L’histoire de l’Église possède une unité que les controverses modernes tendent parfois à dissimuler.
Lorsqu’un chrétien protestant contemple les premiers siècles, son regard s’arrête volontiers sur les grands conciles œcuméniques. Il voit à Nicée les évêques proclamer que le Fils est « consubstantiel » au Père ; à Constantinople, la divinité du Saint-Esprit est confessée avec une précision nouvelle ; à Éphèse, Marie est reconnue comme Mère de Dieu afin de sauvegarder l’unité de la personne du Christ ; à Chalcédoine, les deux natures du Seigneur sont distinguées sans être séparées. Ces décisions appartiennent aujourd’hui au patrimoine commun de la presque totalité du christianisme. Même la Réforme les a reçues comme l’expression fidèle de la foi apostolique.
Mais l’histoire ne se laisse pas découper aussi aisément.
Les mêmes hommes qui ont confessé la Trinité célébraient aussi l’Eucharistie comme le sacrifice de l’Église. Les mêmes évêques qui ont défendu la pleine divinité du Christ priaient pour les défunts, honoraient les martyrs, vénéraient leurs reliques, invoquaient leur intercession et reconnaissaient dans l’épiscopat la succession des Apôtres. Les mêmes Pères qui ont transmis les dogmes fondamentaux du christianisme témoignent également d’une vie liturgique et sacramentelle que beaucoup de protestants regardent aujourd’hui avec méfiance.
Cette constatation ne prouve pas à elle seule la vérité de la doctrine catholique. Mais elle pose une question que l’on ne peut écarter.
Comment se fait-il que les mêmes Pères aient été d’une admirable fidélité lorsqu’ils ont confessé la Trinité, mais qu’ils se soient presque unanimement égarés lorsqu’ils célébraient les saints mystères ?
L’histoire ne présente pas deux Églises cheminant côte à côte : l’une purement doctrinale, gardienne des grands dogmes, et l’autre déjà envahie par des pratiques étrangères à l’Évangile. Elle nous montre une seule Église, vivant d’une seule foi, célébrant une seule liturgie, confessant un seul Seigneur.
Le développement doctrinal apparaît alors sous un jour nouveau.
Les dogmes ne tombent pas du ciel comme des pierres isolées. Ils grandissent comme les branches d’un même arbre. À mesure que l’Église approfondit le mystère du Christ, elle approfondit aussi celui de son Corps qu’est l’Église ; à mesure qu’elle contemple l’Incarnation, elle comprend davantage les sacrements par lesquels cette Incarnation continue de toucher les hommes ; à mesure qu’elle proclame la communion des fidèles avec le Christ, elle découvre plus pleinement la communion qui unit tous les membres de son Corps, ceux de la terre comme ceux du ciel.
Ainsi, les doctrines que la Réforme contestera plusieurs siècles plus tard ne surgissent pas brusquement dans un christianisme déjà achevé. Elles se développent au cœur même de cette Église qui, dans le même temps, élabore les grandes définitions dogmatiques aujourd’hui reconnues par tous.
Il est certes possible d’affirmer que l’Église ancienne a conservé fidèlement la doctrine de la Trinité tout en s’égarant presque simultanément sur l’Eucharistie, le ministère apostolique ou la communion des saints. Mais une telle affirmation appelle une explication. Car l’histoire ne connaît pas cette séparation. Les mêmes voix qui proclament : « Le Fils est vrai Dieu né du vrai Dieu » sont aussi celles qui parlent de l’autel, du sacrifice eucharistique, de la succession apostolique et de la prière pour les défunts.
Le catholique contemple cette continuité avec reconnaissance.
Il n’y voit pas une accumulation arbitraire de croyances, mais le déploiement organique d’une même foi. L’Esprit Saint, qui a conduit l’Église à exprimer avec une admirable précision le mystère de la Trinité, n’a pas cessé de l’assister lorsqu’elle priait, célébrait et transmettait les trésors reçus des Apôtres.
L’histoire de l’Église n’est pas celle d’un Évangile demeuré intact dans les livres tandis que la vie ecclésiale s’en éloignait peu à peu. Elle est celle d’une foi vivante qui se déploie harmonieusement dans la doctrine, la liturgie et la communion des saints.
C’est pourquoi le regard catholique ne sépare pas ce que les premiers siècles ont vécu dans une même unité.
Les Pères de Nicée ne nous ont pas seulement transmis le mot consubstantiel. Ils nous ont aussi transmis leur manière de célébrer, de prier et d’adorer.
Recevoir leur témoignage sur la Trinité tout en rejetant systématiquement leur témoignage sur l’Eucharistie revient à diviser une même tradition que l’histoire nous présente pourtant comme inséparable.
L’Église ancienne n’a pas connu deux visages.
Elle avait une seule foi, un seul baptême, une seule Eucharistie et un seul Seigneur.
C’est dans cette unité que le catholicisme reconnaît encore aujourd’hui la continuité de l’Église fondée par le Christ.
