Introduction : un vieux rêve de l’humanité
Depuis les origines de la civilisation, l’être humain cherche à comprendre le monde dans son ensemble. Les générations se succèdent, les civilisations naissent et disparaissent, les découvertes s’accumulent, mais une même aspiration demeure : donner un sens à la diversité du réel et transmettre ce qui a été appris à ceux qui viendront après.
Chaque génération hérite d’un immense patrimoine de connaissances. Ce patrimoine est constitué de l’expérience des peuples, des découvertes scientifiques, des œuvres littéraires et artistiques, des traditions religieuses, des témoignages historiques, des inventions techniques et de bien d’autres richesses encore. Pourtant, ces connaissances sont naturellement dispersées. Elles sont conservées dans les livres, les bibliothèques, les archives, les écoles, les universités, les musées, les traditions orales et, aujourd’hui, dans les immenses ressources numériques accessibles par Internet.
Très tôt est née une ambition : rassembler ce savoir, l’organiser, le préserver et le transmettre. Cette ambition ne répond pas seulement à un besoin pratique. Elle traduit une conviction plus profonde : le monde est intelligible. Derrière la diversité des phénomènes, il existe un ordre que l’intelligence humaine peut progressivement découvrir. Comprendre consiste alors non seulement à accumuler des informations, mais aussi à discerner les relations qui les unissent.
C’est de cette ambition qu’est née la tradition encyclopédique. Depuis les premières grandes compilations de l’Antiquité jusqu’aux encyclopédies collaboratives d’Internet, en passant par les immenses collections qui ont rempli les bibliothèques familiales du XXᵉ siècle, les encyclopédies ont cherché à offrir une vue d’ensemble des connaissances humaines. Chacune a utilisé les moyens de son époque, mais toutes ont poursuivi un objectif commun : rendre le savoir plus accessible, plus cohérent et plus facilement transmissible.
Cette histoire ne s’est pas arrêtée avec Internet. Les moteurs de recherche, les encyclopédies en ligne et, plus récemment, les intelligences artificielles génératives prolongent à leur manière ce vieux rêve de l’humanité. Les outils changent, mais la question demeure la même : comment organiser les connaissances pour mieux comprendre le réel ?
C’est cette longue histoire que retrace ce chapitre. Elle conduit des premiers encyclopédistes de l’Antiquité jusqu’aux outils numériques d’aujourd’hui. Elle montre aussi comment cette tradition a profondément marqué mon propre parcours, notamment à travers l’encyclopédie Axis qui occupait une place importante dans la bibliothèque familiale, avant de trouver un prolongement dans le projet Nexus Rerum, dont l’ambition n’est plus seulement d’organiser les connaissances, mais de mettre en lumière les médiations qui relient les personnes, les œuvres, les événements et les idées au sein d’une même histoire.
I. Les premières encyclopédies : conserver la mémoire du monde
Le désir de rassembler toutes les connaissances n’est pas né au siècle des Lumières. Il est presque aussi ancien que les grandes civilisations elles-mêmes. Dès que les hommes ont commencé à accumuler un patrimoine de savoirs, ils ont éprouvé le besoin de le préserver, de l’organiser et de le transmettre aux générations suivantes. L’histoire des encyclopédies est ainsi l’histoire d’un immense effort de mémoire.
Dans l’Antiquité, cette ambition trouve l’une de ses plus célèbres expressions avec Pline l’Ancien. Au Ier siècle de notre ère, il compose son Histoire naturelle, œuvre monumentale qui rassemble les connaissances de son temps sur les animaux, les plantes, les minéraux, la médecine, la géographie, l’astronomie, les arts et bien d’autres domaines. Pline ne prétend pas découvrir un savoir nouveau ; il recueille, ordonne et transmet l’héritage intellectuel des savants grecs et romains. Son œuvre devient pendant des siècles une référence majeure pour l’Occident.
Après la chute de l’Empire romain, une grande partie de ce patrimoine intellectuel est conservée dans les monastères, les écoles cathédrales et, plus tard, les universités médiévales. Les copistes reproduisent patiemment les manuscrits anciens, tandis que les théologiens, les philosophes et les maîtres des écoles cherchent à intégrer les connaissances héritées de l’Antiquité dans une vision chrétienne du monde.
Les encyclopédies médiévales naissent dans ce contexte. Elles ne sont pas de simples recueils d’informations destinés à satisfaire la curiosité. Elles répondent à une conviction profondément enracinée : toute vérité procède de Dieu, créateur du ciel et de la terre. Étudier la nature, l’histoire, les arts ou les sciences, c’est donc, d’une certaine manière, contempler l’œuvre du Créateur.
Les grands encyclopédistes du Moyen Âge, tels qu’Isidore de Séville ou Vincent de Beauvais, cherchent moins à accumuler des connaissances qu’à en montrer l’harmonie. Chaque discipline trouve sa place dans un ensemble plus vaste. Les réalités matérielles, les êtres vivants, les sociétés humaines et les vérités spirituelles ne sont pas considérés comme des domaines indépendants, mais comme les différentes dimensions d’un même ordre voulu par Dieu.
Cette vision repose sur une conception du monde héritée à la fois de la philosophie antique et de la foi chrétienne. L’univers est un cosmos, c’est-à-dire un ordre intelligible. Rien n’est entièrement isolé ; chaque créature possède une place, une finalité et entretient des relations avec les autres. Comprendre une chose consiste donc à la replacer dans cet ordre général.
Les premières encyclopédies ne sont donc pas seulement des instruments de consultation. Elles sont des tentatives de représenter l’unité du savoir. Derrière la diversité des connaissances, leurs auteurs cherchent à faire apparaître une cohérence profonde, convaincus que le monde n’est pas un assemblage chaotique de faits, mais une création dont les différentes parties se répondent et s’éclairent mutuellement.
Cette ambition de relier les connaissances à l’intérieur d’un ensemble cohérent traversera les siècles. Elle prendra des formes nouvelles à la Renaissance, puis connaîtra une transformation décisive au XVIIIᵉ siècle avec l’entreprise encyclopédique de Diderot et d’Alembert.
II. Diderot : organiser le savoir des Lumières
Au XVIIIᵉ siècle, le projet encyclopédique connaît une transformation décisive. Les savants ne renoncent pas à l’ambition de rassembler l’ensemble des connaissances, mais ils proposent désormais une nouvelle manière de les organiser et de les transmettre. Cette évolution trouve son expression la plus célèbre dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dirigée par Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert.
Publiée entre 1751 et 1772, cette œuvre monumentale rassemble des milliers d’articles rédigés par de nombreux auteurs. Son objectif dépasse largement celui d’un simple dictionnaire. Il ne s’agit pas seulement de définir des mots ou d’accumuler des informations, mais de présenter de manière raisonnée l’ensemble des connaissances humaines : les sciences, les techniques, les métiers, les arts, la philosophie, l’histoire et bien d’autres domaines.
L’Encyclopédie est profondément marquée par l’esprit des Lumières. Ses auteurs sont convaincus que la raison humaine, l’observation et l’expérience permettent de mieux comprendre le monde. Ils souhaitent diffuser largement le savoir afin de favoriser le progrès intellectuel, scientifique et technique. La connaissance ne doit plus demeurer le privilège de quelques érudits ; elle doit devenir accessible au plus grand nombre.
Cette entreprise se distingue également par l’attention qu’elle porte aux métiers et aux techniques. Les artisans, les ingénieurs et les ouvriers ne sont plus considérés comme de simples exécutants : leurs savoir-faire méritent d’être étudiés, décrits et transmis au même titre que les connaissances théoriques. Les nombreuses planches illustrées de l’Encyclopédie témoignent de cette volonté de conserver la mémoire des techniques de son époque.
L’une des innovations les plus remarquables de l’œuvre est son système de renvois entre les articles. Le lecteur n’est pas invité à lire l’Encyclopédie de manière linéaire. Au contraire, il est constamment conduit d’un sujet à un autre, découvrant progressivement les relations qui unissent les différentes disciplines. La connaissance apparaît comme un vaste réseau où chaque domaine éclaire les autres.
Cette manière d’organiser le savoir constitue une rupture importante avec les encyclopédies médiévales. Celles-ci présentaient les connaissances dans le cadre d’un ordre cosmique et théologique où Dieu était le principe ultime de toute intelligibilité. L’Encyclopédie de Diderot conserve l’idée que les savoirs forment un ensemble cohérent, mais elle fonde cette cohérence principalement sur les capacités de la raison humaine et sur les relations que les hommes découvrent entre les différents domaines de la connaissance.
Malgré cette évolution intellectuelle, une continuité demeure. Comme leurs prédécesseurs, Diderot et d’Alembert refusent de considérer les connaissances comme une simple juxtaposition de faits. Ils cherchent eux aussi à montrer les liens qui unissent les sciences, les arts et les métiers. L’idée encyclopédique reste donc celle d’une unité du savoir, même si son fondement philosophique a changé.
L’influence de cette œuvre sera considérable. Elle donnera son nom au genre encyclopédique et inspirera les grandes encyclopédies des siècles suivants. Au XIXᵉ puis au XXᵉ siècle, de nouveaux éditeurs reprendront cette ambition de réunir l’ensemble des connaissances humaines dans des collections toujours plus accessibles au grand public. Les encyclopédies qui entreront dans les bibliothèques familiales, jusqu’à Axis et Universalis, s’inscriront ainsi dans une tradition dont l’Encyclopédie des Lumières constitue l’un des jalons majeurs.
III. Le XXᵉ siècle : l’âge d’or des encyclopédies
Au cours du XXᵉ siècle, le projet encyclopédique atteint une maturité sans précédent. Les progrès de l’imprimerie, le développement de l’enseignement, l’augmentation du niveau d’instruction et l’essor de l’édition permettent aux encyclopédies de pénétrer dans un nombre croissant de foyers. Ce qui était autrefois réservé aux bibliothèques savantes ou aux grandes institutions devient progressivement accessible aux familles.
De grandes maisons d’édition, telles que Larousse, Hachette, Encyclopædia Britannica ou Encyclopædia Universalis, consacrent des moyens considérables à la réalisation d’ouvrages encyclopédiques toujours plus complets. Des centaines, parfois des milliers de spécialistes sont sollicités afin de rédiger des articles couvrant l’ensemble des domaines de la connaissance : histoire, géographie, sciences, littérature, philosophie, arts, techniques, médecine ou encore économie.
Ces encyclopédies ne sont plus de simples dictionnaires. Elles proposent de véritables synthèses, abondamment illustrées de cartes, de photographies, de schémas et de tableaux. Leur objectif est de permettre au lecteur non seulement de trouver une information précise, mais aussi de comprendre un sujet dans son contexte et d’établir des liens avec d’autres domaines grâce aux renvois et aux index.
À partir des années 1980 et surtout des années 1990, les encyclopédies connaissent une nouvelle évolution avec l’apparition de l’informatique familiale. Les éditeurs ne se contentent plus des volumes imprimés : ils y ajoutent des CD-ROM, des cassettes vidéo, des atlas interactifs et d’autres supports multimédias. L’encyclopédie devient un véritable univers documentaire où le texte, l’image, la cartographie et l’audiovisuel se complètent pour faciliter l’apprentissage.
C’est dans ce contexte qu’apparaît Axis : l’univers documentaire Hachette. Plus qu’une simple encyclopédie, Axis est conçue comme une porte d’entrée vers l’ensemble des connaissances. Son organisation thématique, ses nombreux renvois et ses différents supports invitent le lecteur à explorer le savoir en établissant des connexions entre les disciplines. Elle représente sans doute l’un des derniers grands projets encyclopédiques familiaux avant la généralisation d’Internet.
Dans ma propre histoire, Axis a occupé une place particulière. Mes parents avaient choisi d’acquérir cette encyclopédie, qui devint rapidement l’une de mes principales portes d’entrée vers le monde. Lorsqu’une question surgissait sur un pays, un personnage historique, un phénomène scientifique ou une espèce animale, il était naturel d’ouvrir l’un de ses volumes pour chercher la réponse. Bien avant les moteurs de recherche, cette bibliothèque familiale constituait pour moi une médiation privilégiée entre ma curiosité et l’immensité des connaissances humaines.
Avec le recul, je comprends que cette encyclopédie n’a pas seulement enrichi ma culture générale. Elle a aussi façonné une certaine manière de penser. En passant d’un article à un autre, en suivant les renvois, en découvrant les liens entre les disciplines, j’apprenais progressivement que le savoir forme un ensemble cohérent plutôt qu’une juxtaposition d’informations isolées. Sans le savoir, j’étais déjà initié à une manière de regarder le réel qui allait profondément influencer ma démarche intellectuelle.
Le XXᵉ siècle peut ainsi être considéré comme l’âge d’or des encyclopédies. Jamais auparavant les connaissances humaines n’avaient été rassemblées avec une telle ampleur, une telle rigueur et une telle accessibilité. Pourtant, au moment même où ces grandes collections atteignaient leur apogée, une révolution technologique se préparait. L’apparition d’Internet allait bientôt transformer en profondeur notre manière d’accéder au savoir, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire des médiations de la connaissance.
IV. Internet change la manière de connaître
À la fin du XXᵉ siècle, une révolution technologique vient profondément transformer l’accès au savoir : l’essor d’Internet. Si l’imprimerie avait permis de diffuser les connaissances à une échelle sans précédent, le réseau mondial bouleverse à son tour les habitudes acquises depuis plusieurs siècles.
Pendant longtemps, consulter une encyclopédie supposait de posséder les volumes correspondants dans sa bibliothèque ou de se rendre dans une bibliothèque publique. Les connaissances étaient rassemblées dans des ouvrages soigneusement édités, mis à jour au rythme des nouvelles éditions. Cette organisation avait fait ses preuves, mais elle présentait des limites : le coût des collections était élevé, les mises à jour étaient espacées et l’espace disponible imposait une sélection des sujets traités.
Internet change radicalement cette situation. Désormais, les informations peuvent être publiées, corrigées et enrichies en permanence. Les frontières matérielles disparaissent : il n’est plus nécessaire d’imprimer de nouveaux volumes pour intégrer une découverte scientifique, un événement historique ou une évolution géopolitique. Le savoir devient immédiatement accessible depuis un ordinateur, puis quelques années plus tard depuis un téléphone portable.
Dans le même temps, les moteurs de recherche, et en particulier Google, transforment notre manière de trouver une information. Au lieu de parcourir une table des matières ou un index alphabétique, il suffit désormais de formuler une requête pour obtenir instantanément une liste de résultats. Le chemin d’accès au savoir devient plus direct et plus rapide.
L’apparition de Wikipédia en 2001 marque une nouvelle étape. Pour la première fois, une encyclopédie de dimension mondiale est construite de manière collaborative. Des milliers de contributeurs, répartis dans de nombreux pays, participent à la rédaction, à la correction et à l’actualisation des articles. L’encyclopédie cesse d’être une œuvre figée pour devenir un projet vivant, continuellement enrichi par une communauté internationale.
Cette évolution modifie profondément la manière de connaître. Avec les encyclopédies traditionnelles, le lecteur suivait souvent un parcours organisé par les éditeurs : un article renvoyait à un autre, invitant à explorer progressivement les différentes branches du savoir. Internet privilégie davantage la recherche ponctuelle. On cherche une réponse précise, on consulte une page, puis l’on passe rapidement à une autre question. L’accès à l’information devient plus rapide, mais aussi plus fragmenté.
Il serait cependant erroné d’opposer totalement les encyclopédies d’hier et les ressources numériques d’aujourd’hui. Internet n’a pas supprimé le besoin d’organiser les connaissances ; il a déplacé cette organisation. Les liens hypertextes prolongent, sous une forme nouvelle, les anciens renvois encyclopédiques. Les moteurs de recherche, les bases de données et les encyclopédies en ligne constituent à leur manière de nouveaux outils de navigation au sein d’un savoir devenu immensément plus vaste.
Ainsi, Internet ne marque pas la fin du projet encyclopédique. Il en représente plutôt une profonde transformation. L’ambition demeure la même : rendre le savoir accessible au plus grand nombre. En revanche, les moyens changent. Les lourds volumes imprimés cèdent progressivement la place aux ressources numériques, ouvrant la voie à une nouvelle étape de cette histoire : celle des intelligences artificielles génératives, qui ne se contentent plus de donner accès à l’information, mais permettent désormais d’entrer en dialogue avec elle.
V. L’IA générative : une nouvelle médiation
Au début du XXIᵉ siècle, une nouvelle évolution vient transformer notre rapport aux connaissances : l’apparition des intelligences artificielles génératives. Après les encyclopédies imprimées, les encyclopédies collaboratives et les moteurs de recherche, une nouvelle forme de médiation du savoir voit le jour.
Les encyclopédies traditionnelles proposaient des articles rédigés par des spécialistes. Les moteurs de recherche permettaient de retrouver rapidement les documents pertinents parmi les milliards de pages disponibles sur Internet. Les intelligences artificielles génératives introduisent une approche différente : elles rendent possible un véritable dialogue avec les connaissances.
L’utilisateur ne consulte plus seulement un article ou une page web. Il peut poser une question dans son propre langage, demander des explications adaptées à son niveau, approfondir un point particulier, comparer plusieurs notions ou explorer progressivement un sujet au fil de la conversation. L’accès au savoir devient interactif.
Cette évolution ne signifie pas que les encyclopédies, les livres ou les articles scientifiques deviennent inutiles. Bien au contraire, les intelligences artificielles s’appuient sur l’immense patrimoine intellectuel constitué au fil des siècles. Elles n’ont de valeur que parce qu’elles s’inscrivent dans cette longue tradition de transmission des connaissances. Les ouvrages de référence, les publications scientifiques, les bibliothèques et les archives demeurent les fondements sur lesquels repose toute synthèse sérieuse.
L’intelligence artificielle ne remplace donc pas le travail des chercheurs, des historiens, des enseignants ou des auteurs. Elle constitue une nouvelle médiation entre le lecteur et cet immense patrimoine de connaissances. Son rôle est moins de produire un savoir inédit que d’aider chacun à naviguer dans une masse d’informations devenue considérable, à rapprocher des domaines différents et à mettre en lumière des relations qui auraient pu passer inaperçues.
En ce sens, l’IA générative prolonge une intuition déjà présente chez les premiers encyclopédistes. Depuis Pline l’Ancien jusqu’à Diderot, depuis les grandes encyclopédies du XXᵉ siècle jusqu’à Wikipédia, une même ambition traverse les siècles : rendre le savoir plus accessible et mieux organisé. L’intelligence artificielle poursuit cette histoire en proposant une médiation nouvelle, fondée non plus seulement sur la consultation d’articles, mais sur l’échange et le dialogue.
Cette évolution ouvre également de nouvelles responsabilités. Parce qu’une intelligence artificielle produit des synthèses plutôt que des sources originales, ses réponses doivent être confrontées aux documents, aux témoignages et aux travaux des spécialistes. Elle facilite l’exploration des connaissances, mais elle ne dispense jamais de l’esprit critique ni de la vérification des informations.
C’est précisément dans ce contexte qu’est né mon projet Nexus Rerum. Les encyclopédies m’ont appris à organiser les connaissances. Internet m’a donné accès à une quantité presque illimitée d’informations. Les intelligences artificielles me permettent désormais d’explorer les liens qui unissent ces informations, de retracer les médiations historiques et de construire progressivement une vision d’ensemble.
Nexus Rerum ne cherche donc pas à devenir une encyclopédie supplémentaire. Son ambition est différente. Là où les encyclopédies répondent principalement à la question : « Que savons-nous ? », Nexus Rerum cherche à répondre à une autre interrogation : « Par quels chemins, par quelles médiations et à travers quelles continuités historiques ce savoir est-il parvenu jusqu’à nous ? »
Ainsi, l’histoire des encyclopédies ne s’achève pas avec l’intelligence artificielle. Elle entre dans une nouvelle étape. Après avoir appris à conserver le savoir, à l’organiser, à le diffuser et à le rendre accessible au monde entier, l’humanité dispose désormais d’outils capables d’accompagner chacun dans l’exploration de ce vaste réseau de connaissances. Cette évolution ne met pas fin au projet encyclopédique ; elle lui ouvre un horizon nouveau, où la compréhension naît de plus en plus de la mise en relation des savoirs, des histoires et des médiations qui constituent notre mémoire collective.
VI. Pourquoi Nexus Rerum ?
En parcourant l’histoire des encyclopédies, une conviction s’est progressivement imposée à moi. Derrière la diversité des époques, des techniques et des supports, une même aspiration traverse les siècles : rendre le réel intelligible en organisant les connaissances.
Les encyclopédistes de l’Antiquité ont voulu préserver la mémoire du monde. Les auteurs médiévaux ont cherché à manifester l’harmonie de la création. Diderot et les philosophes des Lumières ont organisé les connaissances humaines selon une architecture rationnelle. Les grandes encyclopédies du XXᵉ siècle les ont rendues accessibles à un très large public. Internet a ensuite permis leur diffusion mondiale, tandis que Wikipédia les a ouvertes à une élaboration collaborative. Enfin, les intelligences artificielles génératives offrent aujourd’hui une nouvelle manière d’explorer cet immense patrimoine par le dialogue et la synthèse.
À chacune de ces étapes, les connaissances humaines ont été davantage rassemblées, structurées et rendues accessibles. L’humanité a progressivement constitué un patrimoine documentaire d’une richesse sans précédent. Ce patrimoine n’est pas apparu spontanément ; il est le fruit d’une longue chaîne de médiations : auteurs, copistes, traducteurs, imprimeurs, éditeurs, enseignants, bibliothécaires, chercheurs, ingénieurs, informaticiens, communautés collaboratives et bien d’autres encore ont contribué, chacun à leur manière, à transmettre les connaissances jusqu’à nous.
Nexus Rerum est lui-même l’héritier de cette histoire. Il n’aurait pas été possible sans toutes ces médiations accumulées au fil des siècles. Les encyclopédies, les bibliothèques, les archives, les moteurs de recherche, Wikipédia et les intelligences artificielles constituent autant d’outils grâce auxquels il devient possible d’explorer des domaines extrêmement variés et d’établir des liens entre eux. Mon projet s’appuie pleinement sur cet héritage. Il ne cherche pas à le remplacer, mais à en faire un usage particulier.
Les encyclopédies répondent admirablement à la question : « Que savons-nous ? » Elles décrivent les personnes, les lieux, les œuvres, les événements et les concepts. Mais, à mesure que j’avançais dans mes recherches, une autre interrogation s’est imposée à moi :
Comment ces réalités sont-elles devenues connaissables ?
Connaître une chose ne consiste jamais à l’appréhender directement, comme si elle se présentait à nous sans intermédiaire. Nous connaissons toujours le réel à travers des médiations : les témoignages, les textes, les traditions, les œuvres, les institutions, les découvertes scientifiques, les cartes, les images, les langues, les outils techniques, les bibliothèques, les encyclopédies et, aujourd’hui, les ressources numériques et les intelligences artificielles. Le réel ne se donne pas immédiatement ; il se laisse découvrir par un patient travail de transmission et d’interprétation.
C’est précisément cette intuition qui est au cœur de Nexus Rerum. Son ambition n’est pas seulement de mettre en relation des connaissances déjà établies. Elle est de mettre en lumière le réseau des médiations qui rend ces connaissances possibles. Chaque personne, chaque œuvre, chaque découverte, chaque institution et chaque événement apparaît comme un nœud au sein d’une immense trame historique où les influences, les héritages et les transmissions se croisent sans cesse.
Ainsi, les ressources encyclopédiques accumulées depuis l’Antiquité ne constituent pas seulement une documentation au service de Nexus Rerum. Elles font elles-mêmes partie de son objet d’étude. Elles sont des médiations parmi d’autres, et leur histoire manifeste comment les hommes ont progressivement construit les chemins qui permettent d’accéder au savoir.
Cette démarche conduit également à une certaine manière de pratiquer le discernement. Comprendre ne consiste pas simplement à accumuler des informations, mais à reconnaître les médiations qui les transmettent, à évaluer leur fiabilité, à discerner leurs relations et à les replacer dans une histoire plus vaste. Plus les médiations sont nombreuses et correctement comprises, plus notre connaissance du réel gagne en profondeur et en cohérence.
Enfin, cette réflexion prend pour moi une dimension spirituelle. Si le réel est connaissable à travers un tissu de médiations, c’est parce qu’il possède une unité qui les dépasse. Les médiations humaines ne sont ni des obstacles ni des réalités secondaires ; elles sont les chemins ordinaires par lesquels nous accédons au monde. En les étudiant avec rigueur, nous découvrons progressivement une cohérence qui ne trouve son fondement ultime ni dans les encyclopédies, ni dans Internet, ni dans l’intelligence artificielle, mais en Dieu lui-même, source de toute vérité et principe de l’intelligibilité du réel.
C’est pourquoi la devise de Nexus Rerum est :
Per res ad Deum, per Deum ad res.
Par les choses vers Dieu, par Dieu vers les choses.
Les choses nous conduisent vers Dieu à travers les multiples médiations qui rendent le réel intelligible. Et Dieu, en retour, éclaire ces mêmes médiations, leur donne leur juste place et permet de contempler leur profonde unité. Ainsi, Nexus Rerum ne cherche pas seulement à organiser les connaissances : il cherche à comprendre comment, à travers une histoire de médiations toujours plus riche, le réel devient progressivement connaissable par l’intelligence humaine.
