Tico et ses amis : l’histoire d’une rencontre

Comment une œuvre née au Japon est-elle parvenue jusqu’à un enfant français des années 1990 ?

Lorsque j’étais enfant, il me semblait naturel d’allumer le téléviseur et de découvrir un nouveau dessin animé. Je n’imaginais pas le long chemin qu’avait dû parcourir cette œuvre avant de parvenir jusqu’à moi. Comme la plupart des enfants, je recevais ces images sans me demander d’où elles venaient ni par quelles mains elles avaient transité.

Les années ont passé. Mon regard a changé. Je ne vois plus seulement les œuvres ; je m’interroge désormais sur leur histoire. Je cherche à comprendre les médiations qui les ont rendues possibles. Cette manière d’observer le monde est devenue l’une des intuitions fondamentales de mon projet Nexus Rerum.

Une œuvre ne naît pas soudainement sur l’écran d’un téléviseur. Elle est le terme d’une longue chaîne d’événements, de décisions, de rencontres et de savoir-faire. Avant d’émouvoir un enfant français des années 1990, Tico et ses amis fut d’abord imaginé par des auteurs japonais. Il fallut des dessinateurs, des scénaristes, des compositeurs, des animateurs, des producteurs, des ingénieurs, des traducteurs, des comédiens de doublage, des diffuseurs et bien d’autres encore. Chacun occupait une place modeste, mais indispensable, dans cette immense œuvre collective.

À cette chaîne humaine s’ajoutaient d’autres médiations, plus discrètes encore. Il fallait des studios d’enregistrement, des caméras, des ordinateurs, des satellites de télécommunication, des réseaux électriques, des antennes de télévision, des émetteurs hertziens, des usines fabriquant les téléviseurs, des magasins qui les distribuaient, sans oublier les milliers de kilomètres de câbles reliant les continents. Derrière les quelques minutes que je regardais chaque semaine se cachait une organisation mondiale dont j’ignorais tout.

Puis venait une autre série de médiations, plus proches de ma propre histoire. Mes parents avaient acheté un téléviseur. Notre foyer recevait les chaînes françaises. Les programmateurs de TF1 avaient choisi de diffuser cette série. Le Club Dorothée l’avait intégrée à ses émissions destinées à la jeunesse. À une heure précise de la semaine, je me trouvais devant l’écran. Ainsi s’accomplissait une rencontre qui, en réalité, avait commencé plusieurs années auparavant, à des milliers de kilomètres de là.

À cette époque, je ne savais rien du Japon. Je ne connaissais ni Nippon Animation, ni les créateurs de la série, ni les circonstances de sa production. Je ne savais pas davantage que cette œuvre s’inspirait des grandes explorations océaniques, des recherches scientifiques contemporaines et de l’imaginaire de Jules Verne. Je ne voyais qu’une enfant parcourant les océans avec une orque. Pourtant, derrière cette simplicité apparente se trouvait un monde d’une extraordinaire richesse.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus pour moi de raconter seulement le souvenir d’un dessin animé aimé durant l’enfance. Je voudrais retracer le chemin qui a rendu cette rencontre possible. Car ce chemin est lui-même une histoire. Il relie des continents, des cultures, des générations, des techniques, des institutions et des personnes qui ne se sont jamais connues, mais qui ont toutes contribué, chacune à leur manière, à faire parvenir cette œuvre jusqu’à un enfant français des années 1990.

C’est précisément cette histoire des médiations que ce livre se propose de raconter.

I. Une œuvre naît

Lorsqu’une œuvre touche profondément un enfant, celui-ci a souvent l’impression qu’elle a toujours existé. Elle apparaît soudain sur l’écran de télévision, comme si elle surgissait d’elle-même. Pourtant, aucune œuvre ne naît ainsi. Chacune possède une histoire, et cette histoire commence bien avant le premier dessin, bien avant la première image animée.

Tico et ses amis ne fit pas exception.

Pour comprendre comment cette série est parvenue jusqu’à la télévision française, il faut d’abord revenir à son lieu de naissance : le Japon.

Au cours des décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, le pays connut une transformation remarquable. Dévasté par le conflit, il reconstruisit progressivement son économie, développa son industrie et devint l’une des grandes puissances technologiques du monde. Cette renaissance ne se limita pas aux usines et aux laboratoires ; elle atteignit également la culture. Une nouvelle génération d’artistes, d’écrivains et d’animateurs fit du dessin animé un véritable langage capable de raconter des histoires ambitieuses, destinées autant au cœur qu’à l’intelligence.

C’est dans ce contexte que naquit le studio Nippon Animation.

Fondé en 1975, il ne cherchait pas seulement à divertir les enfants. Son ambition était plus élevée : adapter en séries animées les grands récits de la littérature mondiale. Cette entreprise prit le nom de World Masterpiece Theater. Chaque année, une œuvre classique devenait une série télévisée : Heidi, Anne… la maison aux pignons verts, Rémi sans famille, Tom Sawyer, Princesse Sarah et bien d’autres encore. Ces histoires venues d’Europe ou d’Amérique étaient réinterprétées avec la sensibilité japonaise, sans perdre leur profondeur humaine.

Ainsi se forma peu à peu une véritable école du récit. Les animateurs de Nippon Animation apprirent à représenter les paysages avec soin, à donner du poids aux silences, à montrer les liens familiaux, les voyages, les épreuves et la croissance intérieure des personnages. Bien avant la naissance de Nanami, tout un savoir-faire s’était déjà constitué.

Cependant, Tico et ses amis occupait une place particulière dans cette histoire.

Contrairement à la plupart des productions du World Masterpiece Theater, la série n’était pas directement l’adaptation d’un roman célèbre. Elle proposait une histoire originale. Mais une œuvre originale n’est jamais une création sans racines. Les idées qui la composent avaient elles-mêmes une histoire.

Depuis le XIXᵉ siècle, les récits de Jules Verne avaient nourri l’imaginaire de générations entières. Ses romans avaient appris aux lecteurs que l’aventure pouvait aller de pair avec la découverte scientifique, que les océans cachaient encore des mystères, et que la curiosité était une invitation permanente au voyage. Sans reproduire directement son œuvre, Tico et ses amis s’inscrivait dans cette tradition où l’exploration du monde devient aussi une exploration de l’homme.

Mais une autre influence, plus contemporaine, marqua profondément les créateurs : celle du commandant Jacques-Yves Cousteau.

À bord de la Calypso, Cousteau avait fait découvrir aux téléspectateurs des continents invisibles : les profondeurs des océans. Grâce à ses documentaires, des millions de personnes purent contempler les baleines, les dauphins, les récifs coralliens et les grandes migrations marines. Les océans cessaient d’être un espace vide sur les cartes ; ils devenaient un univers vivant, fragile et fascinant.

Cette redécouverte du monde marin ne relevait pas seulement de l’aventure. Les années 1970 et 1980 furent également celles d’un développement considérable des sciences de la mer. Les recherches en biologie marine progressaient rapidement. Les préoccupations écologiques gagnaient en importance. Les dauphins, les orques et les baleines devenaient les symboles d’une nature qu’il fallait désormais mieux connaître et mieux protéger.

Les auteurs de Tico et ses amis puisèrent largement dans ce nouvel horizon scientifique. Leur récit demeurait une fiction, mais il reposait sur une connaissance réelle du monde marin. Les animaux, les paysages océaniques, les expéditions scientifiques et les questions environnementales donnaient à l’aventure une profondeur qui dépassait le simple divertissement.

Ainsi, lorsque Nanami prit la mer en compagnie de Tico, elle n’emportait pas seulement l’imagination de quelques scénaristes. Derrière elle se trouvaient les grands romans d’aventure du XIXᵉ siècle, les explorations de Cousteau, les progrès de l’océanographie moderne, l’expérience acquise par Nippon Animation, la tradition du World Masterpiece Theater et, plus largement encore, le renouveau culturel du Japon d’après-guerre.

Rien de tout cela n’apparaissait à l’écran aux yeux de l’enfant que j’étais. Pourtant, ces médiations étaient déjà présentes. Invisibles, elles soutenaient chacune des images que je regardais. Je ne pouvais les discerner alors ; aujourd’hui, elles me révèlent qu’avant d’être une rencontre entre un enfant et un dessin animé, Tico et ses amis fut d’abord la rencontre de nombreuses traditions, de nombreux savoirs et de nombreuses histoires humaines.

II. Le voyage d’une œuvre

Une fois achevée, une œuvre n’a pas encore rencontré son public.

Elle existe désormais, mais elle demeure inconnue. Ses personnages vivent déjà sur les cellules d’animation, ses musiques ont été enregistrées, ses épisodes sont terminés ; pourtant, rien de tout cela ne suffit. Une œuvre qui reste enfermée dans les archives d’un studio ne devient jamais une rencontre. Pour vivre, elle doit entreprendre un voyage.

Ainsi commença celui de Tico et ses amis.

Au Japon, la série trouva naturellement sa place sur les écrans de télévision. Les premiers téléspectateurs découvrirent Nanami, Scott, Alphonse, Tico et les autres personnages. Pour eux, cette histoire appartenait déjà au paysage culturel japonais. Mais son destin ne devait pas s’arrêter aux frontières de l’archipel.

Pendant que les épisodes étaient diffusés, un autre monde s’activait, bien loin des dessinateurs et des réalisateurs.

Des distributeurs internationaux recherchaient des programmes susceptibles d’intéresser les télévisions étrangères. Ils visionnaient des centaines d’œuvres, évaluaient leur qualité, négociaient les droits de diffusion, concluaient des contrats entre sociétés qui, souvent, ne parlaient même pas la même langue. Ces hommes et ces femmes demeurent presque toujours invisibles au public, mais sans eux, bien peu d’œuvres franchiraient les frontières de leur pays d’origine.

Tico et ses amis fut ainsi choisie pour poursuivre son voyage.

La série quitta alors le Japon, non comme un navire traversant les océans, mais sous la forme de bandes vidéo, de contrats, de catalogues et de droits de diffusion. Elle entra dans un vaste réseau d’échanges culturels reliant les studios d’animation japonais aux chaînes de télévision du monde entier.

Parmi ces destinations figurait la France.

Là encore, rien n’était automatique. Une œuvre étrangère ne peut être simplement projetée telle qu’elle est née. Elle doit apprendre à parler une nouvelle langue.

Commence alors un travail patient et minutieux.

Les dialogues sont traduits. Les expressions trop étroitement liées à une culture sont adaptées afin d’être comprises par un nouveau public. Les noms, parfois, sont légèrement modifiés. Chaque phrase est réécrite pour respecter à la fois le sens original et les contraintes du mouvement des lèvres des personnages animés.

Puis viennent les comédiens de doublage.

Dans un studio d’enregistrement, devant un écran où défilent les images venues du Japon, des femmes et des hommes prêtent leur voix à des personnages qu’ils ne rencontreront jamais autrement. Grâce à eux, Nanami cesse de parler japonais ; elle s’adresse désormais aux enfants français dans leur propre langue. Le spectateur oublie souvent ce travail, tant il paraît naturel. Pourtant, ces voix deviennent elles-mêmes une part de son souvenir.

À cette traduction s’ajoute un autre travail, tout aussi discret.

Les techniciens adaptent les formats vidéo aux normes françaises. Les bandes sont copiées, vérifiées, archivées. Les génériques sont parfois modifiés. Les musiques sont conservées ou adaptées. Les fiches techniques accompagnent chaque épisode afin que les chaînes puissent les intégrer à leur programmation.

Pendant ce temps, dans les locaux des chaînes de télévision françaises, d’autres décisions se préparent.

Des responsables des programmes choisissent quelles émissions seront diffusées, quels dessins animés accompagneront la jeunesse, quels horaires leur seront attribués. Une série peut être excellente ; encore faut-il qu’une chaîne décide de lui ouvrir son antenne.

Ainsi Tico et ses amis entra dans la programmation française.

À travers le Club Dorothée, des millions d’enfants découvrirent des œuvres venues du Japon sans avoir conscience de leur origine. Chaque semaine, la série trouvait sa place parmi d’autres aventures qui marquèrent toute une génération. Elle faisait désormais partie du rythme de la vie quotidienne : l’heure de diffusion devenait un rendez-vous attendu.

Mais une dernière étape restait encore à franchir.

Les émissions de télévision ne voyageaient pas seules.

Une fois programmées, elles étaient transmises vers les centres de diffusion. Des faisceaux hertziens, des satellites de télécommunication, des réseaux de transmission et des émetteurs répartis sur le territoire français acheminaient les images jusqu’aux antennes installées sur les toits des maisons. Là encore, des milliers d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers intervenaient sans jamais apparaître à l’écran.

Enfin, dans un foyer ordinaire, un téléviseur recevait ce signal.

L’électricité alimentait l’appareil. L’antenne captait les ondes. Les circuits électroniques transformaient ces impulsions invisibles en images et en sons.

Ce long voyage s’achevait alors.

À cet instant précis, un enfant français des années 1990 découvrait Nanami pour la première fois.

Il ignorait tout du Japon. Il ne connaissait ni Nippon Animation, ni les distributeurs internationaux, ni les traducteurs, ni les ingénieurs des réseaux de télévision. Il ne voyait qu’une histoire qui commençait.

Pourtant, derrière cette rencontre apparemment immédiate se cachait une extraordinaire succession de médiations. Depuis les premiers croquis réalisés dans un studio japonais jusqu’au téléviseur installé dans le salon familial, chaque étape avait été nécessaire. Si l’une d’elles avait manqué, la rencontre n’aurait jamais eu lieu.

C’est peut-être là l’une des leçons les plus discrètes de cette histoire. Nous avons souvent l’impression de rencontrer directement les œuvres qui nous marquent. En réalité, nous recevons toujours ce qu’une multitude de personnes, souvent inconnues, ont rendu possible. Derrière chaque souvenir d’enfance se tient un immense réseau de travailleurs, de techniques, d’institutions et de transmissions qui ont silencieusement préparé cette rencontre.

III. La rencontre de la série au travers de Nanami

Une œuvre peut parcourir des milliers de kilomètres sans rencontrer personne.

Elle peut être traduite, doublée, diffusée et regardée par des millions de spectateurs sans laisser dans leur mémoire une trace durable. Ce n’est qu’au moment où une œuvre rejoint intimement une personne que son voyage s’accomplit véritablement.

Pour Tico et ses amis, cette rencontre eut lieu, pour moi, dans un salon familial des années 1990.

Je n’étais alors qu’un enfant.

Comme beaucoup d’autres, je vivais au rythme des émissions du Club Dorothée. Les journées d’école avaient leurs habitudes ; les devoirs achevés, venait le moment où l’on allumait le téléviseur. Le salon devenait le lieu d’un rendez-vous attendu. À travers toute la France, des milliers de familles vivaient un instant semblable. Sans se connaître, des enfants partageaient les mêmes histoires, les mêmes génériques, les mêmes héros.

Lorsque commencèrent les premiers épisodes de Tico et ses amis, rien ne permettait de penser que cette série occuperait une place particulière dans ma mémoire. Elle apparaissait parmi beaucoup d’autres dessins animés qui peuplaient alors les programmes de jeunesse.

Pourtant, au fil des épisodes, mon regard cessa peu à peu de se porter sur la série dans son ensemble.

Il se fixa sur une personne.

Nanami.

Je ne saurais dire à quel moment précis cette rencontre s’accomplit. Elle ne fut pas un événement soudain. Elle naquit silencieusement, épisode après épisode, comme certaines amitiés qui se construisent sans que l’on puisse désigner le jour exact où elles commencèrent.

Beaucoup gardèrent surtout le souvenir de Tico.

L’orque donnait son nom à la série. Elle en était la figure emblématique. Sa puissance, son intelligence et sa fidélité impressionnaient naturellement les jeunes spectateurs.

Quant à moi, c’est Nanami qui occupait toute mon attention.

Je n’admirais pas principalement son courage, bien qu’il fût réel.

Ce qui me touchait davantage était sa fragilité.

Elle semblait toujours exposée à des dangers qui faisaient naître en moi un instinct étrange : celui de vouloir intervenir pour la protéger.

Je ne rêvais pas d’être le héros de l’histoire.

Je ne désirais pas vivre les aventures à sa place.

Je souhaitais seulement qu’il ne lui arrive rien.

Cette disposition intérieure se révéla avec une force particulière dans plusieurs épisodes.

Lorsque Nanami fut enlevée par des contrebandiers, je brûlais du désir d’intervenir pour la délivrer.

Lorsque Tico mourut, beaucoup de spectateurs furent bouleversés par la disparition de l’orque. Pour ma part, c’est surtout la douleur de Nanami qui me marqua. Son chagrin devenait presque le mien. Si mon imagination entrait dans cette histoire, ce n’était pas pour combattre les ennemis ni accomplir des exploits ; c’était simplement pour demeurer auprès d’elle.

Un autre épisode exerça sur moi une fascination plus discrète encore.

Nanami était accueillie à bord d’un luxueux bateau de croisière par une famille ayant perdu sa propre fille. La mère s’attachait progressivement à cette jeune inconnue qui lui rappelait l’enfant disparue. Pendant quelques instants, Nanami semblait entrer dans un univers qui n’était pas le sien. Elle y était entourée d’une attention délicate, presque princière.

Cette scène me paraissait profondément belle.

Non parce qu’elle quittait sa vie ordinaire.

Mais parce qu’elle révélait ce que je percevais déjà sans savoir l’exprimer : une dignité qui ne dépendait ni de sa condition sociale ni des circonstances de son existence.

Elle pouvait être traitée comme une princesse sans cesser d’être elle-même.

À cette époque, je n’avais évidemment pas les mots pour comprendre ce que je vivais.

Je n’aurais parlé ni d’empathie, ni d’identification, ni de projection affective.

Je regardais simplement cette jeune héroïne avec les yeux d’un enfant.

À cette époque, je ne savais évidemment rien du doublage. Pour moi, Nanami parlait naturellement français. Sa voix faisait partie du personnage lui-même. Je ne pouvais imaginer qu’une véritable comédienne, dans un studio parisien, prêtait sa voix à cette héroïne venue du Japon. Ce que j’entendais n’était pas seulement un dialogue traduit ; c’était déjà l’interprétation sensible d’une artiste dont j’ignorais jusqu’au nom.

Les années passèrent.

Le dessin animé disparut progressivement de ma vie quotidienne.

Pourtant, le souvenir de Nanami demeura.

Longtemps, je crus qu’il s’agissait d’un attachement isolé, propre à cette seule série.

Ce n’est que bien des années plus tard que je compris qu’il révélait quelque chose de beaucoup plus profond.

En relisant ma propre histoire, je retrouvai le même mouvement intérieur devant d’autres figures qui avaient marqué mon enfance et ma jeunesse.

Blue Dolphin.

Sakura Kinomoto.

Kathy dans Les Terres du Seigneur Dragon.

Puis, dans un registre différent, Anne Meson.

Priscilla.

Ces personnages et ces personnes étaient très différents les uns des autres.

Les uns appartenaient à la fiction.

Les autres étaient bien réels.

Les unes parcouraient des mondes imaginaires.

Les autres montaient sur une scène ou apparaissaient à la télévision.

Pourtant, chacune éveillait en moi la même disposition intérieure.

Je ne recherchais ni la célébrité ni le prestige.

Je ne désirais pas posséder leur univers.

Je souhaitais seulement qu’elles soient heureuses, protégées et préservées.

Nanami fut la première expression pleinement consciente de cette manière particulière de regarder les personnes.

Aujourd’hui encore, lorsque je repense à Tico et ses amis, je comprends que ce n’est pas seulement une héroïne que je retrouve.

Je retrouve une rencontre.

Plus encore, je retrouve le moment où une œuvre venue de l’autre bout du monde commença silencieusement à façonner mon regard sur les êtres humains.

Et c’est peut-être là que réside la véritable puissance des œuvres. Elles ne se contentent pas de divertir. Elles deviennent parfois des miroirs. Non pas parce qu’elles nous montrent fidèlement tels que nous sommes, mais parce qu’elles font apparaître, souvent avant même que nous en ayons conscience, les mouvements les plus profonds de notre âme.

IV. La redécouverte

Les années passèrent.

Comme beaucoup d’œuvres qui avaient accompagné mon enfance, Tico et ses amis s’effaça peu à peu de mon quotidien. D’autres études, d’autres responsabilités, d’autres préoccupations vinrent occuper mon esprit. Les épisodes cessèrent d’être diffusés. Les cassettes vidéo disparurent des rayons. La télévision changea de visage. Une génération nouvelle grandit avec d’autres personnages.

Pendant longtemps, je ne revis plus Nanami.

Pourtant, un souvenir ne disparaît jamais complètement.

Il demeure silencieux, comme un livre oublié sur une étagère que l’on ne songe plus à ouvrir, jusqu’au jour où un événement inattendu le fait renaître.

Autrefois, cette redécouverte aurait été difficile.

Les œuvres télévisées vivaient au rythme de leur diffusion. Lorsqu’une chaîne cessait de les programmer, elles devenaient presque inaccessibles. Il fallait espérer une rediffusion, retrouver une cassette vidéo conservée par hasard, ou rencontrer quelqu’un qui possédait encore quelques enregistrements.

Mais le monde avait changé.

Une nouvelle médiation était apparue.

Internet.

Au début, je ne l’avais connu que comme un outil de communication ou de recherche documentaire. Peu à peu, il devint aussi un immense conservatoire de la mémoire humaine. Ce que les générations précédentes voyaient disparaître pouvait désormais être retrouvé, partagé et transmis.

Ainsi commença une seconde rencontre.

Un jour, quelques mots furent saisis dans un moteur de recherche.

Ils paraissaient insignifiants.

Ils ouvrirent pourtant une porte demeurée fermée pendant de nombreuses années.

Quelques clics suffirent.

Des images réapparurent.

Les premiers résultats conduisaient vers Wikipédia. D’autres menaient vers des bases de données consacrées à l’animation japonaise. Des passionnés avaient patiemment rassemblé les informations dispersées : les noms des auteurs, les dates de diffusion, les studios, les musiques, les personnages, les différentes versions internationales.

Ce que l’enfant avait simplement regardé, l’adulte pouvait désormais comprendre.

Puis vinrent les vidéos.

Grâce à YouTube, certains épisodes, des génériques, des extraits et parfois même des séries complètes réapparurent. Les images qui avaient disparu de l’écran familial ressurgissaient presque intactes. Les voix françaises, les musiques, les paysages marins réveillaient des souvenirs que je croyais perdus.

Internet ne me permit pas seulement de retrouver les épisodes. Il me permit aussi de découvrir ceux qui avaient rendu cette rencontre possible. Les noms des réalisateurs, des dessinateurs, des compositeurs, des traducteurs et des comédiens de doublage apparurent peu à peu. J’appris alors que la voix française de Nanami appartenait à Sylvie Jacob.

Cette découverte modifia discrètement mon regard. Pendant toute mon enfance, j’avais connu cette voix sans connaître la personne qui la portait. Aujourd’hui, derrière le personnage apparaît une nouvelle médiation. Une femme réelle, que je n’ai jamais rencontrée, avait prêté sa voix à cette héroïne qui avait tant marqué mon enfance. Là encore, ce qui me semblait autrefois immédiat révélait une profondeur insoupçonnée.

Mais la redécouverte ne s’arrêtait pas là.

Je découvris peu à peu qu’une communauté entière continuait de faire vivre cette œuvre.

Des collectionneurs conservaient des documents anciens.

Des passionnés partageaient leurs souvenirs.

D’autres recherchaient les noms des comédiens de doublage, des compositeurs ou des dessinateurs.

Certains comparaient les différentes versions internationales.

D’autres racontaient ce que cette série avait représenté dans leur propre enfance.

Chacun apportait une pierre à cette mémoire collective.

Je compris alors qu’une œuvre ne cesse pas de vivre lorsque sa diffusion s’interrompt.

Elle continue d’exister dans ceux qui la transmettent.

Autrefois, cette transmission reposait principalement sur les maisons d’édition, les chaînes de télévision ou les vidéothèques.

Aujourd’hui, elle passe aussi par une multitude de personnes anonymes qui numérisent d’anciennes cassettes, restaurent des images, identifient des documents oubliés, rédigent des notices encyclopédiques ou répondent aux questions d’inconnus sur des forums spécialisés.

Cette mémoire est devenue collaborative.

Elle est le fruit d’innombrables contributions souvent modestes.

Là encore, Nexus Rerum m’invitait à regarder au-delà de l’objet lui-même.

Je ne retrouvais pas seulement un dessin animé.

Je découvrais le réseau de personnes qui avait permis sa redécouverte.

Sans Wikipédia, combien d’informations seraient demeurées dispersées ?

Sans YouTube, combien d’images auraient disparu ?

Sans les bases de données spécialisées, combien de noms seraient tombés dans l’oubli ?

Sans les communautés de passionnés, combien de souvenirs individuels n’auraient jamais été partagés ?

Je prenais conscience que les médiations ne s’étaient pas arrêtées avec la diffusion télévisée.

Une nouvelle chaîne avait pris le relais.

L’enfant des années 1990 avait reçu cette œuvre grâce à la télévision.

L’adulte du XXIᵉ siècle la retrouvait grâce aux réseaux numériques.

Cette seconde rencontre fut différente de la première.

L’enfant contemplait.

L’adulte cherchait à comprendre.

Autrefois, je regardais Nanami sans me demander d’où elle venait.

Aujourd’hui, je pouvais connaître le nom de ceux qui l’avaient dessinée, comprendre le contexte de sa création, retracer son parcours jusqu’en France et découvrir les innombrables médiations qui avaient rendu cette rencontre possible.

Il y avait là une forme de gratitude nouvelle.

Ma reconnaissance ne s’adressait plus seulement aux créateurs de la série.

Elle s’étendait aussi à tous ceux qui, parfois plusieurs décennies après sa diffusion, continuaient à préserver cette mémoire.

En relisant cette histoire, je découvrais que le voyage de Tico et ses amis n’était pas terminé.

Après avoir quitté le Japon pour rejoindre les écrans français, l’œuvre avait entrepris un second voyage : celui de la mémoire. Grâce aux technologies numériques, elle continuait de traverser le temps, retrouvant de nouveaux spectateurs et retrouvant aussi ceux qui, comme moi, l’avaient autrefois laissée derrière eux.

Ainsi, les médiations se succédaient sans se remplacer. Les studios avaient transmis l’œuvre aux diffuseurs ; les diffuseurs aux téléspectateurs ; les téléspectateurs, devenus adultes, la transmettaient désormais à leur tour par les réseaux numériques. Ce qui avait commencé comme un dessin animé était devenu une mémoire partagée.

Le réel est un réseau de médiations

En refermant ce récit, certains pourraient penser qu’il ne s’agissait que de l’histoire d’un dessin animé ayant marqué l’enfance d’un spectateur parmi tant d’autres.

Ce serait pourtant méconnaître le véritable sujet de ce livre.

Tico et ses amis n’en est pas le centre.

Le véritable sujet est la rencontre.

Ou, plus exactement encore, les innombrables médiations qui rendent une rencontre possible.

Lorsque j’étais enfant, tout me semblait immédiat.

J’allumais le téléviseur.

Le dessin animé apparaissait.

Je regardais Nanami parcourir les océans avec Tico.

Tout semblait aller de soi.

Aujourd’hui, ce qui me frappe est précisément l’inverse.

Plus rien ne me paraît immédiat.

Entre cette œuvre et moi s’étendait un réseau extraordinairement complexe que je ne pouvais pas encore apercevoir.

Avant même que le premier épisode ne soit imaginé, il avait fallu toute une histoire.

Le Japon avait dû reconstruire son industrie après la Seconde Guerre mondiale.

Une génération d’artistes avait renouvelé l’animation japonaise.

Nippon Animation était née.

Le World Masterpiece Theater avait lentement élaboré une manière singulière de raconter les grandes aventures humaines.

Les récits de Jules Verne avaient nourri l’imaginaire des créateurs.

Les explorations du commandant Cousteau avaient révélé au monde la beauté des océans.

Les progrès de l’océanographie avaient enrichi les connaissances scientifiques sur lesquelles reposait la série.

Puis d’autres médiations avaient pris le relais.

Les dessinateurs.

Les scénaristes.

Les compositeurs.

Les animateurs.

Les producteurs.

Les ingénieurs du son.

Les distributeurs internationaux.

Les traducteurs.

Les adaptateurs.

Les comédiens de doublage, notamment Sylvie Jacob, la voix française de Nanami

Les responsables des chaînes de télévision.

Les programmateurs.

Les techniciens de diffusion.

Les réseaux de télécommunication.

Les satellites.

Les antennes.

Les réseaux électriques.

Le téléviseur installé dans le salon familial.

Puis, enfin, mes propres parents, qui avaient ouvert ce foyer à la télévision et rendu possible ce rendez-vous hebdomadaire avec le Club Dorothée.

Chacun de ces acteurs accomplissait une tâche différente.

La plupart ne se connaissaient pas.

Beaucoup ne se rencontreraient jamais.

Pourtant, tous participaient, sans le savoir, à une même histoire.

La mienne.

Des décennies plus tard, cette chaîne de médiations ne s’est pas interrompue.

Elle a simplement changé de forme.

Les moteurs de recherche.

Wikipédia.

Les bases de données consacrées à l’animation.

YouTube.

Les communautés de passionnés.

Les archives numérisées.

Les collectionneurs.

Les chercheurs.

Tous sont devenus à leur tour les gardiens d’une mémoire qu’ils transmettent à une nouvelle génération.

Grâce à eux, l’enfant que j’étais a pu rencontrer de nouveau l’œuvre qui avait marqué son enfance.

Cette redécouverte m’a appris une leçon qui dépasse largement le cadre de cette seule série.

Nous avons souvent l’impression de vivre dans l’immédiateté.

En réalité, rien ne nous atteint immédiatement.

Chaque livre que nous lisons.

Chaque musique que nous écoutons.

Chaque photographie que nous contemplons.

Chaque découverte scientifique.

Chaque souvenir.

Chaque parole.

Chaque rencontre.

Tout nous parvient à travers une multitude de médiations, humaines, techniques, culturelles, historiques ou familiales.

Le réel lui-même se présente comme un immense réseau de relations.

Cette intuition ne vaut pas seulement pour la culture.

Elle éclaire également l’histoire de la foi.

La Sainte Écriture nous est parvenue grâce à des générations de scribes, de traducteurs, de copistes, d’imprimeurs et de prédicateurs.

La mémoire des siècles a été conservée par des chroniqueurs, des historiens, des bibliothécaires et des archivistes.

La foi chrétienne elle-même ne nous atteint pas comme une idée tombée du ciel ; elle est transmise par des parents, des communautés, des pasteurs, des prêtres, des évêques, des missionnaires, des témoins et, finalement, par l’Église tout entière, qui reçoit elle-même ce qu’elle transmet depuis les apôtres.

Loin d’affaiblir la vérité, ces médiations en manifestent le caractère profondément humain.

Car Dieu n’a pas choisi de sauver l’humanité par une idée abstraite.

Il est entré dans l’histoire.

Il a parlé par des prophètes.

Il a appelé des apôtres.

Il a confié l’Évangile à une communauté visible.

Il a voulu que la grâce elle-même soit portée par des paroles, des gestes, des personnes et des institutions.

L’Incarnation révèle que les médiations ne sont pas un obstacle à la rencontre avec Dieu ; elles en sont, bien souvent, le chemin.

C’est pourquoi l’histoire de Tico et ses amis m’apparaît aujourd’hui comme beaucoup plus qu’un simple souvenir d’enfance.

Elle constitue une petite parabole du réel.

Une œuvre née dans un studio japonais a traversé les continents, les langues, les techniques, les cultures et les générations avant de parvenir jusqu’à un enfant français qui ignorait tout de ce long voyage.

Des décennies plus tard, ce même enfant, devenu adulte, remonte le fil de cette histoire et découvre que derrière une seule image se cachait un monde entier.

C’est précisément ce regard que Nexus Rerum souhaite développer.

Apprendre à contempler les médiations invisibles qui rendent toute chose possible.

Découvrir que les réalités les plus ordinaires sont souvent le fruit des histoires les plus longues.

Comprendre que les personnes, les institutions, les techniques et les traditions ne sont pas des obstacles séparant les êtres, mais des liens qui les unissent.

Car plus j’avance dans la vie, plus une conviction s’impose à moi avec simplicité.

Le réel ne se présente jamais sous la forme d’éléments isolés.

Il est tissé de relations.

Il est porté par des médiations.

Et c’est précisément dans ce réseau vivant que se révèle peu à peu l’unité profonde du monde.

Per res ad Deum, per Deum ad res.

Par les choses jusqu’à Dieu ; par Dieu jusqu’aux choses.

Telle est l’ambition de Nexus Rerum.