Le scandale des petits peut-il justifier l’annulation d’une messe ?

À propos du recours visant la messe du pape Léon XIV à Paris

Le 26 septembre 2026, le pape Léon XIV doit célébrer une messe solennelle en plein air sur la place de la Concorde et l’avenue des Champs-Élysées, à Paris. Je me suis inscrit pour participer à cette célébration. Je n’ai pas engagé de frais importants et une éventuelle annulation n’aurait donc pas, pour moi, de conséquences financières significatives. J’en éprouverais néanmoins une véritable déception.

J’apprécie le pape actuel et la possibilité de le voir réellement, au-delà des écrans et des retransmissions, m’intéresse beaucoup. Il faut toutefois immédiatement préciser le sens de cet intérêt : on ne vient pas à la messe pour un homme, fût-il le pape, mais pour le Seigneur. Le pape n’est ni l’objet ni le centre de la célébration eucharistique. Sa présence donne pourtant à celle-ci une dimension particulière : l’évêque de Rome, ministre visible de l’unité catholique, préside le peuple chrétien rassemblé autour du Christ.

Dans le contexte de mon propre cheminement vers la pleine communion avec l’Église catholique, cette célébration aurait également une portée personnelle. Elle représenterait une rencontre concrète avec cette Église visible, historique et universelle dont j’ai progressivement redécouvert l’importance.

Or l’association Mouv’Enfants, engagée dans la défense des victimes de violences sexuelles, a déposé devant le tribunal administratif de Paris deux requêtes visant l’autorisation de cette messe : un recours en annulation pour excès de pouvoir et un référé-suspension destiné à obtenir la suspension de l’autorisation avant la tenue de l’événement.

Cette démarche soulève une question délicate. Les violences sexuelles commises contre des enfants, notamment lorsqu’elles ont été commises ou dissimulées au sein de l’Église, exigent-elles que l’on fasse annuler une messe présidée par le pape ? La sévérité avec laquelle Jésus parle du scandale causé aux petits pourrait-elle fournir une justification théologique à une telle demande ?

Il me semble nécessaire de répondre négativement, sans rien retirer à la gravité des crimes ni à la légitimité de la parole des victimes.

La terrible gravité du scandale des petits

Les paroles de Jésus concernant ceux qui scandalisent les petits comptent parmi les plus sévères de l’Évangile :

« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. »
— Matthieu 18,6

Cette parole intervient dans un passage où Jésus place un enfant au milieu de ses disciples. Le terme de « petits » possède une portée plus large que celle des seuls enfants : il peut désigner les humbles, les faibles et ceux qui croient au Christ dans une situation de vulnérabilité. Mais le geste accompli par Jésus interdit assurément d’en exclure les enfants eux-mêmes.

Le « scandale », dans son sens biblique, n’est pas seulement un événement provoquant l’indignation publique. Il est une pierre d’achoppement, une occasion de chute : quelque chose qui blesse la personne, détruit sa confiance et risque de la détourner du bien, de la foi ou de Dieu lui-même.

Les violences sexuelles commises par des clercs constituent donc un scandale dans un sens particulièrement profond. Elles blessent le corps et l’âme d’enfants ou de personnes vulnérables. Elles pervertissent une autorité spirituelle qui devait protéger et servir. Elles peuvent rendre presque impossible, pour les victimes, de séparer le visage de Dieu de celui de l’homme qui a abusé de son ministère. Lorsque ces crimes sont cachés, minimisés ou traités en fonction de la réputation de l’institution, le scandale initial se prolonge et s’aggrave.

Les paroles du Christ ne permettent aucune complaisance. Elles interdisent de relativiser les faits, de protéger les coupables, de faire taire les victimes ou de considérer la préservation de l’image de l’Église comme un bien supérieur à la vérité et à la justice.

Prendre l’Évangile au sérieux oblige donc l’Église à écouter les victimes, à reconnaître les crimes, à collaborer avec la justice, à réparer autant que possible ce qui peut l’être et à instaurer des mesures efficaces de prévention. Aucun attachement légitime à l’Église ne doit devenir un prétexte pour atténuer cette exigence.

Comprendre la démarche sans nécessairement l’approuver

On peut comprendre la logique poursuivie par Mouv’Enfants. En contestant l’autorisation de l’événement le plus visible de la visite pontificale, l’association attire nécessairement l’attention des médias, des autorités publiques et des responsables ecclésiaux. Elle cherche vraisemblablement à empêcher que l’enthousiasme entourant la venue du pape ne relègue la parole des victimes à l’arrière-plan.

La demande d’annulation peut alors être comprise comme un moyen de pression maximal. Elle oblige les organisateurs à répondre et place la question des violences sexuelles au centre du débat public entourant la visite.

Comprendre cette stratégie ne signifie cependant pas qu’il faille la considérer comme juste ou pertinente. Je peine à voir en quoi l’annulation d’une messe ferait concrètement progresser la protection des enfants, la reconnaissance des victimes, la poursuite des coupables ou la réparation des préjudices subis.

Elle risque même de déplacer le débat. Au lieu de parler principalement des victimes et des mesures nécessaires pour combattre les abus, on en vient à discuter de la possibilité, pour plusieurs centaines de milliers de catholiques, de participer à une célébration religieuse. L’attention se déplace alors de la responsabilité des auteurs et de ceux qui les ont couverts vers la liberté de culte de l’ensemble des fidèles.

Une cause juste peut être servie par un moyen inadéquat. La légitimité de la lutte contre les violences sexuelles ne rend pas automatiquement légitime toute action entreprise en son nom.

La messe n’est pas une récompense décernée à une institution irréprochable

L’un des problèmes théologiques posés par une demande d’annulation est qu’elle semble traiter la messe comme une manifestation honorifique organisée au bénéfice de l’institution catholique.

Si la messe n’était qu’une cérémonie célébrant le prestige de l’Église ou la popularité du pape, on pourrait comprendre qu’elle soit supprimée afin de signifier une désapprobation. Mais ce n’est pas ce que l’Église affirme célébrer.

La messe est le culte rendu à Dieu par l’Église unie au sacrifice du Christ. Elle n’est pas une récompense accordée à une communauté qui aurait démontré son irréprochabilité morale. Si l’Église ne pouvait célébrer l’Eucharistie qu’après avoir prouvé l’innocence de tous ses membres et la perfection de toutes ses structures, aucune messe ne pourrait jamais être célébrée.

Cela ne signifie absolument pas que la célébration eucharistique permette d’échapper à la justice. Au contraire, l’Eucharistie place l’Église sous le jugement de ce qu’elle célèbre. Elle annonce le don du Christ, sa justice, son amour des petits et son identification aux personnes vulnérables. Une Église qui célèbre ce mystère tout en refusant d’entendre les victimes entre dans une contradiction particulièrement grave avec sa propre confession de foi.

Mais cette contradiction appelle la conversion de l’Église, non la désignation de l’Eucharistie comme coupable.

Saint Paul : éprouver l’assemblée plutôt que supprimer l’Eucharistie

La première épître aux Corinthiens offre un repère important. La communauté de Corinthe connaissait de graves désordres jusque dans la célébration du repas du Seigneur. Les divisions sociales demeuraient visibles : certains mangeaient abondamment tandis que d’autres avaient faim. La manière dont l’assemblée célébrait contredisait le mystère qu’elle prétendait recevoir.

Saint Paul ne traite nullement cette contradiction avec indulgence. Il affirme que celui qui mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement se rend coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Il appelle donc chacun à s’examiner lui-même :

« Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange de ce pain et boive à cette coupe. »
— 1 Corinthiens 11,28

La réponse apostolique au scandale n’est pourtant pas l’abolition de l’Eucharistie. Paul exige que l’assemblée se réforme afin que sa conduite corresponde réellement à ce qu’elle célèbre.

Ce principe me paraît éclairant. Face aux crimes et aux silences qui ont marqué l’histoire récente de l’Église, la solution chrétienne ne consiste pas à soustraire l’Eucharistie aux fidèles. Elle consiste à laisser l’Eucharistie juger l’Église, mettre en lumière ses contradictions et l’appeler à la conversion.

La célébration ne doit pas devenir un refuge permettant à l’institution de se soustraire à la vérité. Mais elle peut devenir le lieu depuis lequel l’Église reconnaît qu’elle ne peut communier au corps livré du Christ tout en demeurant indifférente aux corps et aux vies qui ont été meurtris.

Purifier le Temple n’est pas abolir le culte

On pourrait également invoquer l’épisode de la purification du Temple. Jésus chasse les marchands et renverse leurs tables. Son geste est public, sévère et dirigé contre une corruption installée au cœur même de l’espace religieux.

Mais Jésus ne condamne pas le Temple parce qu’il est un lieu de prière. Il dénonce ce qui en défigure la vocation :

« Ma maison sera appelée maison de prière. Or vous, vous en faites une caverne de bandits. »
— Matthieu 21,13

La purification du Temple ne constitue donc pas un précédent en faveur de l’abolition du culte. Jésus chasse ce qui corrompt la maison de prière afin de lui rendre sa véritable destination.

L’analogie doit être utilisée avec prudence, mais elle conduit plutôt à demander la purification de l’Église : éloigner les coupables des situations où ils peuvent nuire, dénoncer les mécanismes de dissimulation, transformer les pratiques institutionnelles et rendre justice aux victimes. Elle ne conduit pas à empêcher les fidèles de se rassembler pour le Seigneur.

Une distinction nécessaire entre l’Église, ses membres et son Seigneur

Le débat devient rapidement confus lorsque plusieurs réalités sont identifiées les unes aux autres :

  • les crimes commis par certains membres de l’Église ;
  • les responsabilités de ceux qui ont caché ou insuffisamment traité ces crimes ;
  • les défaillances de certaines structures ecclésiales ;
  • l’ensemble des catholiques ;
  • l’Église comme réalité théologique ;
  • la célébration de l’Eucharistie ;
  • le Christ lui-même.

Ces réalités sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.

L’appartenance à l’Église ne rend pas chaque catholique personnellement coupable des crimes commis par un clerc. Inversement, l’innocence personnelle de la majorité des fidèles ne doit pas servir à nier les responsabilités institutionnelles. Il faut pouvoir reconnaître une responsabilité ecclésiale réelle sans transformer celle-ci en culpabilité collective indifférenciée.

La messe du pape à Paris rassemblera des familles, des personnes âgées, des jeunes, des personnes malades, des prêtres, des religieux et de nombreux fidèles ordinaires. Parmi eux pourront également se trouver des victimes ou des proches de victimes. Les empêcher collectivement de célébrer ne permettrait pas nécessairement de mieux identifier les responsables ni de mieux protéger les enfants.

Ce que l’on pourrait légitimement demander

Refuser l’annulation de la messe ne signifie pas demander que la visite du pape se déroule comme si les violences sexuelles n’avaient jamais existé.

Il serait légitime de souhaiter que cette visite comporte une parole claire et que la situation des victimes ne soit pas laissée hors champ. Plusieurs démarches seraient plus directement accordées à l’objectif poursuivi :

  • une rencontre du pape avec des victimes ;
  • une écoute réelle de leurs demandes ;
  • une prise de parole pontificale explicite ;
  • une prière pénitentielle ;
  • une intention particulière pour les victimes et leurs familles ;
  • la reconnaissance des responsabilités ecclésiales ;
  • l’annonce ou le rappel d’engagements précis en matière de prévention, de justice et de réparation.

Il ne s’agirait pas de transformer la messe en tribune militante. Il s’agirait de manifester que l’Église ne peut s’approcher de l’autel tout en détournant les yeux de ceux qui ont été blessés en son sein.

La liturgie ne dispense pas de la justice. Elle devrait au contraire former les consciences à la justice et rendre plus insupportable encore toute volonté de dissimulation.

Le pape n’est pas le centre de la messe, mais sa présence n’est pas indifférente

Mon désir de participer à cette célébration ne repose pas sur une confusion entre le pape et le Christ. Je ne vais pas à la messe pour contempler une personnalité publique. Je vais à la messe pour le Seigneur.

La présence du pape n’est pourtant pas un élément insignifiant. L’évêque de Rome exerce dans l’Église une mission visible d’unité. Lorsqu’il préside l’Eucharistie au milieu d’une immense assemblée, sa présence rend perceptible la communion d’une Église qui dépasse les communautés locales, les nations et les générations.

Dans mon propre parcours, cette dimension possède une signification particulière. J’ai longtemps vécu ma foi chrétienne dans des milieux où la figure du pape n’avait pas cette place. Le voir aujourd’hui présider une célébration catholique à Paris constituerait un signe concret de l’évolution de mon regard sur l’Église, son unité visible et son inscription dans l’histoire.

Une annulation me décevrait donc profondément, même si elle ne me faisait perdre aucune somme importante. Cette déception ne serait pas celle d’un admirateur privé de la rencontre avec une célébrité. Elle serait celle d’un croyant empêché de participer à un moment ecclésial et historique qu’il espérait vivre devant Dieu.

Ne pas opposer les victimes et l’Eucharistie

Il serait tragique que ce débat aboutisse à placer les catholiques devant un faux choix : défendre les victimes ou défendre la messe.

Les chrétiens devraient être parmi les premiers à exiger la vérité sur les violences commises, précisément parce qu’ils connaissent les paroles du Christ sur le scandale des petits. Ils devraient également pouvoir affirmer que l’Eucharistie n’est pas l’ennemie des victimes et qu’elle ne saurait être traitée comme la récompense honorifique d’une institution satisfaite d’elle-même.

La cause des victimes exige la vérité, la justice, la prévention, la réparation et la conversion. Elle ne me paraît pas exiger la suppression du culte rendu à Dieu.

Prendre au sérieux la parole terrible de Jésus sur ceux qui scandalisent les petits conduit à rechercher et à juger les responsables, à briser les mécanismes de silence et à protéger effectivement les personnes vulnérables. Cela ne conduit pas logiquement à considérer la messe comme coupable.

La réponse chrétienne au scandale n’est donc ni le déni des crimes ni l’abolition de l’Eucharistie. Elle est une Église qui accepte de se laisser juger, purifier et convertir par le Seigneur qu’elle célèbre.

On ne protège pas l’Eucharistie en refusant d’entendre les victimes. Mais on ne sert pas davantage les victimes en faisant de l’Eucharistie la cible du combat.