Saint Charbel ou le scandale de la sainteté visible

Il est des spectacles qui divisent les regards autant qu’ils révèlent les cœurs. Tandis que les uns y discernent l’action de Dieu dans l’histoire, les autres n’y voient qu’une superstition héritée des siècles. Ainsi en est-il de la fête d’un saint, lorsque l’Église, dans la solennité de sa liturgie, porte en procession les reliques d’un de ses enfants glorifiés.

À première vue, que voit-on ? Un reliquaire, de l’encens, des cierges, des chants, un peuple qui s’incline avec respect. L’observateur étranger conclut rapidement : « Voilà donc l’homme qui prend la place de Dieu. » Pourtant cette conclusion, si naturelle qu’elle puisse paraître à celui qui l’énonce, repose déjà sur une conception déterminée de l’Église. Ce n’est pas la procession qui engendre cette interprétation ; c’est l’ecclésiologie qui la précède.

Car nul ne regarde jamais les faits avec un regard entièrement nu. Chaque geste liturgique est lu à travers une intelligence préalable du christianisme.

Si l’Église n’est qu’une réunion de croyants actuellement vivants, si le salut consiste essentiellement dans la relation immédiate de chaque âme avec son Seigneur, si les siècles passés ne constituent qu’un arrière-plan historique sans véritable présence ecclésiale, alors la procession des reliques devient inévitablement incompréhensible. Que pourrait signifier l’honneur rendu aux restes d’un homme mort depuis plus d’un siècle ? Le geste paraît étranger à l’Évangile, parce que l’Église elle-même a déjà été réduite aux limites de la génération présente.

Mais si l’Église est réellement ce Corps dont le Christ est la Tête, si la mort n’a pas rompu la communion des membres, si ceux qui ont achevé leur course vivent désormais auprès du Seigneur sans cesser d’appartenir à son peuple, alors tout change. La procession cesse d’être une exaltation de l’homme ; elle devient une confession de la victoire du Christ.

Ce n’est pas Charbel qui est glorifié indépendamment de Jésus-Christ. C’est Jésus-Christ qui est glorifié dans Charbel.

L’Église ne célèbre pas l’autonomie d’un saint ; elle célèbre la fécondité de la grâce. Elle montre au monde ce qu’est devenue une existence entièrement livrée à Dieu. Comme un artiste expose l’œuvre achevée afin que l’on admire le talent de celui qui l’a façonnée, ainsi l’Église présente ses saints afin que l’on contemple l’œuvre de la grâce divine.

Le christianisme est la religion de l’Incarnation. Le Verbe s’est fait chair. Dieu n’a pas sauvé le monde à distance ; il est entré dans notre histoire, il a touché les malades, il a sanctifié l’eau du baptême, le pain et le vin de l’Eucharistie, l’huile de l’onction. Dès lors, pourquoi serait-il surprenant qu’il sanctifie aussi le corps de ceux qui se sont entièrement abandonnés à lui ?

Les reliques n’ajoutent rien au sacrifice du Christ ; elles proclament ce que ce sacrifice produit dans une vie humaine. Elles sont, pour ainsi dire, les traces visibles du passage de la grâce.

Le monde moderne admire volontiers les monuments où vécurent les grands hommes. Il conserve avec soin leurs manuscrits, leurs vêtements, leurs instruments de travail. Personne n’y voit une idolâtrie ; chacun comprend que ces objets valent moins par leur matière que par la mémoire qu’ils portent. Pourquoi alors s’étonner que l’Église garde avec un respect particulier ce qui demeure des hommes et des femmes en qui la sainteté du Christ s’est manifestée d’une manière exceptionnelle ?

Il est remarquable que ceux qui dénoncent les reliques comme une survivance du paganisme acceptent sans difficulté les innombrables médiations dont leur propre existence est tissée. Leur foi leur est parvenue par des parents, des pasteurs, des traducteurs de l’Écriture, des imprimeurs, des missionnaires, des maîtres, des auteurs. Aucun homme ne reçoit l’Évangile sans médiation. Pourquoi donc la médiation deviendrait-elle soudain un scandale lorsqu’elle est assumée par l’Église dans sa mémoire liturgique ?

La difficulté ne réside pas véritablement dans les reliques ; elle réside dans la manière de concevoir l’Église.

Une ecclésiologie qui réduit l’Église à une assemblée invisible de croyants dispersés ne peut naturellement comprendre qu’un saint continue d’appartenir visiblement à cette Église. Mais une ecclésiologie qui voit dans l’Église le Corps vivant du Christ à travers les siècles découvre, au contraire, que la mémoire des saints appartient à sa respiration même. Car le Corps ne perd aucun de ses membres lorsque ceux-ci entrent dans la gloire.

Saint Charbel ne détourne pas les regards du Christ ; il les y conduit. Son silence d’ermite, sa pauvreté, son humilité, son amour de l’Eucharistie, sa fidélité cachée sont comme des rayons qui remontent vers leur soleil.

La procession qui porte sa relique n’est donc pas une marche autour d’un homme. Elle est une marche derrière le Christ, dont ce serviteur demeure l’un des témoins. L’encens ne célèbre pas la poussière ; il proclame que cette poussière est appelée à ressusciter. Les cierges ne glorifient pas un cadavre ; ils annoncent la lumière de la résurrection. Le peuple ne se rassemble pas autour d’un mort ; il rend grâce pour un vivant qui, ayant achevé sa course, intercède désormais avec toute l’Église auprès de l’Agneau.

Ainsi, ce qui apparaît aux uns comme un reste obscur des âges anciens devient, pour celui qui contemple l’Église dans toute son ampleur, une proclamation silencieuse de l’Évangile lui-même. Car l’Évangile n’annonce pas seulement le pardon des péchés ; il annonce aussi la transfiguration de l’homme. Et lorsqu’un saint est célébré, ce n’est pas seulement sa mémoire qui est honorée : c’est la promesse du Christ qui resplendit déjà dans l’histoire, en attendant le jour où tous les membres de son Corps participeront pleinement à sa gloire.

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