Il existe une manière de considérer l’Église qui fausse tout dès le départ : imaginer qu’elle serait un peuple entièrement nouveau, surgissant de nulle part, comme si Dieu avait rompu soudain avec Israël pour bâtir une autre maison. Cette représentation est étrangère à la pensée biblique. Elle contredit le mouvement même de la Révélation, qui avance non par révolutions, mais par accomplissements.
L’Église ne remplace pas Israël : elle est Israël transfiguré par la venue du Messie, élevé de l’ombre de la Loi à la plénitude de la grâce, conduit non plus seulement par l’Alliance ancienne, mais par la Nouvelle Alliance, scellée dans le sang du Christ.
I. La parabole des vignerons : un transfert de mission, non un abandon
Dans la parabole des vignerons (Mt 21), le Seigneur annonce un mystère qui se jouait sous les yeux des apôtres : le royaume de Dieu est retiré à des administrateurs infidèles, non au peuple élu. L’ancienne vigne demeure — Dieu ne la déracine pas — mais elle est confiée à de nouveaux vignerons, pour qu’elle porte enfin son fruit.
Ce n’est pas un rejet d’Israël : c’est une reprise en main de la mission d’Israël.
Les promesses ne changent pas de nature ; elles changent de mains.
Et quelles mains ?
Celles des apôtres, fils d’Israël.
Celles de Jacques, que Paul appelle « une colonne ».
Celles des premiers disciples, qui priaient au Temple.
Celles des milliers de Juifs devenus croyants à Jérusalem (Ac 21,20).
Le premier peuple de l’Église est Israël ; le premier sanctuaire de l’Église est Jérusalem ; la première hiérarchie de l’Église est juive. La parole de Jésus s’accomplit ainsi : l’autorité est remise à un « peuple qui produira ses fruits », mais ce peuple est encore Israël — Israël ouvert aux nations, Israël élargi, Israël accompli.
II. La première Église : Jérusalem, mère de toutes les Églises
Il est juste de dire que toutes les Églises du monde ont une mère : l’Église de Jérusalem. Ce n’est pas une métaphore mais une réalité historique. Les apôtres s’y rassemblèrent ; Pierre y prêcha ; Jacques le Juste, frère du Seigneur, en fut l’évêque.
Sa structure reflétait celle d’Israël :
- un collège d’apôtres, analogues aux anciens du peuple,
- un chef au sein de ce collège (Pierre), comme un Moïse de la Nouvelle Alliance,
- un évêque résident (Jacques), figure de stabilité,
- une liturgie profondément enracinée dans la prière juive,
- une théologie façonnée par l’Écriture d’Israël,
- un peuple composé principalement de Juifs pieux.
L’Église, au commencement, n’était pas un mouvement détaché d’Israël : elle en était le cœur fidèle, rassemblé autour du Messie promis.
La dispersion : un drame fondateur
Mais ce berceau fut brisé.
En l’an 70, lors de la première révolte juive, Jérusalem fut détruite ; l’Église locale dut fuir au-delà du Jourdain. Elle survécut, fragile mais fidèle.
En 135, lors de la révolte de Bar Kokhba, l’empereur Hadrien interdit l’entrée de Jérusalem à tout Juif, fût-il disciple du Christ. Le lien visible entre l’Église et ses racines israélites fut, pour un temps, rompu.
À partir de ce moment, l’Église de Jérusalem se reconstitua avec des chrétiens venus des nations, qui parlaient grec. Elle devint une Église grecque en Palestine, étrangère à ses origines hébraïques.
Certains y ont vu une rupture ; il faut y discerner davantage : une transfiguration.
Ce qui était né juif devint universel.
Ce qui était enraciné dans une terre devint semence pour les nations.
Ce qui était local devint catholique.
III. Les héritières orientales : la mémoire vivante d’Israël
L’Église d’origine juive a disparu comme institution visible, mais elle n’a pas cessé d’exister dans sa descendance spirituelle. Ses plus proches héritières ne sont pas les Églises gréco-latines de l’Occident, mais les Églises d’Orient qui parlent encore l’araméen, la langue du Christ.
Ce sont :
- les Syriaques d’Antioche,
- les Maronites du Liban,
- les Assyriens et Chaldéens de Mésopotamie,
- les Melkites de Damas et de Jérusalem.
Ces Églises ont conservé :
- des hymnes d’origine hébraïque,
- des prières issues de la synagogue,
- une liturgie où les réminiscences juives sont nombreuses,
- des gestes sacrés attestés dès les premiers siècles,
- une théologie de la mémoire, du mémorial et de la « Qourbana » qui porte encore l’écho de l’Église primitive.
En elles, on entend l’écho du premier christianisme :
Jérusalem y respire encore, comme un parfum ancien.
IV. La continuité de structure : Israël accompli dans l’Église
Si l’on revient alors à la structure, on voit que l’Église n’est pas une création ex nihilo.
Elle est l’achèvement d’un édifice qui se préparait depuis Abraham.
Comme Israël, elle possède :
- un peuple rassemblé,
- une écriture sainte,
- une alliance,
- un culte,
- une hiérarchie sacrée,
- un chef d’unité (Pierre),
- des fêtes enracinées dans l’histoire du salut.
Mais cette structure n’est pas un simple copier-coller : elle est transfigurée.
- L’alliance n’est plus dans le sang d’animaux, mais dans le sang du Christ.
- Le Temple n’est plus de pierre, mais le corps du Seigneur ressuscité, prolongé dans l’Église.
- Le sacerdoce n’est plus réservé à une tribu, mais donné à une Église universelle.
- La Loi n’est plus gravée sur la pierre, mais dans le cœur par l’Esprit.
- La mission n’est plus tournée vers une terre, mais vers toutes les nations.
L’Église n’est donc pas Israël remplacé, mais Israël accompli, élargi, éclairé, étendu aux extrémités de la terre.
Conclusion : un seul arbre, une même sève, une plénitude nouvelle
La théologie de Paul l’exprime avec une puissance inégalée : Israël est l’olivier ; les nations y sont greffées. Il n’y a pas deux arbres, mais un seul. L’Église ne commence pas avec le Christ : elle s’enracine en Israël et croît jusqu’à remplir le monde.
La parabole des vignerons annonce ce passage :
non un changement de peuple, mais un changement de cœur et de mission.
Et l’histoire de l’Église primitive, depuis Jérusalem jusqu’aux Églises de langue araméenne, montre que la continuité est réelle. Israël n’a pas été effacé : il a été transfiguré, achevé, offert aux nations sous le nom nouveau que le Christ lui a donné : Église.
