La présence du Christ : le mystère est-il plus grand que notre syllogisme ?

Les controverses sur l’Eucharistie commencent souvent trop tard. Elles s’ouvrent au moment où l’on discute déjà des paroles : « Ceci est mon corps », alors que les véritables divergences se sont formées bien en amont, dans la manière même de concevoir le Christ ressuscité et son rapport à son Église.

L’article que nous examinons mérite d’être salué pour une intuition juste : avant de parler de l’Eucharistie, il convient de réfléchir à la présence du Christ auprès des siens. En cela, son auteur adopte une démarche plus profonde que bien des polémiques habituelles. Il rappelle avec raison que le Christ demeure réellement présent par son Esprit, que l’Ascension n’est pas un abandon de son Église, et que le Saint-Esprit est le lien vivant qui nous unit au Sauveur.

Sur tous ces points, le catholique ne peut qu’acquiescer.

Mais c’est précisément au moment où commence le raisonnement que surgit la divergence.

Une alternative que l’Écriture n’impose jamais

L’auteur établit progressivement une opposition implicite.

Puisque le Christ est présent par son Esprit, il ne pourrait être présent autrement.

Puisque son corps glorifié est au ciel, il ne pourrait être substantiellement présent dans le sacrement.

Or cette conclusion ne découle ni de l’Écriture ni de la Tradition. Elle repose sur une prémisse silencieuse : les différents modes de présence du Christ s’excluraient mutuellement.

Mais pourquoi faudrait-il choisir ?

Pourquoi la présence par le Saint-Esprit empêcherait-elle la présence sacramentelle ?

Pourquoi le Christ glorifié ne pourrait-il agir de plusieurs manières à la fois ?

L’Église catholique n’a jamais opposé ces présences. Elle les reçoit toutes comme des manifestations diverses du même Seigneur vivant.

Le Christ est présent dans sa Parole.

Il est présent au milieu de ceux qui sont réunis en son nom.

Il est présent dans les pauvres.

Il est présent dans son Église par son Esprit.

Et il est présent, d’une manière unique et incomparable, dans l’Eucharistie.

Ces présences ne se concurrencent pas ; elles procèdent toutes du même mystère pascal.

La Résurrection a changé la condition de l’humanité du Christ

Le véritable point de séparation apparaît ici.

Le raisonnement protestant suppose que le corps glorifié du Christ demeure soumis aux mêmes conditions spatiales que notre propre corps.

Or les Évangiles présentent déjà tout autre chose.

Le Ressuscité entre alors que les portes sont fermées.

Il apparaît et disparaît.

Il est reconnu puis soudain invisible à Emmaüs.

Il manifeste une véritable corporéité, mais selon un mode nouveau, qui dépasse les catégories ordinaires de notre expérience.

Saint Paul parle d’un « corps glorieux », d’un « corps spirituel », non pour nier sa réalité, mais pour exprimer sa transformation.

La Résurrection n’a pas simplement rendu la vie au corps du Christ ; elle l’a introduit dans une condition nouvelle.

Dès lors, vouloir appliquer sans nuance au Christ glorifié les limites ordinaires de notre expérience corporelle revient à mesurer la création nouvelle avec les instruments de l’ancienne.

Jean 16 ne tranche pas la question eucharistique

L’article s’appuie largement sur cette parole du Seigneur :

« Il vous est avantageux que je m’en aille. »

Cette parole est magnifique.

L’Église la reçoit pleinement.

Oui, l’envoi du Saint-Esprit inaugure une communion plus profonde que celle dont bénéficiaient les disciples durant la vie terrestre de Jésus.

Mais cette parole ne dit nullement que le Christ ne pourra plus se rendre présent autrement.

Elle annonce la Pentecôte.

Elle n’exclut en rien l’Eucharistie.

Le même Christ qui promet l’Esprit est aussi celui qui dit :

« Ceci est mon corps. »

Les deux promesses ne s’opposent pas.

Au contraire, c’est précisément l’Esprit Saint qui rend possible la présence sacramentelle du Christ dans son Église.

La présence de l’Esprit n’est donc pas une alternative à l’Eucharistie ; elle en est la condition.

La logique biblique est celle de la demeure

L’article décrit surtout une présence par influence.

Comme le soleil agit à distance, le Christ exercerait son influence par son Esprit.

Cette image possède sa part de vérité.

Mais elle demeure insuffisante.

Toute l’histoire biblique est traversée par un autre thème : celui de la demeure de Dieu parmi les hommes.

La gloire remplit le Tabernacle.

La nuée remplit le Temple.

Le Verbe se fait chair et habite parmi nous.

L’Esprit vient habiter dans les croyants.

Enfin, le Christ donne son Corps et son Sang comme nourriture de son peuple.

Le Dieu de la Bible n’agit pas seulement de loin ; il vient demeurer avec ceux qu’il aime.

L’Eucharistie apparaît ainsi comme l’accomplissement sacramentel de cette longue histoire de la présence divine.

Une raison au service du mystère

Le raisonnement protestant possède une cohérence certaine.

Mais la cohérence logique ne suffit pas à épuiser le mystère.

La théologie catholique ne demande pas d’abandonner la raison.

Elle demande seulement de reconnaître qu’elle atteint ici une frontière.

Le Christ ressuscité appartient déjà au monde nouveau inauguré par Pâques.

Sa manière d’être présent ne peut donc être enfermée dans les catégories ordinaires de notre expérience.

Lorsque l’Église adore le Christ présent dans l’Eucharistie, elle ne prétend pas expliquer le mystère.

Elle reçoit humblement la parole du Seigneur.

Elle ne cherche pas à mesurer le Ressuscité selon les lois de notre monde ; elle laisse le Ressuscité révéler lui-même les possibilités de sa gloire.

La Tradition, témoin du mystère

Enfin, une question demeure.

Si le Christ n’avait voulu être présent que spirituellement dans l’Eucharistie, comment expliquer que les Églises d’Orient comme d’Occident, les Pères grecs comme les Pères latins, les antiques liturgies syriaques, coptes, arméniennes, byzantines et romaines aient unanimement adoré dans le pain consacré le Corps du Seigneur ?

Cette convergence ne constitue pas une démonstration mathématique.

Mais elle invite à une profonde humilité.

L’Église n’a pas inventé ce mystère ; elle l’a reçu.

Depuis les Apôtres, elle célèbre le même sacrifice, rompt le même pain et confesse la même présence.

Face à ce témoignage ininterrompu, le croyant catholique choisit de faire confiance non à la seule puissance de son raisonnement, mais à cette mémoire vivante dans laquelle le Christ continue d’enseigner son peuple.

Ainsi, la véritable question n’est peut-être pas : « Comment le Christ peut-il être présent dans l’Eucharistie ? »

Elle est plutôt : « Jusqu’où sommes-nous prêts à laisser le Christ glorifié dépasser les limites de nos propres catégories ? »

Là où le raisonnement humain conclut : « Cela ne peut être », l’Église demeure à l’écoute de cette parole toujours étonnante du Seigneur :

« Ceci est mon corps, livré pour vous. »

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