus subordonnés au lieu.
Le lieu était organisé pour les accueillir.
L’enfant qui avait autrefois essayé de sauver quelques ballons au milieu d’une salle où ils étaient détruits disposait désormais d’un espace dans lequel il pouvait garantir lui-même la manière dont ils seraient traités.
VI. KEROLOONAMI : LE REGARD REÇOIT UN NOM
13. Le gardien et l’ami
Cette identité trouva finalement son expression dans mon pseudonyme : Keroloonami.
Kero est constitué à partir des deux premières lettres de mon prénom et des deux premières lettres de mon nom.
Mais ce nom possède également pour moi une autre résonance : Kero est le diminutif de Keroberos, personnage de Cardcaptor Sakura auquel je suis attaché.
Or Keroberos est un gardien.
Cette fonction correspond profondément à mon histoire.
Depuis l’enfance, mon mouvement spontané devant les ballons menacés avait été celui de la protection.
La seconde partie de mon pseudonyme, Loonami, associe loon, diminutif employé dans les communautés de passionnés pour parler des ballons, et ami.
Keroloonami exprime donc quelque chose comme :
le gardien et l’ami des ballons.
Ce qui avait commencé comme une sensibilité silencieuse recevait désormais un nom.
VII. MONTRER UN ESPACE HABITÉ
14. Instagram : rendre le regard visible
Internet intervint une nouvelle fois.
Sous le pseudonyme Keroloonami, je créai un compte Instagram consacré à mes ballons.
J’y publie des photographies de mes ballons confortablement installés dans l’espace que je leur ai consacré.
Mais je tiens à une distinction fondamentale.
Je ne photographie pas un intérieur décoré de ballons.
Je photographie les ballons.
Ils sont la raison de mes photographies.
L’espace n’est que le lieu dans lequel leur présence peut être montrée.
Je ne cherche donc pas à montrer un espace décoré.
Je montre un espace habité.
Cette photographie constitue une nouvelle médiation. Mon regard intérieur s’était incarné dans mon logement ; l’image permet désormais de le rendre visible à d’autres.
Le fabricant produit le ballon.
Internet me permet de le découvrir.
Le commerce électronique me permet de l’acquérir.
Mon logement lui donne un lieu.
Mon regard organise ce lieu.
La photographie transforme cette présence en image.
Instagram permet enfin à cette image de circuler.
La chaîne des médiations continue.
VIII. L’INCARNATION SOCIALE DU REGARD
Le gender reveal : une fête organisée autrement
La constitution de ma collection et de mon sanctuaire avait permis à mon regard sur les ballons de s’incarner dans mon espace personnel.
Chez moi, je pouvais enfin décider de la manière dont les ballons seraient accueillis et traités. Je n’étais plus soumis aux règles d’un espace organisé par d’autres.
Mais une étape supplémentaire fut franchie lorsque ce regard commença à organiser non plus seulement mon rapport personnel aux ballons, mais un événement auquel d’autres personnes participaient.
Ce fut particulièrement visible lors du gender reveal organisé chez moi avant la naissance de mon fils.
Pour cette occasion importante, j’avais commandé une décoration de ballons. Les ballons avaient donc pleinement leur place dans la fête.
Cependant, le dispositif choisi pour annoncer que nous attendions un garçon ne reposait pas sur l’éclatement d’un grand ballon noir, comme cela se pratique parfois.
Une grande boîte avait été préparée. Un ballon y était attaché et, à l’intérieur, se trouvaient des ballons bleus.
Au moment de la révélation, il suffisait d’ouvrir la boîte.
Les ballons bleus apparurent.
La révélation avait eu lieu.
Et aucun ballon n’avait eu besoin d’être détruit.
Révéler par l’apparition plutôt que par la destruction
Avec le recul, cette scène me paraît particulièrement représentative de mon regard.
Le ballon conservait pleinement sa fonction festive.
Il participait à l’attente.
Il participait à la mise en scène.
Il participait à la révélation.
Mais son efficacité symbolique ne dépendait pas de sa destruction.
Il existe même entre les deux dispositifs une opposition qui me paraît significative.
Dans un gender reveal fondé sur l’éclatement d’un ballon, la révélation advient par une disparition : le ballon doit cesser d’exister sous sa forme intacte pour que l’information qu’il contient devienne visible.
Dans notre dispositif, la révélation advint au contraire par une apparition : la boîte s’ouvrit et les ballons bleus sortirent.
La présence, plutôt que la destruction, produisit l’événement.
Je n’avais évidemment pas organisé cette fête comme une démonstration philosophique de mon rapport aux ballons. Mais, rétrospectivement, je constate combien le dispositif choisi correspondait naturellement à mon regard.
Après la fête : le moment décisif
Plus significatif encore fut ce qui se passa lorsque l’événement fut terminé.
Car c’est souvent à ce moment que se révèle le statut véritable accordé aux objets d’une fête.
Tant que la fête dure, les ballons sont protégés parce qu’ils remplissent une fonction. Ils constituent la décoration. Ils produisent l’ambiance. Ils participent à l’événement.
Mais que deviennent-ils lorsque cette fonction disparaît ?
Cette question fait immédiatement écho à l’une des expériences les plus marquantes de mon enfance.
À la fin d’un spectacle auquel j’avais assisté, les ballons qui avaient décoré la salle avaient brusquement changé de statut. Pendant le spectacle, ils appartenaient au décor et étaient donc implicitement protégés. Une fois l’événement terminé, les enfants, avec l’accord des adultes, avaient pu se jeter sur eux et les détruire.
J’avais alors essayé d’en sauver quelques-uns.
Des années plus tard, après le gender reveal, une situation extérieurement comparable se présentait.
La fête était terminée.
Les invités allaient partir.
La décoration avait rempli sa fonction.
Mais cette fois, la conclusion fut complètement différente.
J’ai conservé tous les ballons.
Il n’y eut pas de destruction finale.
La fin de leur fonction décorative ne signifiait pas la fin de leur valeur à mes yeux.
Deux fins de fête, deux regards
Le rapprochement entre ces deux scènes permet presque de mesurer tout le chemin parcouru.
Dans mon enfance :
fête → fin de la fête → destruction → tentative de sauvetage.
Lors du gender reveal :
fête → fin de la fête → conservation.
Les mêmes éléments fondamentaux sont présents : un événement collectif, des ballons, une décoration et finalement la fin de l’événement.
Mais le regard qui organise l’espace a changé.
Enfant, j’étais accueilli dans un espace dont d’autres déterminaient les normes.
Je pouvais désapprouver intérieurement la destruction.
Je pouvais tenter de sauver quelques ballons.
Mais je ne pouvais pas décider de la règle commune.
Lors du gender reveal, l’événement se déroulait chez moi.
Le regard qui avait autrefois été minoritaire et presque impuissant pouvait désormais s’inscrire dans l’organisation matérielle de la fête.
Je n’avais plus besoin d’attendre la destruction pour essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être.
La préservation était devenue la règle avant même que la question du sauvetage puisse se poser.
De la résistance à l’institution d’une autre norme
Cette évolution me paraît fondamentale.
Pendant une grande partie de mon enfance, mon regard s’était manifesté comme une résistance.
Les autres détruisaient ; j’essayais de préserver.
Les autres considéraient le ballon comme jetable ; je lui accordais davantage de valeur.
Les autres définissaient les règles ; j’essayais de protéger quelques ballons à l’intérieur de ces règles.
Avec mon propre logement, une transformation décisive s’est produite.
Je peux désormais définir les règles de l’espace dont j’ai la responsabilité.
Mon sanctuaire en constitue l’expression permanente.
Le gender reveal en fut une expression sociale et événementielle.
Il ne s’agissait plus seulement de dire :
« Chez moi, je ne détruis pas mes ballons. »
Il devenait possible d’organiser un événement collectif dans lequel cette manière de les traiter était intégrée dès la conception.
Mon regard était donc devenu autre chose qu’une conviction intérieure ou une pratique privée.
Il était devenu capable d’instituer une norme locale.
Non pas une norme que je prétendrais imposer à toute la société.
Simplement la règle de l’espace dont j’avais la responsabilité.
Dans cet espace, les ballons seraient traités autrement.
Lorsque les autres entrent dans mon regard
Cette expérience possède également une dimension sociale nouvelle.
Pendant longtemps, c’était moi qui entrais dans des espaces organisés selon le regard des autres.
À la fête.
Au spectacle.
Dans les jeux collectifs.
Devant certaines émissions de télévision.
Plus tard, lors de la formation à la décoration ou dans certaines attractions.
À chaque fois, je rencontrais des usages du ballon déjà définis avant mon arrivée.
Le gender reveal inverse cette situation.
Cette fois, ce sont les autres qui entrent dans un espace organisé selon mon regard.
Je n’avais pas besoin de leur demander de partager ma sensibilité.
Je n’avais pas besoin de leur expliquer longuement pourquoi je voulais préserver les ballons.
L’organisation matérielle de l’événement suffisait.
Le regard était devenu visible dans les choses elles-mêmes.
La boîte.
Les ballons bleus.
La décoration.
L’absence d’éclatement.
Puis leur conservation après la fête.
Tout cela constituait une expression concrète de ce qui, dans mon enfance, n’avait été qu’une intuition difficile à exprimer.
Une nouvelle étape dans l’incarnation
Le gender reveal représente donc pour moi une étape supplémentaire dans l’histoire de Keroloonami.
Ma collection avait donné des objets à mon regard.
Mon logement lui avait donné un espace.
Mon pseudonyme lui avait donné un nom.
Instagram lui avait donné des images.
Le gender reveal lui donnait maintenant une forme sociale.
Mon regard devenait capable d’organiser un événement partagé avec d’autres.
Et cette étape prépare aussi les expériences ultérieures dans lesquelles je devrai de nouveau entrer dans des espaces organisés selon d’autres regards.
Car désormais, lorsque je rencontre ailleurs des pratiques qui ne correspondent pas aux miennes, je possède un point de comparaison concret.
Je sais qu’une autre manière de faire est possible.
Je ne l’imagine plus seulement.
Je l’ai réalisée.
L’enfant qui essayait autrefois de sauver quelques ballons après une fête est ainsi devenu l’adulte capable d’organiser une fête où aucun ballon n’a besoin d’être sauvé.
C’est peut-être l’une des expressions les plus concrètes de ce que signifie, dans mon histoire, le passage d’un regard révélé à un regard pleinement incarné.
IX. LES MÉDIATIONS DE CONFIRMATION
15. Sauver les ballons de leur propre message
Certaines expériences récentes ont confirmé que ce regard n’était pas simplement un souvenir d’enfance auquel j’aurais donné rétrospectivement une importance excessive.
Il continue d’orienter mes choix.
J’aime notamment acheter certains ballons imprimés dont le dessin ou le message évoque explicitement leur éclatement.
On peut y voir un ballon représenté au moment où il éclate ou y lire des inscriptions telles que Blow me until I pop.
Ces ballons sont manifestement conçus notamment pour un public appréciant l’éclatement des ballons.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse.
J’aime détourner certains de ces ballons de ce destin symboliquement annoncé.
Chez moi, le message demeure.
Mais son programme ne s’accomplit pas.
Le ballon entre dans ma collection.
Il est préservé.
Cette pratique possède pour moi une forte valeur symbolique.
Enfant, j’essayais de sauver quelques ballons lorsque la destruction avait déjà commencé.
Adulte, je peux désormais choisir délibérément un ballon associé symboliquement à l’éclatement et lui offrir une autre histoire.
16. La formation à la décoration
Une autre expérience de confirmation eut lieu lorsque je suivis une formation à la décoration de ballons.
On aurait pu imaginer que ce milieu correspondrait parfaitement à mon intérêt.
Les ballons y étaient omniprésents.
Pourtant, je découvris rapidement un profond décalage de regard.
Dans le cadre professionnel de la décoration, le ballon était essentiellement considéré comme une matière première permettant de fabriquer une arche, une colonne ou une autre composition destinée à un client.
La logique est parfaitement compréhensible professionnellement.
Mais elle n’était pas la mienne.
Pour moi, le ballon demeurait plus important que la structure qu’il permettait de réaliser.
Ce décalage devint particulièrement manifeste lorsque les compositions réalisées pendant la formation furent systématiquement détruites à la fin des séances.
Les ballons étaient éclatés en notre présence.
J’expliquai alors à la formatrice que je supportais mal cette pratique et proposai simplement que la destruction soit effectuée après notre départ.
Ma demande ne fut pas entendue. Elle suscita même des moqueries et, lors de la séance suivante, les ballons furent de nouveau éclatés devant nous.
Cette expérience fut désagréable.
Mais elle ne produisit pas en moi le même déséquilibre que les expériences de mon enfance.
Car désormais, j’avais mon sanctuaire.
Je savais qu’un autre rapport aux ballons était possible parce que je le vivais quotidiennement chez moi.
Lorsque l’on me proposa plus tard une nouvelle formation, je refusai en expliquant que mon regard sur les ballons était incompatible avec cette activité.
La différence avec mon enfance était considérable.
Autrefois, j’avais parfois peur d’assumer mon regard.
Désormais, je pouvais en tirer les conséquences.
X. BUBBLE PLANET : DEUX ESPACES REMPLIS DE BALLONS
17. La promesse
En 2025, je visitai Bubble Planet à Paris.
Une salle m’attirait particulièrement : L’Océan aux Bulles.
J’imaginais un espace rempli de grandes formes aux couleurs pastel dans lequel je pourrais simplement circuler parmi les ballons et contempler leur présence.
En apparence, tout semblait correspondre à mon univers.
Pourtant, avant même d’entrer, je remarquai sur le sol des restes de ballons endommagés.
Ils annonçaient déjà que le regard organisant cet espace n’était probablement pas le mien.
18. Le même objet, deux regards
À l’intérieur, le spectacle était magnifique.
De grands ballons pastel occupaient l’espace sous des lumières changeantes.
Mon premier mouvement fut celui de la contemplation.
J’avançais avec précaution parmi eux.
Mais autour de moi, l’espace était vécu très différemment.
Les ballons étaient frappés, projetés, écrasés et parfois éclatés.
Un membre du personnel introduisait régulièrement de nouveaux ballons pour remplacer ceux qui avaient disparu.
Cette scène rendait particulièrement visible la logique du ballon interchangeable :
un ballon disparaît ;
un autre arrive ;
l’expérience continue.
Encore une fois, je ne condamne pas les personnes qui vivaient l’attraction autrement que moi.
Mais cette expérience confirmait avec une remarquable netteté que nous ne portions pas le même regard sur les mêmes objets.
19. Le retour au sanctuaire
Je ressentis un profond soulagement en quittant l’exposition.
Et plus encore en rentrant chez moi.
Ce contraste m’a permis de comprendre quelque chose d’essentiel.
Bubble Planet et mon sanctuaire pouvaient, extérieurement, présenter une ressemblance : dans les deux cas, il s’agissait d’espaces remplis de ballons.
Mais intérieurement, leur logique était radicalement différente.
À Bubble Planet, les ballons étaient au service de l’expérience proposée aux visiteurs.
Dans mon sanctuaire, l’espace est au service de la présence des ballons.
Voilà pourquoi je peux dire que je ne cherche pas simplement à vivre dans un lieu décoré.
Je cherche à vivre dans un lieu habité.
XI. DU REGARD SUBI AU REGARD ASSUMÉ
Lorsque je rapproche toutes ces expériences, une progression apparaît.
Enfant, mon regard se manifestait surtout comme une réaction.
Je voyais détruire des ballons et j’essayais d’en sauver.
Puis j’appris à anticiper.
Je cachais quelques ballons avant qu’ils puissent être détruits.
Mais je pouvais encore céder à la pression sociale, comme lorsque je n’osai pas demander à conserver le ballon que j’avais pourtant défendu pendant tout un jeu.
À l’âge adulte, quelque chose a changé.
Je ne suis plus simplement celui qui tente de sauver quelques ballons dans un environnement dont les règles sont définies par les autres.
Je peux désormais choisir.
Je peux constituer une collection.
Je peux organiser un espace.
Je peux choisir des ballons professionnels.
Je peux détourner un ballon de la destination suggérée par son imprimé.
Je peux expliquer que je ne souhaite pas assister à leur destruction.
Je peux refuser une formation dont les pratiques sont incompatibles avec ma sensibilité.
Je peux photographier mes ballons selon mon propre regard.
Je peux enfin donner un nom à cette manière d’être : Keroloonami.
Le passage essentiel est donc celui de l’impuissance au discernement, puis du discernement à l’incarnation.
Conclusion — Quand le regard devient un monde habitable
Lorsque je regarde rétrospectivement mon histoire avec les ballons, je constate que mon regard n’est pas apparu un jour sous la forme d’une théorie clairement formulée.
Il était là avant que je sache le nommer.
Il s’est manifesté par des gestes.
Il s’est révélé dans des situations concrètes.
Puis, progressivement, une multitude de médiations lui ont permis de se reconnaître, de se comprendre, de se nommer et finalement de s’incarner.
Tout commence pourtant bien avant moi.
Lorsque je suis né, le ballon de latex était déjà le produit d’une longue histoire industrielle. Des fabricants avaient développé des techniques, des formes, des couleurs et des procédés de fabrication. Des réseaux commerciaux permettaient à ces objets d’arriver jusque dans les magasins. Les supermarchés furent ainsi, pendant mon enfance et jusqu’à l’essor du commerce en ligne dans mon propre parcours, l’une des principales médiations matérielles entre le monde de la fabrication et moi.
La télévision constituait une autre médiation.
Elle ne me montrait pas seulement des ballons. Elle me montrait également ce que l’on pouvait socialement faire avec eux.
Des émissions comme Baloon Circus mettaient en scène des usages ludiques dans lesquels la destruction pouvait être massive, spectaculaire et parfaitement admise.
À ces images télévisées s’ajoutèrent les expériences vécues.
La fin d’un spectacle.
L’anniversaire de ma sœur.
Le jeu du ballon attaché au pied.
À chaque fois, le même objet était placé devant moi et une norme sociale semblait implicitement dire :
ce ballon peut être détruit.
Et, à chaque fois, quelque chose en moi répondait :
je voudrais qu’il demeure.
Un regard révélé par ce qui le heurtait
Ces expériences n’ont probablement pas créé mon regard.
Elles l’ont révélé.
Je n’avais pas encore de théorie du ballon.
Je ne connaissais pas le mot looner.
Je ne connaissais ni les catégories popper et non-popper, ni les fabricants professionnels auxquels j’aurais accès plus tard.
Je ne possédais pas encore de collection.
Keroloonami n’existait pas.
Pourtant, le regard était déjà là.
Il apparaissait lorsque j’essayais de sauver quelques ballons pendant que d’autres enfants les détruisaient.
Il apparaissait lorsque je mettais discrètement quelques ballons de côté avant une fête.
Il apparaissait lorsque, dans un jeu où chacun devait éclater le ballon des autres, je n’en détruisais aucun et concentrais mes efforts sur la préservation du mien.
Ces gestes étaient antérieurs aux mots.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pu comprendre ce qu’ils avaient en commun.
Je ne considérais pas spontanément le ballon comme un objet dont la valeur s’épuisait dans son usage.
J’appréciais sa présence.
Internet : reconnaissance, ouverture et clarification
Puis Internet est arrivé comme une médiation nouvelle.
Il a bouleversé mon accès matériel aux ballons.
Le supermarché n’était plus l’horizon de ce qui m’était accessible. Je pouvais découvrir des fabricants professionnels, des boutiques spécialisées, des formes, des dimensions et des qualités de ballons que je n’avais jamais rencontrées auparavant.
C’est ainsi que ma collection put véritablement commencer.
Mais Internet m’apporta également autre chose : la découverte des looners.
Pour la première fois, je pouvais constater que ma fascination pour les ballons n’était pas entièrement solitaire.
D’autres personnes connaissaient les marques, recherchaient certains modèles, collectionnaient des ballons, les photographiaient et leur accordaient une importance inhabituelle.
Ce fut une médiation de reconnaissance :
je n’étais pas seul.
Mais cette reconnaissance fut bientôt suivie d’une clarification.
La distinction entre poppers et non-poppers me permit de me situer. J’étais manifestement beaucoup plus proche des seconds.
Pourtant, cette catégorie elle-même ne tarda pas à montrer ses limites.
Être non-popper dit ce que l’on ne fait pas.
Cela ne dit pas nécessairement pourquoi on ne le fait pas.
Je compris notamment que mon attitude n’était pas fondée sur une phobie de l’éclatement.
Ce n’est pas la peur qui définit mon regard.
Ce qui me dérange principalement n’est pas ce que l’éclatement me fait.
C’est ce qu’il fait au ballon : il met fin à la présence d’un objet que j’aurais préféré conserver.
Cette réflexion m’amena progressivement à dépasser la simple opposition entre poppers et non-poppers.
Nous pouvons avoir le même objet en commun sans avoir le même regard sur lui.
Nous pouvons tous être fascinés par les ballons sans que cette fascination produise la même relation.
La communauté looner m’a donc appris deux choses apparemment contradictoires, mais également importantes :
je ne suis pas seul ;
et
mon regard reste singulier.
Du non-popper à Keroloonami
C’est précisément parce que l’étiquette non-popper ne suffisait plus qu’une définition plus positive devint nécessaire.
Je ne voulais pas être défini principalement par rapport à ce que d’autres faisaient.
Je ne voulais pas seulement dire :
je n’éclate pas.
Je voulais pouvoir dire :
je préserve.
C’est dans ce mouvement que le nom Keroloonami prend tout son sens.
Kero évoque pour moi le gardien.
Loonami associe le ballon et l’ami.
Le nom exprime donc positivement ce que l’expression non-popper ne pouvait formuler que négativement :
le gardien et l’ami des ballons.
Il ne s’agit pas d’anthropomorphiser les ballons.
Je sais parfaitement qu’ils ne sont pas vivants.
Je ne leur attribue ni conscience, ni sentiments, ni souffrance.
Je n’ai précisément pas besoin de leur attribuer autre chose pour les apprécier.
J’aime le ballon comme ballon.
Sa matière.
Sa forme.
Sa couleur.
Sa rondeur.
Sa tension.
Sa légèreté.
Sa fragilité.
Sa présence dans l’espace.
Un ballon n’a pas besoin de devenir symboliquement une personne pour avoir de la valeur à mes yeux.
Un ballon. Rien de plus. Mais certainement pas rien.
Donner un espace au regard
Lorsque j’ai eu mon propre logement, une transformation décisive est devenue possible.
J’avais désormais un espace dans lequel mon regard pouvait devenir une règle.
Ma collection de ballons professionnels put se développer.
Et mon logement devint progressivement ce que j’appelle mon sanctuaire pour les ballons.
Ce mot ne signifie pas que je leur attribue un caractère sacré au sens religieux.
Il exprime une différence de régime.
Dans beaucoup d’espaces sociaux que j’avais connus, le ballon était soumis à une existence provisoire :
il apparaissait,
il servait,
puis il pouvait être détruit.
Chez moi, une autre règle devenait possible :
il pouvait demeurer.
C’est pourquoi je ne considère pas simplement mon logement comme un espace décoré de ballons.
Il s’agit, dans mon expérience, d’un espace habité par leur présence.
Les ballons ne sont pas l’arrière-plan de mes photographies.
Ils en sont la raison.
Et lorsque je publie certaines de ces photographies sous le nom de Keroloonami, ce qui avait commencé comme un regard intérieur devient également visible.
Le regard possède désormais ses objets, son espace, son nom et ses images.
De la résistance à l’affirmation
D’autres expériences plus récentes ont confirmé cette évolution.
La formation à la décoration de ballons m’a confronté à un regard très différent du mien : le ballon y apparaissait principalement comme une matière première destinée à la réalisation d’une structure. Lorsque les décorations furent détruites après les exercices, je pus constater combien mon propre rapport demeurait incompatible avec cette logique.
Mais une différence essentielle existait désormais avec mon enfance.
Je n’étais plus l’enfant sans espace propre, obligé de subir entièrement les normes définies par les autres.
J’avais mon sanctuaire.
Je savais ce que je pensais.
Je pouvais exprimer mon désaccord.
Et lorsque l’on me proposa plus tard une nouvelle formation, je pouvais simplement refuser.
L’expérience de Bubble Planet confirma encore cette différence de regard. Là où un espace rempli de ballons aurait pu correspondre à mon imaginaire, la manière dont ceux-ci étaient traités par une partie du public me rappela que la présence massive de ballons ne suffit pas à produire l’espace que je recherche.
Ce qui importe n’est pas seulement qu’il y ait des ballons.
Ce qui importe également est le regard sous lequel ils sont placés.
Deux fins de fête
Mais une expérience familiale récente me semble aujourd’hui résumer mieux que toute autre le chemin parcouru.
Avant la naissance de mon fils, nous avons organisé chez moi un gender reveal.
J’avais commandé une décoration de ballons.
Nous aurions pu choisir un dispositif reposant sur l’éclatement d’un grand ballon opaque révélant, par son contenu, le sexe de l’enfant.
Nous avons choisi autre chose.
Une grande boîte contenait des ballons bleus.
Le moment venu, la boîte fut ouverte.
Les ballons sortirent.
La révélation eut lieu.
C’était un garçon.
Et aucun ballon n’avait eu besoin d’être détruit pour produire ce moment.
La révélation s’était faite non par la disparition d’un ballon, mais par l’apparition des ballons.
Puis la fête se termina.
Et c’est peut-être à cet instant que toute mon histoire se condense.
Car une autre fin de fête me revient immédiatement à l’esprit.
Enfant, j’avais assisté à la fin d’un spectacle dont la salle était décorée de ballons.
Une fois l’événement terminé, les enfants, avec l’autorisation des adultes, s’étaient jetés sur eux.
La décoration était devenue terrain de destruction.
J’avais essayé d’en sauver quelques-uns.
Certains m’avaient été pris pour être détruits malgré mes efforts.
À cette époque, je ne pouvais pas changer la règle.
Je pouvais seulement essayer de soustraire quelques ballons à ses conséquences.
Des années plus tard, une nouvelle fête se terminait.
Il y avait encore des invités.
Il y avait encore une décoration.
Il y avait encore des ballons.
Mais cette fois, nous étions chez moi.
Et lorsque la fête prit fin, j’ai conservé tous les ballons.
Il n’y eut pas de saccage.
Il n’y eut pas d’éclatement final.
Il n’y eut même rien à sauver.
La préservation était déjà inscrite dans la règle de l’espace.
Un regard devenu incarné
C’est peut-être là que se trouve le véritable aboutissement de cette histoire.
Enfant, mon regard existait comme une intuition.
Puis il devint résistance.
Ensuite il trouva des mots.
Internet lui donna des ressources et une communauté avec laquelle se comparer.
La collection lui donna une matière.
Mon logement lui donna un espace.
Keroloonami lui donna un nom.
Instagram lui donna une visibilité.
Et finalement, certains événements de ma vie lui donnèrent une forme sociale.
Je peux désormais organiser autour de moi un espace dans lequel ce regard devient concret.
Non pas une règle que je prétendrais imposer à tous.
Je sais que le monde continuera à traiter les ballons de mille manières différentes.
Je sais que des ballons continueront à être éclatés dans les jeux, les fêtes, les spectacles ou les rencontres de passionnés.
Je ne peux ni ne cherche à contrôler cela.
Mais je peux déterminer la manière dont les ballons sont traités dans l’espace dont j’ai la responsabilité.
Et cela suffit à transformer profondément ma position.
Je ne suis plus seulement celui qui subit une norme et tente d’y résister.
Je peux faire exister localement une autre manière de faire.
De l’héritage à l’incarnation
Ainsi, l’histoire de Keroloonami est bien une histoire de médiations.
Les fabricants ont rendu les ballons matériellement possibles.
Les distributeurs les ont rendus accessibles.
Les supermarchés les ont placés sur le chemin de mon enfance.
La télévision m’a montré les pratiques sociales qui les entouraient.
Certaines expériences vécues ont révélé mon désaccord avec ces pratiques.
Internet m’a ouvert l’accès aux fabricants professionnels, aux boutiques spécialisées et aux looners.
La communauté m’a permis de découvrir que je n’étais pas seul, puis de comprendre plus précisément ce qui distinguait mon propre regard.
Mon logement m’a donné l’espace nécessaire pour constituer une collection.
La photographie et Instagram ont permis de rendre cette incarnation visible.
Et les événements de ma vie adulte m’ont finalement permis de faire passer ce regard de la conviction personnelle à la pratique organisée.
Toutes ces médiations ont contribué à faire passer quelque chose d’abord presque indicible à une réalité pleinement incarnée.
Le regard était là avant les mots.
Puis les mots sont venus.
Puis les objets.
Puis l’espace.
Puis le nom.
Puis les images.
Puis les pratiques.
Et aujourd’hui, lorsque je regarde les ballons qui occupent l’espace que je leur ai donné, je peux comprendre rétrospectivement le chemin parcouru.
L’enfant qui essayait de sauver quelques ballons au milieu d’une fin de fête ne savait pas encore ce qu’il cherchait à exprimer.
L’adulte peut désormais le nommer.
Il n’a pas besoin de faire du ballon autre chose que ce qu’il est.
Il ne lui prête ni conscience ni vie.
Il l’apprécie précisément comme ballon.
Et parce qu’il l’apprécie ainsi, il choisit de lui donner une place plutôt que de le réduire à son usage.
C’est ce regard qui s’est progressivement révélé, clarifié et incarné.
C’est ce regard que résume aujourd’hui un nom :
Keroloonami.
Le gardien et l’ami des ballons.
