De Jérusalem à l’Orient : la lampe qui ne s’est point éteinte

Il est des heures où l’Esprit de Dieu, en conduisant l’histoire, semble poser sa main sur certains lieux, comme pour y déposer une semence impérissable. Ainsi fut Jérusalem, la ville sainte, où la Parole éternelle prit chair, où le sang du Juste coula, où naquit l’Église sous le souffle de la Pentecôte. C’est là que Pierre se leva, que Jacques gouverna, que Jacques encore, le frère du Seigneur, scella par son martyre la première époque de la foi. Mais c’est aussi de cette même ville que partit la dispersion, lorsque le jugement prédit par le Seigneur s’abattit sur le Temple, et que la flamme embrasa les pierres sacrées.

Or, ce que les hommes virent comme une ruine, l’Éternel le disposait comme une marche en avant. Car si la ville de David fut renversée, l’Église qu’elle avait portée ne s’éteignit point : elle marcha, selon la parole du prophète, « de montagne en montagne », portant avec elle la flamme de la révélation. Les croyants, fils d’Abraham selon la foi et la chair, prirent le chemin de l’exil, mais ils emportèrent en eux le trésor que nul conquérant ne pouvait saisir : la mémoire vivante du Maître, la Parole apprise, répétée, transmise, gravée dans leurs cœurs comme sur des tables de pierre.

Ils quittèrent Jérusalem avant l’heure du feu. Certains gagnèrent Pella, d’autres la Galilée, d’autres encore ces régions de Syrie et de Mésopotamie où les Juifs de la diaspora vivaient depuis longtemps. Ainsi, la plus ancienne communauté chrétienne passa l’Euphrate, non pour se perdre, mais pour s’enraciner dans ces terres où, jadis déjà, Israël avait connu l’exil et la purification. Mystérieuse symétrie de l’histoire : la foi née à Sion escaladait de nouveau les pentes de l’Orient, mais cette fois non plus pour pleurer près des fleuves de Babylone, mais pour y porter la consolation divine.

C’est là que se lève un des spectacles les plus méconnus mais les plus émouvants de l’histoire de l’Évangile : l’Église de l’Orient, recevant entre ses mains, non les institutions visibles de Jérusalem — car celles-ci s’évanouirent dans les secousses des guerres — mais son âme vivante, sa langue, ses récits, sa sensibilité. Le Christ, qui avait prononcé ses paroles en araméen sous les portiques du Temple, trouvait soudain, à Édesse, à Nisibe, à Séleucie-Ctésiphon, un peuple qui parlait encore la langue de son enfance. Les psaumes y étaient chantés avec des accents proches de ceux que Jésus avait appris de Marie ; les Écritures y étaient proclamées dans un idiome qui gardait la cadence des prophètes ; les disciples y transmettaient la Bonne Nouvelle non comme un texte étranger, mais comme le souffle même de leurs pères.

Et l’on vit naître, dans les vallées de ces contrées orientales, une Église dont la tradition affirmait que ses premiers messagers venaient de Jérusalem, envoyés par les apôtres eux-mêmes. Que ce soit Addaï dans la tradition d’Édesse, ou Mari dans celle du Golfe et de la Perse, l’Orient se sentit lié au cénacle de Sion, comme une branche détachée que le vent aurait portée plus loin, mais sans qu’elle perde sa sève.

Ainsi, lorsque l’Occident voyait se former l’Église au milieu des cités grecques et romaines, l’Orient recevait à son tour une semence plus secrète : celle de la foi sémitique, proche du sol d’où elle était sortie. Tandis que les conciles, les écoles grecques et latines, et les puissances impériales façonnaient l’Occident chrétien, l’Orient gardait la simplicité de la langue apostolique, la densité symbolique de la Bible, la mémoire de Jacques le Juste, le goût des bénédictions anciennes, et l’art de prier selon la structure même de l’âme hébraïque.

Cette fidélité silencieuse n’était pas une résistance à l’œuvre universelle de l’Église ; elle en était la contrepartie nécessaire. Car il fallait que l’Évangile fût à la fois grec et sémitique, romain et oriental, enraciné dans le livre et dans l’oralité, dans le Temple et dans les expéditions missionnaires. Dieu ne voulait pas d’une seule couleur pour son Église, mais d’une harmonie.

Alors que Jérusalem devenait inaccessible, ses héritiers spirituels vivaient dans ces communautés de l’Est, parlant toujours l’araméen, priant autour de la Parole mémorisée, s’assemblant selon des rythmes inspirés des anciennes fêtes. Et quand l’Europe médiévale ignorait le plus souvent l’existence même de ces Églises, elles continuaient à chanter les psaumes dans la langue de Jésus, à lire l’Évangile dans une version qui respirait encore l’air des collines de Judée.

Ainsi se forme, à travers les siècles, cette vérité profonde : les Églises de l’Orient ne sont point des étrangères à l’Église de Jérusalem ; elles en sont les filles, non par la pompe des titres, mais par la fidélité aux origines. Elles sont comme ces ruisseaux qui, quittant la montagne où ils sont nés, gardent longtemps la fraîcheur des neiges qui les ont engendrés.

Aujourd’hui encore, alors que tant de voix modernes redécouvrent l’araméen, la mémoire apostolique, la liturgie des premiers temps, l’histoire contemple l’Orient chrétien comme un témoin vivant de la Jérusalem primitive. Et l’âme attentive y discerne un enseignement : lorsque Dieu déplace son peuple, ce n’est point pour l’éteindre, mais pour étendre sa lumière. Ce que le glaive de Titus détruisit, l’Esprit l’avait déjà porté plus loin. La lampe de Jérusalem brille encore dans les Églises d’Orient ; elle éclaire d’une flamme calme et ancienne le chemin de l’Église universelle.