Il est des années dans l’histoire où le monde semble chanceler sur ses fondements. Les institutions que l’on croyait immuables tremblent, les puissances établies s’écroulent les unes après les autres, et les peuples, comme saisis d’un vertige, assistent à l’effondrement de l’ordre ancien. L’an 69 après Jésus-Christ fut l’une de ces années. Les historiens romains l’ont appelée l’“année des quatre empereurs”.
Mais si l’historien chrétien contemple cette époque avec attention, il y discerne davantage qu’une simple crise politique : il y voit l’un de ces moments où la puissance du monde révèle sa fragilité, tandis que, dans l’ombre, une autre histoire — plus discrète mais plus durable — continue de se déployer.
I. La fin d’une dynastie : l’ombre de Néron
Lorsque l’année 69 commence, l’Empire romain sort à peine d’une longue convulsion.
Trois décennies auparavant, en l’an 37, la dynastie julio-claudienne semblait solidement établie. Auguste avait posé les bases de l’ordre impérial ; Tibère avait maintenu la stabilité ; Claude avait étendu les frontières jusqu’en Bretagne. Mais le règne de Néron, dernier héritier de cette lignée, avait peu à peu fait sombrer l’Empire dans l’arbitraire et la peur.
La mémoire chrétienne garde de ce règne un souvenir particulier. C’est sous Néron que se produisit, après l’incendie de Rome en 64, la première grande persécution contre les chrétiens. Les disciples du Christ furent accusés d’avoir incendié la ville et livrés aux supplices. Selon la tradition ancienne, les apôtres Pierre et Paul trouvèrent alors le martyre à Rome.
Mais la tyrannie ne dure qu’un temps. En juin 68, Néron abandonné par les siens se donna la mort. Avec lui disparaissait la dynastie fondée par Auguste.
L’Empire restait immense, mais son trône était vide.
II. Galba : l’empereur de transition
Le premier à s’emparer du pouvoir fut Servius Sulpicius Galba, gouverneur d’Hispanie.
Proclamé empereur par ses légions, il entra à Rome à la fin de l’année 68. Beaucoup espéraient alors un retour à la sobriété des anciens temps. Galba était un vieil aristocrate austère, réputé pour sa discipline.
Mais l’heure n’était plus aux vertus anciennes. L’armée romaine avait pris conscience de sa puissance politique. Ce n’était plus le Sénat ni le peuple qui faisaient les empereurs, mais les légions.
Galba commit une faute fatale : il refusa de verser aux soldats les largesses qu’ils attendaient pour leur fidélité. Très vite, les murmures des camps devinrent complots.
En janvier 69, à peine quelques mois après son accession, Galba fut assassiné dans les rues de Rome.
L’Empire venait d’apprendre que le trône impérial pouvait désormais changer de maître au gré des soldats.
III. Othon : le pouvoir fragile
Le successeur de Galba fut Marcus Salvius Otho, l’un de ses anciens partisans.
Ambitieux et habile, Othon obtint l’appui de la garde prétorienne, cette troupe d’élite chargée de protéger l’empereur. Ce furent ces soldats qui proclamèrent Othon empereur après avoir tué Galba.
Mais à peine installé sur le trône, un rival surgit à l’horizon.
Dans les provinces du Rhin, les légions avaient proclamé empereur leur propre commandant : Vitellius.
Rome se trouva ainsi confrontée à une guerre civile.
Les armées marchèrent l’une contre l’autre, et au printemps 69 elles se rencontrèrent près de Bedriacum, en Italie du Nord. Les troupes d’Othon furent battues. L’empereur, comprenant que la guerre civile pouvait ravager l’Italie, choisit de mettre fin à sa vie.
Son règne avait duré trois mois.
IV. Vitellius : l’empereur des légions du Rhin
Après la mort d’Othon, Vitellius entra triomphalement à Rome.
C’était un homme d’un tempérament tout différent : plus porté vers les plaisirs que vers le gouvernement. Son règne fut marqué par des dépenses extravagantes et par la faveur accordée aux soldats qui l’avaient porté au pouvoir.
Mais l’Empire était trop vaste pour qu’un empereur puisse ignorer les autres armées.
Pendant que Vitellius festoyait à Rome, une autre force se levait à l’est.
V. Vespasien : l’homme de l’Orient
À ce moment-là, en Judée, un général romain menait une guerre difficile. Depuis l’an 66, la province s’était soulevée contre Rome.
Ce général était Titus Flavius Vespasianus, plus connu sous le nom de Vespasien.
Commandant des légions en Orient, soutenu par les gouverneurs de Syrie et d’Égypte, Vespasien fut proclamé empereur par ses troupes au cours de l’été 69.
La décision fut rapide : les armées orientales marcheraient sur Rome.
La guerre civile reprit. Les partisans de Vespasien remportèrent la victoire lors d’une seconde bataille de Bedriacum. Puis ils pénétrèrent dans la capitale.
Rome devint un champ de bataille. Le Capitole fut incendié au cours des combats. Vitellius fut capturé et exécuté en décembre 69.
Ainsi se termina l’année des quatre empereurs.
VI. La naissance de la dynastie flavienne
Lorsque la tempête se calma, un nouvel ordre politique se dessinait.
Vespasien devint le fondateur d’une nouvelle dynastie : les Flaviens.
Son règne allait rétablir la stabilité après l’année de chaos. L’administration fut réorganisée, les finances restaurées, et de grands projets architecturaux furent lancés — parmi lesquels l’amphithéâtre qui deviendra plus tard le Colisée.
Mais dans l’ombre de ces événements politiques se déroulait une autre histoire, plus profonde.
VII. L’Église au milieu des convulsions de l’Empire
Pour les chrétiens, l’an 69 se situe dans une période encore très proche des apôtres.
Pierre et Paul venaient d’être martyrisés quelques années auparavant. Les communautés chrétiennes existaient déjà à Rome, Antioche, Alexandrie, Corinthe et dans de nombreuses villes de l’Empire.
Les disciples du Christ vivaient dans un monde instable. Les empereurs se succédaient avec une rapidité vertigineuse ; les armées faisaient et défaisaient les souverains.
Pourtant l’Église, petite et souvent persécutée, poursuivait sa croissance silencieuse.
Cette situation illustre un contraste saisissant que l’histoire chrétienne ne cessera de manifester :
- les puissances politiques dominent l’histoire visible,
- mais la foi chrétienne se déploie dans une histoire plus profonde.
Les empereurs se succèdent ; les royaumes s’élèvent et tombent ; mais l’Évangile, annoncé par des hommes souvent obscurs, traverse les siècles.
VIII. Une leçon de l’histoire
L’année 69 offre ainsi une méditation sur la fragilité du pouvoir humain.
Quatre empereurs en une seule année : Galba, Othon, Vitellius, Vespasien.
Chacun d’eux semblait un moment maître du monde. Chacun fut rapidement renversé, sauf celui que les événements finirent par porter au pouvoir.
L’histoire romaine montre ici que la puissance impériale, si formidable qu’elle paraisse, n’est jamais qu’une réalité passagère.
Pour le chrétien, cette vérité renvoie à une parole de l’Écriture :
« Les nations s’agitent, les royaumes s’ébranlent ;
Dieu fait entendre sa voix, et la terre se fond. »
(Psaume 46, 7)
Au moment où l’Empire romain semblait vaciller, le Royaume du Christ continuait de s’étendre, non par les armes, mais par la prédication, le témoignage et parfois le martyre.
Conclusion
L’année des quatre empereurs apparaît donc comme l’un de ces moments où la grandeur du monde révèle sa précarité. L’Empire romain, qui dominait la Méditerranée avec une puissance sans égale, pouvait pourtant voir son trône changer de mains quatre fois en douze mois.
Et cependant, dans ce même Empire, l’Église poursuivait son œuvre silencieuse.
Les empereurs passaient.
Les légions s’affrontaient.
Les palais s’embrasaient.
Mais l’Évangile continuait de se répandre.
Ainsi l’histoire de l’an 69 nous rappelle une vérité profonde : les structures politiques peuvent trembler, les empires peuvent vaciller, mais le dessein de Dieu dans l’histoire avance avec une constance que les crises du monde ne peuvent arrêter.
