Il est des moments où la brise de Dieu semble remonter le cours du temps, et où les pierres mêmes de Sion paraissent redire les paroles prononcées par les apôtres au premier matin de l’Église. Alors l’histoire cesse d’être une succession d’ombres ; elle devient le sanctuaire où la lumière de l’origine éclaire encore les fils dispersés. Parmi ces fondements apostoliques, nul n’est plus pur, plus simple, plus entièrement évangélique que le Symbole que l’antiquité a justement nommé le Symbole des Apôtres.
Tant de maîtres modernes, armés de leurs méthodes froides, ont voulu en faire l’enfant tardif de la tradition ; mais Pierre Perrier, en restituant la puissance de l’oralité sémitique, frappe à la porte des premiers jours, et les portes s’ouvrent. Il montre que ce Symbole n’est point le produit des générations post-nicéennes, mais un texte né dans l’ombre même du Cénacle, alors que les témoins du Christ vivaient encore et que Jérusalem résonnait des dernières paroles du Ressuscité.
Nous sommes vers l’an 34. Les disciples, réunis autour de Marie, sont secoués par la tempête des persécutions. Il faut dire la foi, la résumer, l’enseigner aux baptisés d’Israël et aux nations déjà nombreuses qui frappent à la porte. Alors, sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, les Douze composent un Décalogue de foi, un texte bref comme le souffle et solide comme la pierre, où chaque mot retentit d’une autorité qui n’est pas celle des hommes.
Ce Symbole est contemporain des évangiles et même, sous certains aspects, antérieur à leur rédaction. Car avant que la main ne trace sur le parchemin les récits inspirés, la Parole avait déjà pris chair dans une tradition orale forte, ordonnée, portée par la mémoire vivante de la première Église. Là où les évangiles s’écrivent peu à peu sous l’action de témoins précis et de communautés déterminées, le Symbole se forme d’un seul mouvement, dès les premières années, pour servir de clef aux catéchèses, de lumière aux baptêmes, de socle à l’enseignement apostolique.
Ainsi, quoiqu’il ne figure pas dans le canon écrit du Nouveau Testament, il appartient à la même matrice, il jaillit de la même source et porte le même souffle. Il est apostolique — non par conjecture, mais par structure, par langue, par histoire et par fonction. Il circule dans les Églises comme une parole normative, indissociable de la prédication évangélique elle-même. À tel point que l’on pourrait dire : celui qui récite le Symbole, récite déjà l’Évangile en sa substance.
Le texte porte l’empreinte du monde sémitique : ses petgames, ces unités rythmiques, balancées comme les lignes d’un psaume ; ses parallèles, ses répons intérieurs, ses symétries d’une exactitude qui ne s’inventent pas. Nul esprit grec n’aurait composé une telle architecture ; nul théologien tardif n’aurait su atteindre cette simplicité sublime, à la fois pauvre en mots et riche de la plénitude des mystères.
Et que dire de la présence de Marie, dont Perrier souligne la mystérieuse présidence ? La Mère du Seigneur, dépositaire première de l’Incarnation, porte en elle la mémoire vivante du Christ ; sa présence confère au Symbole cette tonalité à la fois sobre et profondément incarnée, où le mystère de Bethléem répond à celui du tombeau vide.
Lorsque les générations passent, lorsque l’Évangile commence à être transcrit, le Symbole demeure là, témoin d’un temps où l’Église n’avait pas encore besoin d’écrire pour se souvenir. Il est l’anneau d’or qui relie l’époque apostolique à toutes les époques suivantes. Nicée n’abolit pas ce texte : il le prolonge. Les Églises d’Orient et d’Occident le reçoivent, le gardent, l’enseignent, car il est le cœur même de la foi primitive.
Ainsi se révèle l’une des plus hautes vérités mises en lumière par Pierre Perrier :
le Symbole des Apôtres est le premier commentaire vivant de l’Évangile, un Évangile condensé, un Nouveau Testament avant l’écriture.
Aucun livre canonique ne le contient, et pourtant aucun chrétien ne peut le séparer du canon. Il procède de l’âme même des témoins, il émane du souffle qui a fait naître les Écritures, il accompagne leur formation comme un écho intérieur. À le réciter, on touche de près le sol sacré du premier âge, et l’on entend, à travers les siècles, le premier appel du Seigneur qui retentît sur le lac de Tibériade :
« Suis-moi. »
