Les personnes, nœuds du réseau des espaces de sociabilité

Nous traversons tous, au cours de notre existence, une multitude d’espaces de sociabilité. La famille, l’école, les groupes d’amis, l’université, le monde professionnel, les associations, la paroisse, les institutions civiles : chacun de ces lieux contribue, à sa manière, à façonner notre intelligence, notre sensibilité et notre manière d’habiter le monde.

Pourtant, ces espaces ne sont pas des univers fermés, séparés les uns des autres comme des îles isolées. Ils communiquent sans cesse. Mais ils ne le font pas d’abord par leurs bâtiments, leurs règlements ou leurs institutions. Ils communiquent par les personnes.

Chaque être humain est un point de rencontre entre plusieurs mondes.

L’enfant qui grandit dans sa famille entre un jour à l’école. L’élève devient étudiant. L’étudiant devient salarié. Le salarié devient époux, parent, responsable associatif, paroissien ou élu local. Tout au long de cette histoire, c’est toujours la même personne qui franchit les frontières entre ces différents espaces de sociabilité.

Or cette personne ne se présente jamais les mains vides.

Elle apporte avec elle une manière de parler, des habitudes, une culture, des convictions, des blessures, des espérances, des manières de travailler, de dialoguer, d’exercer l’autorité ou de vivre les relations. Elle transporte, souvent sans en avoir conscience, une partie de l’esprit des milieux qui l’ont formée.

Ainsi, les personnes deviennent les véritables nœuds du réseau des espaces de sociabilité.

Par elles circulent les idées, les valeurs, les traditions, les récits, les symboles et les pratiques. Une famille influence une entreprise parce que des parents y travaillent. Une université marque durablement ceux qui y ont été formés. Une paroisse envoie chaque semaine des fidèles dans leurs familles, leurs entreprises et leurs quartiers. Une association transforme peu à peu la manière d’agir de ses membres, qui diffuseront ensuite cet esprit ailleurs.

L’histoire humaine apparaît alors comme une immense circulation d’influences portée par les personnes.

Pendant des siècles, cette circulation demeura principalement liée aux déplacements des hommes. Pour qu’un esprit passe d’un espace de sociabilité à un autre, il fallait généralement qu’une personne s’y rende physiquement. Le maître enseignait ses élèves, le prédicateur s’adressait à son assemblée, le marchand voyageait de ville en ville, le missionnaire parcourait les routes et les mers. La diffusion des cultures suivait le rythme des déplacements humains.

Le développement de l’audiovisuel au XXᵉ siècle, puis celui d’Internet au XXIᵉ siècle, ont profondément transformé cette dynamique. Les personnes demeurent les véritables nœuds du réseau des espaces de sociabilité, mais elles disposent désormais de médiations techniques qui démultiplient considérablement leur capacité d’influence.

Une même personne peut aujourd’hui entrer, par sa voix, son image ou ses écrits, dans des millions de foyers sans jamais quitter son lieu de travail. Un professeur peut enseigner à des étudiants répartis sur plusieurs continents. Un journaliste peut influencer l’opinion publique d’un pays entier. Un artiste peut toucher simultanément des publics appartenant à des cultures très différentes. Un évêque ou un prédicateur peut annoncer l’Évangile à des fidèles qu’il ne rencontrera jamais personnellement.

Les médias audiovisuels et Internet ne remplacent donc pas les personnes ; ils amplifient leur présence. Ils permettent à une même personne d’être, en quelque sorte, présente dans une multitude d’espaces de sociabilité à la fois. Les distances géographiques s’effacent, tandis que les frontières entre les différents milieux deviennent beaucoup plus perméables.

Cette évolution explique aussi la naissance du phénomène contemporain de la célébrité médiatique. Les grandes figures de la télévision, du cinéma, de la musique, du journalisme ou des réseaux sociaux ne sont pas seulement connues d’un grand nombre de personnes. Elles deviennent des médiations culturelles majeures. Leur manière de parler, leurs goûts, leurs opinions, leurs comportements et leurs valeurs peuvent influencer des millions d’individus appartenant à des espaces de sociabilité très différents.

Cette révolution des communications possède une profonde ambivalence. Elle offre à l’Évangile des possibilités missionnaires sans précédent. La Parole de Dieu, les enseignements de l’Église, les célébrations liturgiques ou les témoignages de foi peuvent désormais rejoindre instantanément des personnes réparties dans le monde entier. Mais ces mêmes réseaux permettent également la diffusion rapide de toutes les idéologies, de toutes les modes et de toutes les formes de mondanité.

La question fondamentale demeure donc inchangée : quel esprit circule à travers ces médiations ?

Les techniques de communication ne produisent pas elles-mêmes un esprit. Elles transportent celui des personnes qui les utilisent. Les médias et Internet sont des accélérateurs de circulation, non les véritables sources des influences. Derrière chaque parole, chaque image, chaque vidéo ou chaque publication se trouve toujours une personne qui transmet une certaine vision de l’homme, de la société et du monde.

Cette observation éclaire d’une lumière nouvelle la mission de l’Église. Le Christ n’a pas seulement confié un message à transmettre ; il a formé des personnes appelées à devenir elles-mêmes des médiations vivantes de son Royaume. Aujourd’hui comme hier, ce sont ces personnes qui demeurent les véritables nœuds du réseau humain. Mais les moyens de communication contemporains leur permettent de porter l’esprit qu’elles ont reçu bien au-delà des frontières de leurs espaces de sociabilité immédiats.

Ainsi, l’histoire des techniques de communication apparaît comme un chapitre de l’histoire plus vaste des médiations humaines. Les personnes continuent de recevoir, d’assimiler et de transmettre les esprits qui les habitent ; l’audiovisuel et Internet ont simplement donné à cette circulation une ampleur et une rapidité que les générations précédentes n’auraient pu imaginer.