Lorsque le concile d’Éphèse s’ouvre en l’an 431, l’Église ne se présente plus comme au temps des origines, unie dans la simplicité d’une même langue et d’une même mémoire vivante. Elle est désormais étendue sur des espaces immenses, traversée par des cultures différentes, et portée par des traditions intellectuelles qui, sans s’en rendre pleinement compte, ont commencé à s’éloigner les unes des autres. Ce que l’histoire a souvent présenté comme un affrontement dogmatique apparaît, à la lumière du travail de Pierre Perrier, comme l’aboutissement douloureux d’une incompréhension plus profonde et plus ancienne entre l’Occident et l’Orient.
D’un côté, l’Occident gréco-latin, héritier de la pensée hellénique, cherche à dire le mystère du Christ à l’aide de définitions précises, de distinctions conceptuelles rigoureuses, de termes philosophiques forgés pour fixer la pensée et prévenir l’erreur. De l’autre, l’Orient chrétien, largement araméophone, demeure enraciné dans une anthropologie sémitique, où la vérité se transmet moins par la définition que par le récit, l’analogie, la mémoire partagée et la liturgie vécue. Ce ne sont pas seulement deux langues qui se font face à Éphèse, mais deux manières d’habiter la foi.
Ainsi, lorsque les évêques débattent en grec des mystères les plus hauts de la christologie, ils emploient des mots qui, pour eux, paraissent nécessaires et lumineux, mais qui, pour beaucoup de chrétiens orientaux, sonnent comme étrangers, parfois même équivoques. Ce qui est reçu en Occident comme une clarification salutaire peut être perçu en Orient comme une réduction du mystère ou comme une rupture d’équilibre dans l’économie du salut. L’incompréhension ne naît pas d’un refus du Christ, mais d’un malaise devant une manière nouvelle et non familière de Le dire.
À cette difficulté linguistique s’ajoute une méconnaissance croissante. L’Occident impérial connaît mal les Églises situées au-delà de ses frontières politiques : Églises pourtant apostoliques, anciennes, profondément enracinées dans la tradition biblique sémitique, mais désormais perçues comme périphériques. Leur fidélité à une transmission araméenne, largement orale, est mal comprise par un monde ecclésial de plus en plus façonné par l’écrit, le droit et la définition dogmatique. Ce décalage nourrit la suspicion, puis la rupture.
Pierre Perrier montre avec force que les conciles d’Éphèse et de Chalcédoine ne sont pas la cause première de la fracture entre Orient et Occident, mais bien ses manifestations visibles. La séparation culturelle est déjà là : elle s’est installée lentement, à mesure que l’araméen recule dans l’Empire romain, que l’oralité est marginalisée, et que la foi se trouve de plus en plus exprimée dans des catégories étrangères à l’anthropologie biblique originelle. Lorsque survient la controverse christologique, cette fracture silencieuse éclate au grand jour.
Ainsi, Éphèse apparaît moins comme le lieu d’un jugement serein que comme celui d’un drame ecclésial : celui d’une Église qui parle encore d’une seule foi, mais qui ne parle plus un même langage intérieur. Les mots se heurtent, non parce que la vérité serait niée, mais parce qu’elle n’est plus reçue dans un même horizon de compréhension. Ce que l’un affirme pour protéger le mystère, l’autre le rejette par crainte de le trahir.
Relire le concile d’Éphèse à la lumière de cette analyse, c’est être invité à l’humilité. C’est reconnaître que l’unité de l’Église ne repose pas seulement sur des formules exactes, mais aussi sur une écoute patiente des traditions, des langues et des mémoires dans lesquelles l’Évangile a pris chair. C’est comprendre que la division naît souvent moins de l’erreur que de l’oubli réciproque, et que l’histoire de l’Église est marquée, non seulement par des combats doctrinaux, mais par des blessures de communication et de reconnaissance mutuelle.
En cela, la lecture de Pierre Perrier rejoint la grande leçon de l’histoire chrétienne : lorsque l’Église cesse de se souvenir de ses racines communes et de la diversité légitime de ses expressions, elle s’expose à transformer des différences de langage en fractures durables. Éphèse, dans cette perspective, demeure un avertissement autant qu’un appel.
