Il est des heures dans l’histoire où l’Église n’innove pas, mais se voit contrainte de dire plus clairement ce qu’elle a toujours cru. Le XVIᵉ siècle fut de ces heures. La fracture de la Réforme ne porta pas seulement sur la justification, les sacrements ou la messe ; elle atteignit la question plus radicale encore : qu’est-ce que l’Écriture ?
Car affirmer sola Scriptura suppose un préalable : savoir ce qui constitue cette Écriture.
C’est alors que le Concile de Trente, dans sa session de 1546, proclama solennellement la liste des livres saints. Non pour ajouter, mais pour préciser. Non pour modifier, mais pour confesser.
I. Une mémoire plus ancienne que la controverse
On imagine parfois que le canon de l’Ancien Testament aurait toujours été fixé selon le judaïsme rabbinique, et que l’Église n’aurait fait que s’en écarter tardivement.
Mais l’histoire est plus complexe.
Au temps des Apôtres :
- Le judaïsme n’était pas uniformément canonique.
- La Septante — traduction grecque des Écritures — était largement utilisée.
- Les premiers chrétiens, écrivant en grec, citaient majoritairement cette version.
Or cette Septante contenait les livres que l’on nomme aujourd’hui deutérocanoniques.
L’Église primitive ne s’est donc pas ajoutée un supplément ; elle a reçu une tradition scripturaire déjà vivante dans le monde juif hellénophone.
II. Les nuances patristiques et la continuité réelle
Il est vrai que certains Pères, comme Jérôme, exprimaient une préférence pour le canon hébraïque. Mais d’autres, tel Augustin d’Hippone, défendaient la liste plus large reçue dans l’usage ecclésial.
Des conciles régionaux — Hippone (393) et Carthage (397, 419) — énumèrent déjà les deutérocanoniques parmi les Écritures.
Ainsi, bien avant Trente, l’usage liturgique et doctrinal de l’Église latine incluait ces livres.
Ce que Trente fit ne fut pas une innovation, mais une définition solennelle dans un contexte de contestation.
III. La Réforme et la redéfinition implicite
Au XVIᵉ siècle, les réformateurs adoptent le canon hébraïque pour l’Ancien Testament. Les premières Bibles protestantes conservent encore les deutérocanoniques, mais les placent à part, comme « utiles à lire, mais non normatifs ».
Progressivement, ces livres disparaissent totalement des éditions protestantes.
Ce mouvement révèle un phénomène discret mais significatif :
une reconfiguration du canon à la lumière d’une vision théologique préalable.
La question n’était pas purement historique ; elle était sotériologique. Certains passages — notamment 2 Maccabées 12 — semblaient soutenir des pratiques contestées (prière pour les morts, etc.). La cohérence doctrinale devint alors un critère d’évaluation canonique.
L’Église catholique, en réponse, affirme que le canon n’est pas soumis à une doctrine ultérieure ; il en est le fondement reçu.
IV. Magistère, Écriture et Tradition : une articulation organique
La décision de Trente éclaire profondément la relation entre ces trois réalités.
1. L’Écriture
Elle est la Parole de Dieu inspirée. Elle est norme.
2. La Tradition
Elle est la transmission vivante de cette Parole dans l’Église, antérieure même à la fixation définitive du canon.
3. Le Magistère
Il n’invente ni n’ajoute ; il discerne et définit lorsque le dépôt est contesté.
Le Magistère ne se place pas au-dessus de l’Écriture ;
il se place au service de son intégrité.
V. La légitimité en question
Les protestants estiment que l’Église n’avait pas autorité pour définir le canon. Mais cette objection suppose qu’il existerait un canon objectivement identifiable indépendamment de toute instance ecclésiale.
Or, historiquement :
- Le canon du Nouveau Testament s’est stabilisé progressivement.
- Le canon de l’Ancien Testament chrétien dépend de la tradition reçue.
- Aucun livre inspiré ne porte en lui-même une table des matières.
Si l’Église n’a pas légitimité pour reconnaître les livres inspirés, qui l’a ?
Le croyant individuel ?
Le consensus académique ?
Le judaïsme rabbinique postérieur au christianisme ?
La position catholique affirme que le Christ n’a pas laissé son Église orpheline d’autorité.
VI. Une constante dans l’histoire doctrinale
L’histoire montre un schéma récurrent :
- Une crise surgit.
- Le dépôt est contesté.
- L’Église précise.
Face à Marcion de Sinope au IIᵉ siècle, l’unité des Écritures fut réaffirmée.
Face aux divisions du XVIᵉ siècle, le canon fut défini solennellement.
La définition ne crée pas la foi ; elle la protège.
VII. Une lumière pour aujourd’hui
La controverse sur les deutérocanoniques révèle un point plus profond :
La Révélation chrétienne n’est pas un livre tombé du ciel, mais un trésor confié à une communion vivante.
L’Écriture naît dans l’Église.
La Tradition la transmet.
Le Magistère en garde les limites.
Ainsi, lorsque Trente proclame le canon, il ne modifie pas la Parole ; il manifeste que la Parole ne peut être séparée du Corps qui la porte.
Conclusion
Ce que certains ont perçu comme une modification fut en réalité une confession plus explicite. Ce que l’on a accusé d’innovation fut une clarification.
Loin de diminuer l’autorité de l’Écriture, la décision de Trente rappelle qu’elle est inséparable de l’histoire visible de l’Église.
Car si le canon peut être redéfini par chacun, il cesse d’être canon.
Mais s’il est reconnu dans une communion assistée par l’Esprit, il demeure stable, gardé et transmis.
Et peut-être est-ce là l’enseignement le plus profond :
La Parole de Dieu n’est pas livrée à l’isolement des consciences,
mais confiée à une Église appelée à en être la mémoire fidèle.
