Lorsque Jésus comparaît devant le gouverneur romain Pilate, celui-ci cherche à comprendre de quelle nature est le royaume dont on accuse Jésus de se proclamer le roi. La réponse du Christ demeure l’une des plus profondes de tout l’Évangile : « Mon Royaume n’est pas de ce monde. »
Ces paroles sont parfois comprises comme si Jésus opposait simplement la terre au ciel, ou le monde présent au monde futur. Pourtant, le Christ ne dit pas que son Royaume est absent du monde. Il ajoute aussitôt : « Si mon Royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu. » Ce qu’il refuse, ce n’est pas la présence dans le monde, mais l’origine et la logique des royaumes humains fondés sur la puissance, la contrainte et la domination.
Cette distinction éclaire toute l’histoire de l’Église.
Les hommes vivent toujours dans des espaces de sociabilité : la famille, la cité, le travail, les institutions, les associations, les cultures et les nations. Chacun de ces espaces possède un esprit, une manière de comprendre la réussite, l’autorité, la justice ou le bonheur. Les personnes, en passant de l’un à l’autre, transportent cet esprit avec elles.
Le Royaume du Christ est lui aussi un espace de communion. Mais son esprit ne naît pas des ambitions humaines. Il naît du Père, il est communiqué par le Fils et répandu dans les cœurs par l’Esprit Saint. Les critères qui le gouvernent sont ceux de l’Évangile : le service plutôt que la domination, l’humilité plutôt que l’orgueil, le pardon plutôt que la vengeance, la charité plutôt que la recherche de soi.
Ainsi, lorsque les disciples quittent l’assemblée des fidèles pour retourner dans leurs familles, leurs métiers ou leurs responsabilités, ils ne transportent pas une idéologie parmi d’autres. Ils sont appelés à porter un esprit qui ne trouve pas son origine dans les logiques ordinaires du monde.
Le Royaume du Christ est donc présent au milieu des royaumes de ce monde, sans procéder de leur principe. Il traverse tous les espaces de sociabilité sans s’identifier à aucun d’eux. Il ne détruit pas les réalités humaines ; il les appelle à être progressivement transformées de l’intérieur.
Cette parole éclaire aussi l’histoire de l’Église. Chaque fois que les chrétiens ont oublié que leur Royaume ne procédait pas des logiques du monde, la mondanité s’est installée. Chaque fois qu’ils ont retrouvé l’esprit du Christ, ils sont devenus, au cœur même de la société, les témoins d’un Royaume dont la force ne réside ni dans les armes, ni dans le prestige, ni dans le pouvoir, mais dans la vérité et dans l’amour.
Ainsi, « Mon Royaume n’est pas de ce monde » ne signifie pas que le Royaume serait étranger à notre histoire. Cela signifie qu’il introduit dans l’histoire un principe nouveau. Il est un Royaume qui habite le monde sans recevoir du monde son esprit, un Royaume qui emprunte les chemins des hommes tout en demeurant animé par la vie même de Dieu.
