La catholicité, reflet d’une ecclésiologie

Introduction – Quand un mot commun cache une divergence profonde

Il est des mots que les chrétiens prononcent ensemble, mais qu’ils n’entendent plus de la même manière. Catholique est de ceux-là. Tous le confessent dans le Credo ; tous affirment croire en l’Église « une, sainte, catholique et apostolique ». Et pourtant, derrière cette profession commune, se dessinent deux visions de l’Église qui ne se superposent pas.

Le commentaire que nous examinons se veut modéré. Il ne rejette pas la catholicité ; il la revendique. Il ne nie pas l’existence d’une Église catholique visible ; il affirme simplement que le catholicisme romain n’en serait qu’une branche parmi d’autres. Rome serait une forme historique particulière, et non le lieu normatif de la catholicité.

À première vue, la formule paraît conciliante. Mais sous cette apparente modération se cache une redéfinition silencieuse de la catholicité elle-même. Et c’est cette redéfinition qu’il convient d’interroger.


I. Conserver le mot, déplacer le sens

La démarche est ancienne dans l’histoire de la Réforme. Il ne s’agit pas de rompre avec le Credo, mais de le relire. On conserve les mots hérités de l’Église ancienne — unité, catholicité, apostolicité — tout en leur donnant un contenu nouveau.

Ainsi, la catholicité n’est plus comprise comme la communion visible et structurée de toutes les Églises autour d’un même centre, mais comme l’universalité spirituelle de la foi authentique, dispersée dans une pluralité de communautés visibles. L’Église catholique devient alors une réalité plus vaste que toute institution déterminée ; elle déborde toute structure particulière.

Cette conception est cohérente. Mais elle n’est pas neutre. Elle reflète une ecclésiologie proprement réformée, née dans un contexte de rupture avec l’autorité romaine, et façonnée pour rendre cette rupture théologiquement pensable sans abandonner la confession de la catholicité.


II. Une catholicité sans centre : un choix ecclésiologique

Au cœur de cette définition se trouve une affirmation décisive :
la catholicité n’exige pas de centre visible normatif.

L’Église serait catholique parce que la foi qu’elle confesse est universelle, parce que l’Évangile est destiné à toutes les nations, et parce que les croyants véritables sont unis invisiblement dans le Christ. La pluralité des Églises visibles n’est pas un problème ; elle serait même l’expression normale de cette catholicité.

Mais une telle conception pose une question que le commentaire ne formule pas, mais qu’il ne peut éviter :

Comment l’unité catholique se manifeste-t-elle concrètement dans l’histoire ?

Car une catholicité qui ne se reconnaît dans aucun lieu, dans aucune instance, dans aucune continuité visible, risque de demeurer une idée vraie en elle-même, mais insaisissable historiquement.


III. La catholicité dans l’Église ancienne : une réalité visible et identifiable

Lorsque l’on se tourne vers les premiers siècles, on constate que les chrétiens ne parlaient pas de la catholicité comme d’un simple attribut spirituel. Ils l’employaient pour désigner une réalité concrète, opposée aux groupes dissidents.

Pour Ignace d’Antioche, l’Église catholique se manifeste là où est l’évêque en communion avec les autres Églises.
Pour Irénée de Lyon, elle se reconnaît dans la continuité des Églises fondées par les apôtres, et dans l’accord universel de leur foi.
Pour Cyprien de Carthage, elle est une, visible, unifiée autour de l’épiscopat, et ne peut être fragmentée sans se blesser elle-même.

Jamais la catholicité n’est conçue comme une simple addition d’Églises indépendantes, liées seulement par une affinité doctrinale. Elle est toujours pensée comme une communion structurée, reposant sur des liens visibles, durables, reconnaissables.


IV. Le rôle d’un centre visible dans la catholicité historique

C’est ici que la question du centre devient incontournable. Toute communion durable, lorsqu’elle s’étend dans l’espace et dans le temps, requiert un principe de cohésion. L’Église n’a pas échappé à cette nécessité.

Très tôt, certaines Églises ont exercé une fonction particulière, non par domination, mais par référence commune. Parmi elles, l’Église de Rome a occupé une place singulière, non seulement en raison de son prestige, mais parce qu’elle était perçue comme un point de stabilité dans la foi et dans la communion.

Ce centre n’abolissait pas la catholicité ; il la servait. Il ne remplaçait pas l’universalité ; il lui donnait une forme visible.

Ainsi, la catholicité telle que l’histoire la donne à voir n’est pas une réalité sans visage, mais une communion qui s’incarne, qui s’organise, qui assume la médiation humaine sans renoncer à son origine divine.


V. La « théorie des branches » : une lecture rétrospective

Qualifier Rome de « branche » parmi d’autres suppose un modèle ecclésiologique qui n’apparaît véritablement qu’à l’époque moderne. Ce modèle projette sur l’Antiquité une image qui lui est étrangère : celle d’une Église originelle unifiée, puis divisée en branches égales, chacune conservant une part de la catholicité.

Or l’Église ancienne ne se percevait pas ainsi. Elle connaissait des schismes, des ruptures, des exclusions, mais elle ne concevait pas la catholicité comme une réalité fragmentable sans perte.

Dire que Rome n’est qu’une branche, c’est déjà adopter une ecclésiologie pluraliste, où l’unité visible n’est plus constitutive de la catholicité, mais seulement souhaitable.


Conclusion – Deux catholicités, deux visions de l’Église

Ainsi, la définition de la catholicité proposée dans le commentaire n’est pas simplement une variante terminologique. Elle reflète une vision spécifique de l’Église, façonnée par l’expérience réformée, où l’unité est avant tout spirituelle et la visibilité toujours relative.

La tradition catholique, quant à elle, a toujours compris la catholicité comme une réalité à la fois :

  • universelle et incarnée,
  • spirituelle et visible,
  • confessionnelle et institutionnelle.

Elle a reconnu, au fil des siècles, qu’une telle catholicité suppose un centre de communion, non pour absorber l’Église, mais pour l’empêcher de se dissoudre.

La controverse ne porte donc pas seulement sur Rome. Elle porte sur une question plus profonde encore :

L’Église du Christ peut-elle être pleinement catholique sans être visiblement une ?

À cette question, l’histoire chrétienne a longtemps répondu par l’affirmative… en donnant à cette unité un visage, une continuité, et un centre.

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