Dieu appelle chacun par son nom

Il est des vérités si simples qu’elles passent souvent inaperçues. Nous lisons les Écritures, nous contemplons les grandes œuvres de Dieu, nous méditons les mystères de la création et de la rédemption ; mais nous oublions parfois de considérer un fait d’une étonnante simplicité : Dieu s’adresse aux hommes en les appelant par le nom qu’ils ont reçu de leurs parents.

Ce nom, Dieu ne l’a généralement pas choisi lui-même. Ce sont un père et une mère qui l’ont prononcé les premiers. Souvent, ils l’ont choisi selon leurs goûts, leur culture, leur histoire familiale, parfois même sans grande réflexion. Pourtant, lorsque Dieu vient rencontrer cette personne, il ne méprise pas ce nom humain. Il ne l’efface pas comme s’il était un obstacle à son œuvre. Il le reprend. Il l’assume. Il le sanctifie.

Lorsque le Seigneur appelle Abraham, il l’appelle d’abord Abram. Lorsque Moïse se tient devant le buisson ardent, Dieu lui dit : « Moïse, Moïse. » Samuel entend son propre nom dans le silence de la nuit. Marie de Magdala reconnaît le Ressuscité lorsqu’il prononce un seul mot : « Marie. » Saul de Tarse est arrêté sur le chemin de Damas par cette parole : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Dans chacun de ces épisodes, Dieu rejoint l’homme là où il est déjà connu des autres hommes.

Il y a là une vérité profondément chrétienne : la grâce ne détruit pas la nature ; elle l’assume et la transfigure.

Le nom donné par les parents appartient à l’ordre de la création. Il est le premier signe visible par lequel une personne entre dans la société humaine. Avant même de parler, l’enfant est déjà appelé. Avant de pouvoir répondre à Dieu, il répond déjà à ceux qui prononcent son nom avec amour. Ce nom est donc une médiation profondément humaine, et c’est précisément cette médiation que Dieu choisit de respecter.

Il aurait pu agir autrement. Il aurait pu donner à chaque homme un nom entièrement nouveau dès sa naissance. Il aurait pu ignorer les noms donnés par les familles. Mais telle n’est pas sa manière d’agir. Le Dieu de l’Incarnation ne contourne pas les réalités humaines ; il les habite.

Cette attitude éclaire toute l’économie du salut.

De même que le Verbe éternel entre dans une famille humaine sans cesser d’être Dieu, de même il entre dans l’histoire personnelle de chaque homme sans effacer ce qui constitue déjà son existence. Le nom reçu de ses parents devient le nom par lequel Dieu lui-même l’appelle.

Cette continuité est admirable. Elle montre que Dieu n’est pas le rival de la création. Il n’entre pas dans le monde pour recommencer l’histoire des hommes comme si rien n’avait de valeur avant lui. Il vient accomplir ce qu’il a lui-même permis de naître.

Certes, l’Écriture connaît aussi des changements de nom. Abram devient Abraham. Jacob devient Israël. Simon devient Pierre. Saul est désormais appelé Paul. Mais ces changements ne contredisent nullement cette vérité ; ils la confirment.

Car Dieu ne remplace pas un nom humain par un nom tombé du ciel sans lien avec l’histoire précédente. Le nouveau nom s’inscrit dans une relation déjà existante. C’est le même homme qui est appelé, reconnu, aimé. Le changement de nom manifeste une mission nouvelle, non la suppression de la personne ancienne. L’identité est approfondie, non détruite.

Il est significatif que ces changements demeurent exceptionnels dans l’histoire biblique. La règle générale est que Dieu appelle chacun par son nom reçu à la naissance.

Cette observation peut sembler modeste ; elle révèle pourtant quelque chose de la manière dont Dieu gouverne le monde.

Il respecte les médiations humaines qu’il a lui-même voulues.

Nous retrouvons ici un principe qui traverse toute l’histoire du salut. Dieu parle par des prophètes. Il enseigne par des apôtres. Il fait écrire les Écritures par des auteurs inspirés qui conservent leur style propre. Il communique sa grâce à travers des signes visibles. Il rassemble les croyants dans une Église visible. À chaque étape, le divin ne supprime pas l’humain ; il le prend à son service.

Le nom personnel appartient lui aussi à cette logique de l’Incarnation.

Il est touchant de penser que le jour où Dieu nous appellera à comparaître devant lui, il ne s’adressera pas à une abstraction. Il appellera une personne concrète, avec l’histoire singulière qui est la sienne. Celui qui connaît le nombre des étoiles et qui les appelle toutes par leur nom connaît aussi le nom que nos parents ont prononcé au-dessus de notre berceau.

Ainsi, ce simple fait quotidien devient une discrète révélation. Lorsque quelqu’un prononce notre nom avec bienveillance, il rappelle involontairement cette vérité plus profonde : Dieu aussi nous connaît personnellement. Et s’il nous appelle par le nom reçu des hommes, c’est que son salut ne détruit jamais notre humanité. Il la rejoint là où elle est née, afin de la conduire jusqu’à la plénitude de sa vocation.

Le chrétien apprend alors à contempler jusque dans les réalités les plus ordinaires la délicatesse de la Providence. Car le Dieu qui appelle chacun par son nom manifeste déjà, dans cette simple fidélité, la logique entière de l’Incarnation : ce qui est authentiquement humain n’est pas rejeté, mais assumé pour être élevé à la communion avec Dieu.