Au VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, quelque part sur les rivages de la mer Égée, un poète que la tradition appelle Homère compose un long récit destiné à être chanté devant un auditoire. Cette œuvre raconte le retour difficile d’Ulysse, roi d’Ithaque, après la guerre de Troie. Ce voyage, semé de tempêtes, de monstres, de tentations et d’interventions divines, devient rapidement l’un des grands récits fondateurs de la civilisation grecque.
À cette époque, rien n’est encore écrit. Les poèmes circulent par la mémoire des aèdes, qui les récitent de ville en ville. Déjà commence la première médiation : celle de la tradition orale. Sans ces hommes qui apprennent et transmettent le récit, l’Odyssée disparaîtrait avec son auteur.
Quelques siècles plus tard, le poème est fixé par écrit. Des générations de scribes le recopient avec patience sur des rouleaux de papyrus, puis sur des manuscrits en parchemin. Les grandes bibliothèques de l’Antiquité, notamment celle d’Alexandrie, contribuent à préserver le texte et à en établir des versions fiables. L’œuvre entre ainsi dans le patrimoine littéraire du monde grec.
Lorsque l’Empire romain succède au monde grec, l’Odyssée ne disparaît pas. Les Romains admirent profondément la culture grecque. Les écoles continuent d’enseigner Homère, tandis que les lettrés latins s’en inspirent. Plus tard encore, l’Empire byzantin conserve précieusement les manuscrits grecs durant tout le Moyen Âge. Pendant que l’Occident latin traverse des périodes troublées, des moines et des érudits de Constantinople continuent de copier les textes antiques.
Puis survient un événement décisif. En 1453, Constantinople tombe aux mains des Ottomans. De nombreux savants grecs gagnent alors l’Italie en emportant avec eux leurs manuscrits. Cette migration intellectuelle nourrit la Renaissance européenne. Les humanistes redécouvrent Homère dans sa langue originale. Peu après, l’invention de l’imprimerie permet de diffuser largement l’Odyssée dans toute l’Europe. Ce qui était auparavant réservé à quelques bibliothèques devient progressivement accessible à un public beaucoup plus vaste.
Les siècles passent. Les traductions se multiplient. L’Odyssée cesse d’être seulement un texte étudié dans les écoles ; elle inspire désormais des peintres, des écrivains, des dramaturges, des compositeurs et, plus tard, les premiers cinéastes. Chaque génération relit le voyage d’Ulysse à la lumière de ses propres préoccupations.
Au XXᵉ siècle, un phénomène entièrement nouveau transforme l’imaginaire de l’humanité : la conquête de l’espace. Les fusées deviennent une réalité. Les premiers satellites sont lancés. En 1961, Youri Gagarine accomplit le premier vol spatial habité. En 1969, Neil Armstrong marche sur la Lune. Pour la première fois, les hommes voient la Terre depuis l’espace. Le ciel, qui avait longtemps appartenu au domaine des mythes, devient un territoire d’exploration.
Cette aventure scientifique nourrit aussitôt l’imagination populaire. La science-fiction connaît un essor spectaculaire. Les romans d’Isaac Asimov ou d’Arthur C. Clarke rencontrent un immense succès. Au cinéma, 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick montre que l’exploration spatiale peut devenir le cadre d’une réflexion philosophique sur la destinée humaine. Le titre même du film établit un lien explicite avec l’œuvre d’Homère : le voyage vers les étoiles est présenté comme une nouvelle odyssée.
Quelques années plus tard, Star Wars de George Lucas bouleverse la culture populaire. Les batailles spatiales, les planètes lointaines, les civilisations extraterrestres et les héros parcourant la galaxie fascinent des millions de spectateurs. L’espace devient le nouveau décor des grandes épopées.
C’est dans ce contexte qu’une idée originale voit le jour. Pourquoi ne pas raconter l’histoire d’Ulysse au XXXIᵉ siècle ? Pourquoi ne pas remplacer la mer Méditerranée par l’immensité du cosmos ? Les créateurs français imaginent cette transposition audacieuse. Les studios japonais lui donnent vie grâce à leur maîtrise de l’animation. Ensemble, ils réalisent en 1981 Ulysse 31, une œuvre profondément enracinée dans la mythologie grecque tout en étant pleinement marquée par l’enthousiasme de l’ère spatiale.
Les dieux de l’Olympe deviennent des puissances cosmiques. Les monstres antiques prennent l’apparence de machines ou de créatures extraterrestres. Le navire d’Ulysse devient un vaisseau spatial. Les îles deviennent des planètes. Pourtant, au cœur de cette transformation spectaculaire, demeure intact le thème fondamental de l’Odyssée : celui d’un homme qui, malgré toutes les épreuves, persévère dans son désir de retrouver les siens.
La série est ensuite diffusée à la télévision française. Des millions d’enfants la découvrent, souvent sans connaître Homère. J’étais de ceux-là. Dans les années 1990, je regardais Ulysse 31 comme un dessin animé d’aventure parmi d’autres. J’ignorais que derrière ces images futuristes se cachait un poème composé près de trois mille ans auparavant.
Aujourd’hui, en regardant cette série avec un autre regard, je mesure l’extraordinaire chaîne de transmission qui me reliait déjà à l’Antiquité. Entre Homère et mon enfance se trouvent les aèdes grecs, les scribes d’Alexandrie, les moines byzantins, les humanistes de la Renaissance, les imprimeurs, les traducteurs, les enseignants, les ingénieurs de la conquête spatiale, les cinéastes de science-fiction, les producteurs français, les animateurs japonais, les chaînes de télévision et tous ceux qui ont permis à cette histoire de continuer à vivre.
Ainsi, Ulysse 31 n’est pas seulement un dessin animé de mon enfance. Il est le témoignage vivant d’une œuvre qui n’a jamais cessé de renaître. À chaque époque, l’humanité lui a donné un nouveau visage sans en effacer le cœur. L’Odyssée a traversé les mers de la Grèce antique, les bibliothèques du monde méditerranéen, les ateliers des imprimeurs, les rêves de la conquête spatiale et les studios d’animation franco-japonais avant d’entrer, un soir des années 1990, dans le salon familial où je la regardais à la télévision.
