Lorsque je regardais Princesse Sarah dans mon enfance, je n’imaginais pas que ce dessin animé était l’aboutissement d’un long voyage à travers les siècles, les langues et les civilisations. Ce qui me semblait être un simple dessin animé diffusé à la télévision française était en réalité le fruit d’une remarquable chaîne de médiations.
L’histoire commence en Angleterre à la fin du XIXᵉ siècle. Frances Hodgson Burnett, romancière britannique installée aux États-Unis, écrit d’abord une nouvelle intitulée Sara Crewe en 1888. Quelques années plus tard, elle développe ce récit et publie en 1905 le roman A Little Princess (La Petite Princesse). Elle y raconte l’histoire de Sara Crewe, une jeune fille élevée dans le confort avant d’être brusquement plongée dans la pauvreté, sans jamais perdre sa dignité ni sa bonté.
Le roman connaît un grand succès dans le monde anglophone. Il est traduit dans de nombreuses langues et devient un classique de la littérature pour la jeunesse. Parmi les pays qui découvrent cette œuvre figure le Japon. Dès le XXᵉ siècle, les éditeurs japonais traduisent de nombreux romans occidentaux destinés aux enfants. La Petite Princesse rejoint ainsi un patrimoine littéraire mondial partagé par plusieurs générations de lecteurs japonais.
Dans les années 1970 et 1980, le studio japonais Nippon Animation entreprend un projet ambitieux : adapter en dessins animés les grands classiques de la littérature mondiale dans une série intitulée World Masterpiece Theater. Après Heidi, Anne of Green Gables ou Tom Sawyer, le choix se porte sur le roman de Frances Hodgson Burnett.
En 1985 naît ainsi Shōkōjo Sara, plus connu en France sous le titre Princesse Sarah. Les scénaristes japonais demeurent fidèles à l’esprit du roman tout en développant les personnages, les relations entre les élèves et les épreuves traversées par Sarah. Ils donnent à l’histoire une profondeur psychologique qui contribue largement à son succès.
Quelques années plus tard, cette adaptation franchit une nouvelle frontière. Elle est achetée par les chaînes françaises, doublée en français et intégrée à la programmation du Club Dorothée. Pour des milliers d’enfants français, dont je faisais partie, Princesse Sarah devient alors un rendez-vous familier de la télévision.
Ainsi, lorsque je regardais ce dessin animé dans les années 1980 et 1990, je participais sans le savoir à une histoire commencée près d’un siècle auparavant. Une romancière anglaise avait écrit un récit qui avait traversé les océans ; des traducteurs japonais l’avaient fait connaître à leurs lecteurs ; des animateurs lui avaient donné une nouvelle forme ; des traducteurs français l’avaient adaptée à notre langue ; enfin, la télévision l’avait fait entrer dans notre foyer.
Cette histoire illustre parfaitement ce que j’appelle une médiation culturelle. Aucune de ces étapes n’était suffisante à elle seule. Sans le roman, il n’y aurait pas eu de dessin animé ; sans les traductions japonaises, le studio Nippon Animation ne s’y serait peut-être jamais intéressé ; sans l’animation japonaise, le Club Dorothée ne l’aurait jamais diffusé ; sans la télévision française, cette œuvre n’aurait probablement jamais trouvé sa place dans ma mémoire d’enfant.
En retraçant cet itinéraire, je découvre que mes souvenirs d’enfance sont eux-mêmes le résultat d’une longue chaîne de transmission. Derrière quelques minutes passées devant un écran se cachent des écrivains, des traducteurs, des éditeurs, des animateurs, des doubleurs, des diffuseurs et des milliers de personnes qui, chacune à leur manière, ont servi de médiateurs. L’œuvre de Frances Hodgson Burnett a ainsi parcouru le monde avant d’arriver jusqu’à moi, transformée par chaque culture qu’elle a rencontrée, sans perdre le cœur de son message : la véritable noblesse ne dépend pas de la richesse, mais du caractère.
D’Hector Malot au Japon : le long voyage de Rémi sans famille
Lorsque je regardais Rémi sans famille pendant mon enfance, je ne savais pas davantage que derrière ce dessin animé se cachait une histoire qui avait commencé plus d’un siècle auparavant. Comme beaucoup d’enfants de ma génération, je découvrais simplement les aventures d’un jeune garçon parcourant les routes de France en compagnie de Vitalis, de ses chiens et du petit singe Joli-Cœur. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que ce récit était le fruit d’une longue chaîne de médiations.
Tout commence en France au XIXᵉ siècle. En 1878, l’écrivain Hector Malot publie le roman Sans famille. À travers les épreuves de Rémi, enfant abandonné puis vendu à un artiste ambulant, il décrit la pauvreté, le courage, l’amitié et la recherche d’une véritable famille. Le roman connaît rapidement un immense succès et devient l’un des grands classiques de la littérature française.
Au fil des décennies, Sans famille est traduit dans de nombreuses langues. Le Japon découvre lui aussi cette œuvre, qui rejoint le vaste ensemble des classiques occidentaux destinés à la jeunesse. Les lecteurs japonais s’attachent à l’histoire de Rémi, dont les épreuves, la persévérance et la fidélité trouvent un écho dans leur propre sensibilité.
Dans les années 1970, le studio Nippon Animation entreprend de faire découvrir aux enfants japonais les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. C’est dans ce contexte que naît, en 1977, la série Ie Naki Ko (Rémi sans famille). L’adaptation conserve la trame essentielle du roman tout en lui donnant la forme d’un récit animé accessible à un large public.
Quelques années plus tard, cette adaptation quitte le Japon pour arriver en France. Doublée en français, elle est diffusée dans les émissions destinées à la jeunesse. C’est ainsi que, sans avoir jamais lu Hector Malot, je découvre son œuvre à travers une création japonaise inspirée d’un roman français.
Le parcours est étonnant. Un écrivain français écrit un roman au XIXᵉ siècle. Des traducteurs le font connaître au Japon. Des animateurs japonais lui donnent une nouvelle vie. Des adaptateurs français le doublent et le diffusent à la télévision. Enfin, des milliers d’enfants, dont je fais partie, suivent les aventures de Rémi sans connaître toute cette histoire.
Cette chaîne de médiations montre combien les œuvres dépassent leur époque et leur pays d’origine. Sans famille n’est pas resté enfermé dans la France du XIXᵉ siècle. Il a traversé les langues, les cultures et les générations avant d’entrer dans la mémoire d’enfants français par un détour inattendu : celui de l’animation japonaise.
En retraçant ce parcours, je découvre une nouvelle fois que mes souvenirs d’enfance ne sont pas nés de manière isolée. Ils sont le point d’aboutissement d’un réseau de médiations reliant un romancier français, des traducteurs, des éditeurs, des animateurs japonais, des comédiens de doublage, des chaînes de télévision et, finalement, le salon familial où je regardais ce dessin animé. Derrière l’écran de télévision se cachait déjà tout un monde de transmission culturelle dont je n’avais alors aucune conscience.
