Il est des phrases qui, arrachées à leur sol natal, deviennent des armes. Ainsi en va-t-il de la célèbre parole de Grégoire le Grand sur l’« évêque universel », souvent citée pour contester la papauté. Mais l’histoire, lorsqu’on la laisse parler avec patience, dissipe les malentendus et rend à chaque mot sa juste mesure. Approchons donc cette déclaration non comme un projectile polémique, mais comme un témoignage vivant, né d’un temps, d’un lieu et d’une conscience pastorale.
I. Grégoire le Grand, homme d’un monde qui s’effondre
Grégoire naquit à Rome vers le milieu du VIᵉ siècle, alors que la Ville éternelle n’était plus qu’une cité meurtrie, ballotée entre les invasions, les famines et les épidémies. Issu d’une grande famille sénatoriale, il reçut une formation civile solide et fut élevé aux plus hautes charges administratives : préfet de Rome, il connut de l’intérieur le gouvernement des hommes.
Mais cet homme du siècle se retira du monde. Il devint moine, embrassa la règle de saint Benoît et apprit, dans le silence des cloîtres, que l’autorité véritable naît de l’obéissance à Dieu. Cette expérience monastique fut la matrice de toute sa pensée ecclésiale : pour Grégoire, gouverner l’Église, c’est servir.
Rappelé à la vie publique, il fut envoyé comme légat pontifical à Constantinople, où il observa les usages de la cour impériale, la théologie grecque et l’essor d’un patriarcat désormais étroitement lié au pouvoir politique. En 590, dans une Rome frappée par la peste, il fut élu évêque de la Ville apostolique. Il accepta la charge avec crainte, comme un poids redoutable posé sur des épaules monastiques.
II. Le contexte de la déclaration : une querelle de titres et de sens
C’est dans ce cadre troublé qu’apparaît la fameuse controverse. Le patriarche de Constantinople, Jean le Jeûneur, adopta officiellement le titre d’episcopus universalis, « évêque universel ». Le geste pouvait sembler honorifique ; il était en réalité chargé d’une portée ecclésiologique considérable.
Car derrière ce titre se profilait une conception nouvelle de l’autorité : celle d’un siège unique, absorbant en lui la plénitude du pouvoir épiscopal, reléguant les autres évêques à une fonction dérivée. L’empereur Maurice, soucieux d’unité impériale, voyait d’un bon œil cette centralisation autour de sa capitale.
Grégoire réagit avec vigueur. Non par jalousie romaine, mais par souci de la catholicité même de l’Église. Ses lettres, nombreuses et pressantes, dénoncent ce titre comme une menace pour l’équilibre reçu des apôtres.
III. Le sens profond de la parole de Grégoire
Lorsque Grégoire écrit que celui qui se dit « évêque universel » est le précurseur de l’Antéchrist, il ne condamne pas l’existence d’un primat ; il condamne une prétention. Ce qu’il refuse, c’est l’idée qu’un seul évêque puisse être, à l’exclusion des autres, l’évêque véritable de l’Église entière.
Pour Grégoire, chaque évêque, dans son Église particulière, est pleinement évêque par l’ordination et la succession apostolique. Nier cela, c’est mutiler le corps du Christ. L’« universalité » qu’il combat est une universalité exclusive, absorbante, qui détruit la communion au lieu de la servir.
Il est significatif que Grégoire, évêque de Rome, n’ait jamais revendiqué pour lui-même ce titre qu’il rejette. Il préfère s’appeler servus servorum Dei. Mais cette humilité de langage n’est pas une abdication de l’autorité. Dans les faits, Grégoire intervient dans les affaires de toute l’Église : il confirme des évêques, arbitre des litiges, exhorte les pasteurs, et envoie des missionnaires jusqu’aux confins de l’Occident.
Ainsi se dessine une tension féconde : une primauté réelle, exercée sans s’ériger en monopole sacramentel.
IV. Une citation légitimement utilisée contre la papauté ?
Les protestants ont-ils raison d’invoquer Grégoire contre la papauté ? Historiquement, l’argument ne tient pas.
D’abord parce qu’il est anachronique. La papauté médiévale et moderne, avec ses formulations juridiques ultérieures, n’est pas celle du VIᵉ siècle. Lire Grégoire à travers les catégories du XVIᵉ est une projection rétrospective.
Ensuite parce qu’il y a confusion des notions. Le primat pétrinien n’est pas l’« épiscopat universel » au sens exclusif que Grégoire combat. Le premier est un ministère de communion et de vigilance ; le second, tel que revendiqué à Constantinople, tendait à nier la plénitude épiscopale des autres sièges.
Enfin, le témoignage de Grégoire est paradoxalement favorable à Rome. En s’opposant à l’universalité revendiquée par Constantinople, il défend l’ordre ancien où Rome, sans se dire « universelle », exerce une fonction de référence au nom de Pierre.
Conclusion : une parole de vigilance pour toute l’Église
À la manière des grands témoins de l’histoire, Grégoire le Grand n’offre pas une formule à brandir, mais une leçon à méditer. Sa dénonciation de l’« évêque universel » n’est pas un rejet de l’autorité romaine ; elle est un appel à ce que toute autorité demeure pastorale, humble et ordonnée à la communion.
Ainsi, loin de miner la papauté, la parole de Grégoire en éclaire la vocation la plus profonde : non pas régner comme un maître isolé, mais veiller comme un serviteur, afin que l’unité de l’Église soit gardée sans que la diversité apostolique soit étouffée. Dans cette tension assumée entre primauté et collégialité, l’Église catholique reconnaît encore aujourd’hui l’héritage vivant de l’évêque de Rome du VIᵉ siècle, moine devenu pasteur, humble serviteur devenu gardien de l’unité.
