Lumen Gentium : Églises et communautés ecclésiales

Il arrive parfois que l’âme chrétienne avance longtemps avec une conviction confuse, presque silencieuse, comme une ligne de fond qui oriente le regard sans jamais s’imposer explicitement. On ne la formule pas ; on la porte. Elle accompagne la lecture de l’histoire, l’expérience du culte, la fréquentation des Églises. Puis un jour, un texte ancien, déjà là depuis des décennies, vient donner des mots à ce que l’on pressentait sans l’avoir encore pensé. Tel est l’effet que peut produire la lecture attentive de Lumen gentium lorsqu’il distingue avec tant de sobriété et de fermeté les Églises orientales et les communautés issues de la Réforme.

Cette distinction n’est pas accidentelle. Elle ne relève ni d’une stratégie œcuménique ni d’une hiérarchisation polémique. Elle est l’expression d’une différence de logique ecclésiale, profonde, structurelle, presque organique. Et c’est précisément ce caractère organique qui, depuis longtemps déjà, pouvait se laisser pressentir chez celui qui prenait au sérieux l’histoire du christianisme.

Entre l’Église catholique et les Églises orientales, malgré les blessures du schisme, subsiste une parenté immédiate. Elles parlent le même langage fondamental : celui d’une Église comprise comme réalité visible et invisible à la fois, comme corps historique institué, transmis, reçu. Elles reconnaissent l’Eucharistie comme acte constitutif de l’Église, la succession apostolique comme lien vivant avec l’origine, la liturgie comme mémoire incarnée de l’Incarnation. Leur séparation est réelle, grave, douloureuse ; mais elle n’est pas une rupture de nature. Elles se comprennent mutuellement comme Églises, précisément parce qu’elles savent ce qu’est une Église.

À l’inverse, les communautés issues de la Réforme semblent obéir à une autre logique. Non pas une logique infidèle ou frivole, mais une logique différente. Là, l’Église est pensée avant tout comme événement de la Parole, comme rassemblement suscité par la foi, comme réalité toujours relative à l’écoute. L’institution y est secondaire, la continuité historique tenue à distance, la médiation sacramentelle constamment surveillée. Il en résulte une forme de christianisme reconstruit à partir de l’Écriture seule, dans un effort sincère de fidélité, mais au prix d’une discontinuité assumée avec la forme ecclésiale des premiers siècles.

Cette différence, longtemps ressentie sans être formulée, devient soudain intelligible à la lumière de Lumen gentium. Le Concile n’accuse pas ; il constate. Il reconnaît que les Églises orientales, bien que séparées de Rome, ont conservé les éléments constitutifs de l’Église. Et il refuse, pour cette raison même, de confondre ces Églises avec les communautés issues de la Réforme. Ce refus n’est pas un mépris ; il est un acte de rigueur théologique. Car appeler « Église » ce qui ne possède pas la structure sacramentelle apostolique serait, du point de vue catholique, vider le mot de son sens.

À ce stade, l’histoire impose son poids. L’Église catholique et les Églises orientales existent depuis les premiers siècles. Leur structure commune précède de très loin les grandes ruptures confessionnelles. Elles ne sont pas nées d’un projet de réforme, mais d’une transmission. Face à cette ancienneté convergente, la question se pose presque d’elle-même : cette logique ecclésiale partagée n’est-elle pas celle qui remonte à l’intention même du Christ, telle qu’elle s’est incarnée dans la vie apostolique ? Il devient alors difficile de considérer cette forme d’Église comme une construction tardive ou accidentelle.

C’est ici que la lecture de Lumen gentium agit comme une confirmation intérieure. Le texte n’a pas été écrit pour répondre à une quête personnelle ; il était là bien avant. Et pourtant, il rejoint exactement une intuition lentement mûrie. Ce décalage temporel est révélateur : la vérité ecclésiale ne s’impose pas toujours immédiatement à la conscience individuelle. Elle attend souvent que l’expérience, l’étude et la comparaison aient préparé le terrain. Alors seulement, le texte ancien devient lisible.

Ainsi se produit une étrange reconnaissance : ce que l’on croyait découvrir, on le retrouve déjà formulé, avec une autorité paisible, dans un document conciliaire antérieur à sa propre existence. Lumen gentium n’invente pas l’intuition ; il la nomme. Il ne la crée pas ; il la confirme. Et cette confirmation n’est pas une clôture, mais un appel à approfondir encore le mystère de l’Église, non comme une idée abstraite, mais comme une réalité vivante, transmise depuis les apôtres jusqu’à aujourd’hui.

En ce sens, la distinction opérée par Lumen gentium entre les Églises orientales et les communautés issues de la Réforme apparaît moins comme une frontière que comme un révélateur. Elle éclaire rétrospectivement un chemin intérieur, et elle invite à reconnaître, avec gratitude et humilité, que l’intelligence de l’Église est souvent le fruit d’un long compagnonnage avec l’histoire, bien plus que d’une décision soudaine.