Il est des faits de l’histoire de l’Église qui, à force d’être connus, finissent par être comme voilés par l’habitude. On les cite, on les reconnaît, mais on n’en mesure plus toute la portée. Tel est le cas du concile de Chalcédoine.
Or ce concile, que les Églises issues de la Réforme reconnaissent volontiers comme l’un des sommets dogmatiques du christianisme ancien, porte en lui un témoignage ecclésiologique d’une grande force — témoignage qui mérite d’être regardé sans passion polémique, mais avec la gravité qu’impose l’histoire.
Nous sommes en l’an 451. L’Église est secouée par une crise profonde, non pas secondaire, mais touchant le cœur même de la foi : qui est Jésus-Christ ? Est-il véritablement Dieu et véritablement homme, sans confusion ni séparation ? La réponse ne peut être improvisée ; elle doit être reçue comme fidèle à la tradition apostolique, et reconnue comme telle par l’Église universelle.
C’est dans ce contexte que se réunit le concile de Concile de Chalcédoine, assemblée solennelle d’évêques venus d’Orient et d’Occident, convoquée non pour créer une vérité nouvelle, mais pour confesser d’une seule voix la foi transmise.
La parole de Léon et l’acclamation de l’Église
Au cœur des débats est lue la lettre doctrinale du pape Léon le Grand, connue sous le nom de Tome de Léon. Ce texte n’impose rien par autorité nue ; il expose, avec une clarté remarquable, la foi de l’Église sur l’unité et la distinction des natures du Christ.
Et alors se produit un fait d’une portée considérable. Les Pères conciliaires, après avoir entendu cette lettre, s’écrient d’une seule voix :
« Pierre a parlé par la bouche de Léon. »
Cette acclamation n’est ni anodine ni décorative. Elle ne signifie pas que Léon serait au-dessus du concile, ni que l’évêque de Rome parlerait indépendamment de l’Église. Elle signifie quelque chose de plus profond, et de plus ecclésial : la reconnaissance que, dans la fidélité doctrinale de Léon, c’est la confession de Pierre elle-même qui est entendue.
Autrement dit, l’Église rassemblée discerne, dans la voix de l’évêque de Rome, une continuité vivante avec le ministère confié à Pierre.
Matthieu 16 : un texte non cité, mais pleinement reçu
Il est remarquable que le concile de Chalcédoine ne se livre pas à une exégèse détaillée de Matthieu 16. Le texte n’est pas brandi comme une preuve isolée, ni invoqué dans une démonstration scolastique. Et pourtant, il est clairement présupposé.
Car que reconnaît-on lorsque l’on affirme que Pierre parle encore par la bouche de Léon, sinon ceci : que la promesse faite par le Christ à Pierre — promesse de solidité, de confession de la foi, de responsabilité pour l’unité — n’appartient pas seulement au passé, mais demeure active dans l’histoire de l’Église ?
C’est là précisément le cœur de Matthieu 16. Non pas un privilège personnel détaché du corps ecclésial, mais une mission confiée à Pierre pour l’Église, et donc appelée à se transmettre tant que l’Église elle-même demeure dans le temps.
Ainsi, au moment même où l’Église confesse solennellement la foi christologique que les protestants reconnaîtront plus tard comme normative, elle reçoit aussi, sans hésitation, une lecture pétrinienne vivante de Matthieu 16, appliquée au siège de Rome.
Une difficulté pour la critique protestante
Ce fait introduit une tension réelle dans l’argument protestant classique. Car il ne s’agit pas ici d’un développement médiéval tardif, ni d’une construction canonique liée à des enjeux de pouvoir. Nous sommes au Ve siècle, dans une Église encore profondément synodale, orientale et occidentale réunies, avant toute séparation durable.
Si Chalcédoine est reconnu comme concile œcuménique fidèle à la foi apostolique, il faut aussi reconnaître qu’il porte une ecclésiologie — implicite mais réelle — dans laquelle le ministère de Pierre, tel que compris à la lumière de Matthieu 16, n’est pas étranger à la vie de l’Église.
Il devient alors difficile de soutenir que Matthieu 16 aurait été invoqué après coup pour justifier une autorité déjà illégitime. Ce que montre Chalcédoine, c’est plutôt l’inverse : l’Écriture éclaire une réalité ecclésiale déjà reconnue, et cette réalité est reçue par l’Église universelle comme conforme à la foi apostolique.
Primat et conciliarité : une fausse opposition
Un autre enseignement se dégage de cet épisode. À Chalcédoine, le primat pétrinien n’est nullement opposé à la conciliarité. Le concile ne s’efface pas devant Rome ; Rome ne parle pas sans le concile. L’un et l’autre s’articulent dans un même mouvement ecclésial.
Le ministère de Pierre apparaît ici non comme une domination extérieure, mais comme un service de confirmation de la foi, reconnu a posteriori par l’Église rassemblée. C’est précisément cette reconnaissance qui donne à l’acclamation sa valeur : Pierre parle dans Léon parce que Léon a confessé la foi de l’Église.
de Chalcédoine vers les sources
Mais pour bien mesurer la portée de ce qui se joue à Chalcédoine, il serait insuffisant d’en rester à l’événement isolé. Un concile œcuménique n’invente jamais une compréhension ex nihilo ; il reçoit, il reconnaît, il confesse ce qui a mûri plus lentement dans la conscience de l’Église.
Il faut donc, avant de revenir pleinement à l’acclamation de 451, remonter plus haut encore, vers les siècles où l’Église, encore persécutée, encore sans structures impériales, portait déjà en elle la mémoire vivante de la parole du Christ à Pierre.
Avant Chalcédoine : Matthieu 16 dans la conscience de l’Église ancienne
Dès les premiers temps, Matthieu 16 n’est ni un texte marginal ni un passage obscur. Il est lu, médité, transmis — mais il l’est selon le mode propre de l’Église primitive, qui ne sépare pas l’exégèse de la vie ecclésiale, ni la lecture de l’Écriture de l’expérience concrète de la communion apostolique.
Avant même que le verset ne soit commenté en détail, Pierre est vécu. Il apparaît dans les récits apostoliques comme le premier à parler, le premier à confesser, le premier à agir au nom du groupe. Sa place ne procède pas d’un raisonnement, mais d’une évidence.
L’Église ne commence pas par dire : Pierre est premier parce que Matthieu 16 le dit.
Elle constate d’abord que Pierre est premier, puis elle reconnaît dans Matthieu 16 la parole du Christ qui éclaire ce fait.
Les IIᵉ et IIIᵉ siècles : une lecture plurielle mais unifiée
Lorsque les Pères commencent à commenter explicitement Matthieu 16, ils le font sans souci de systématisation juridique. Leur lecture est symbolique, ecclésiale, unitaire.
Chez Irénée de Lyon, l’accent ne porte pas sur une analyse du mot « pierre », mais sur la réalité visible de l’Église. Rome est pour lui le point de référence où la tradition apostolique est conservée intacte. Matthieu 16 n’est pas encore théorisé ; il est incarné dans une Église qui fait autorité par fidélité.
Chez Tertullien, Pierre est explicitement celui à qui les clefs sont confiées. Même lorsque Tertullien, plus tard, se séparera de la communion catholique, il ne remettra jamais en cause le fait que Matthieu 16 concerne Pierre personnellement. Cela montre combien cette lecture est déjà solidement établie dans la conscience chrétienne commune.
Chez Cyprien de Carthage, enfin, Pierre devient le principe visible de l’unité épiscopale. La « chaire de Pierre » n’est pas une image abstraite, mais une réalité ecclésiale concrète, autour de laquelle se structure la communion. Cyprien insiste sur la collégialité des évêques ; mais jamais cette collégialité n’est pensée sans référence à Pierre. Elle s’organise à partir de lui, non contre lui.
La pierre : Pierre, sa foi et le Christ — une seule réalité
Il est souvent objecté que les Pères donnent de Matthieu 16 des interprétations variées : tantôt la pierre serait Pierre, tantôt sa foi, tantôt le Christ lui-même. Mais cette diversité n’est pas un flottement doctrinal. Elle révèle au contraire une intelligence unifiée du mystère.
Pour l’Église ancienne, Pierre ne peut être séparé de sa confession, ni sa confession du Christ, ni le Christ de l’Église qu’il fonde. Pierre est pierre parce qu’il confesse le Christ, et il confesse le Christ pour l’Église. Ce que la pensée moderne tend à opposer — personne, foi, institution — la pensée patristique le tient ensemble.
Rome avant la théorie : une réalité ecclésiale vécue
Il faut ici souligner un point décisif pour la suite de la réflexion : la lecture pétrinienne de Matthieu 16 ne naît pas pour justifier Rome ; elle accompagne un rôle déjà reconnu.
Dès le IIᵉ siècle, Rome est consultée, Rome arbitre, Rome sert de point de référence dans les crises doctrinales. Lorsque Matthieu 16 est invoqué plus explicitement aux IVᵉ et Vᵉ siècles, ce n’est pas pour créer une nouveauté, mais pour exprimer scripturairement ce que l’Église vit déjà.
Ce processus n’a rien d’exceptionnel. La Trinité n’est pas née à Nicée, pas plus que la christologie n’est née à Chalcédoine. Dans chaque cas, l’Église formule, précise, confesse ce qu’elle a toujours cru, sous la pression des controverses et par fidélité à la foi reçue.
Retour à Chalcédoine : la maturation reconnue
C’est dans cette continuité qu’il faut désormais replacer l’acclamation de Chalcédoine :
« Pierre a parlé par la bouche de Léon ».
Ce cri n’est pas une rupture, mais un aboutissement. Il ne projette pas sur Pierre une autorité nouvelle ; il reconnaît que la promesse faite par le Christ en Matthieu 16 continue de porter du fruit dans l’histoire de l’Église.
Ainsi, lorsque le concile de Chalcédoine, reconnu par les protestants comme concile œcuménique normatif, reçoit la parole de Léon le Grand comme la voix même de Pierre, il ne fait que mettre en pleine lumière ce que l’Église a appris, lentement et fidèlement, depuis ses origines.
Conclusion
Chalcédoine apparaît alors non comme une anomalie ecclésiologique, mais comme un miroir fidèle de l’Église ancienne. Il oblige à reconnaître que Matthieu 16 n’a jamais été une justification tardive d’un pouvoir usurpé, mais la parole du Christ relue, reçue et reconnue au fil des siècles, au cœur même de la Tradition vivante.
Ainsi, le concile de Chalcédoine se dresse comme un témoin exigeant. Il empêche de réduire l’histoire de l’Église à une opposition simpliste entre une Église primitive supposée “protestante” et une Rome ultérieurement dévoyée. Il montre au contraire une Église déjà structurée, déjà consciente de la nécessité d’un principe visible d’unité doctrinale, déjà capable de lire l’Écriture à la lumière de sa propre vie.
Reconnaître Chalcédoine, c’est reconnaître non seulement une christologie, mais aussi — fût-ce implicitement — une certaine manière d’être Église. Et dans cette manière d’être Église, Matthieu 16 n’est pas un artifice tardif, mais la parole du Christ relue, reçue et reconnue au cœur même de la Tradition vivante.
