La lettre festale de 367 de saint Athanase : un moment de discernement dans l’histoire du canon

Au IVᵉ siècle, l’Église chrétienne se trouve à un moment charnière de son histoire. Les persécutions impériales ont cessé, les conciles commencent à préciser la foi face aux hérésies, et la diffusion de nombreux écrits religieux oblige les pasteurs à exercer un discernement nouveau. C’est dans ce contexte qu’apparaît un document célèbre : la trente-neuvième lettre festale, écrite en 367 par Athanase d’Alexandrie.

Ce texte, destiné d’abord à la vie pastorale de l’Église d’Égypte, deviendra l’un des témoignages les plus importants dans l’histoire de la formation du canon biblique. Pour comprendre sa portée, il faut la replacer dans son contexte historique, géographique et ecclésial.


I. Alexandrie au IVᵉ siècle : un carrefour intellectuel et ecclésial

La ville d’Alexandrie, fondée par Alexandre le Grand, était au IVᵉ siècle l’un des centres intellectuels majeurs du monde méditerranéen. Elle réunissait :

  • une importante communauté chrétienne,
  • une tradition juive ancienne,
  • une culture grecque raffinée.

C’est dans cette ville qu’avait été réalisée plusieurs siècles auparavant la traduction grecque de l’Ancien Testament connue sous le nom de Septante. Cette traduction constituait la Bible utilisée dans la majorité des Églises chrétiennes de langue grecque.

Au IVᵉ siècle, l’Église d’Alexandrie se trouvait également au cœur des grandes controverses doctrinales. L’évêque Athanase avait consacré une grande partie de sa vie à défendre la foi de Concile de Nicée contre l’arianisme, qui contestait la pleine divinité du Christ.

Dans ce climat de débats théologiques intenses, la question des Écritures reconnues comme autorité devenait particulièrement importante.


II. Les lettres festales : une pratique pastorale ancienne

Depuis plusieurs siècles, les évêques d’Alexandrie envoyaient chaque année aux Églises d’Égypte une lettre festale.

Ces lettres avaient plusieurs objectifs :

  • annoncer la date de la fête de Pâques,
  • exhorter les fidèles à la conversion,
  • rappeler certaines orientations doctrinales ou disciplinaires.

La trente-neuvième lettre festale d’Athanase, rédigée en 367, s’inscrit dans cette tradition pastorale. Elle ne se présente pas comme un traité théologique, mais comme un enseignement destiné à guider les fidèles.


III. La raison de la rédaction : protéger l’Église contre les écrits trompeurs

L’un des problèmes qui préoccupait Athanase était la circulation croissante d’écrits religieux d’origine incertaine.

Depuis les premiers siècles, de nombreux textes avaient été produits dans les milieux gnostiques ou hétérodoxes. Certains portaient des noms prestigieux — apôtres ou disciples — afin d’acquérir une autorité apparente.

Ces écrits pouvaient troubler les fidèles, surtout les catéchumènes encore en formation.

Athanase écrit donc dans sa lettre :

« Afin que personne ne soit trompé par des écrits apocryphes, je juge nécessaire d’indiquer les livres reconnus comme Écriture. »

Le but de la lettre est donc pastoral et protecteur : il s’agit de préserver la pureté de la foi en clarifiant les livres reçus dans l’Église.


IV. Le contenu de la lettre : une distinction entre plusieurs catégories de livres

Dans la partie la plus célèbre de la lettre, Athanase énumère les livres qu’il considère comme canoniques.

Pour le Nouveau Testament, sa liste correspond exactement aux 27 livres qui composent aujourd’hui le Nouveau Testament dans la tradition chrétienne :

  • les quatre Évangiles,
  • les Actes des Apôtres,
  • les épîtres de Paul,
  • les épîtres catholiques,
  • l’Apocalypse.

Il s’agit de la première attestation connue d’une liste correspondant précisément au canon actuel du Nouveau Testament.

Pour l’Ancien Testament, Athanase présente une liste organisée selon le modèle symbolique des 22 livres, correspondant aux 22 lettres de l’alphabet hébreu. Cette manière de compter ne signifie pas que tous les livres sont identiques à la liste rabbinique : certains livres sont simplement regroupés.

Mais Athanase ne s’arrête pas là. Il distingue également une seconde catégorie de livres, qu’il recommande pour la lecture spirituelle :

  • la Sagesse de Salomon
  • le Siracide
  • Tobie
  • Judith

Ces livres ne sont pas rejetés. Ils sont décrits comme utiles pour l’édification des fidèles, notamment des catéchumènes.

Ainsi, la lettre distingue trois types d’écrits :

  1. les livres canoniques
  2. les livres ecclésiastiques destinés à la lecture spirituelle
  3. les écrits apocryphes rejetés.

V. La signification théologique de cette distinction

Il serait erroné de lire cette lettre avec les catégories postérieures de la Réforme ou de la théologie moderne.

Chez Athanase, la notion de canon n’est pas encore une définition juridique rigide. Elle exprime plutôt une hiérarchie d’usage dans la vie de l’Église.

Les livres ecclésiastiques — tels que la Sagesse ou le Siracide — restent largement utilisés dans la tradition chrétienne. Athanase lui-même les cite ailleurs comme autorité spirituelle.

La lettre témoigne donc d’un processus de discernement encore en cours, plutôt que d’une décision définitive.


VI. L’impact historique de la lettre

La lettre festale de 367 exercera une influence durable.

1. Sur la formation du canon du Nouveau Testament

Elle constitue un jalon majeur dans la reconnaissance des 27 livres du Nouveau Testament. Les listes ultérieures des conciles et des Pères confirmeront progressivement ce consensus.


2. Sur la réflexion autour de l’Ancien Testament

La distinction opérée par Athanase sera reprise par certains auteurs, notamment dans le monde grec. Mais elle ne deviendra jamais une norme universelle.

Dans la pratique liturgique, les Églises orientales continueront largement à utiliser les livres de la Septante.


3. Sur les débats ultérieurs sur le canon

Bien plus tard, la lettre sera invoquée dans les controverses théologiques entre catholiques et protestants. Certains y verront un soutien au canon hébraïque.

Cependant, replacée dans son contexte, la lettre d’Athanase apparaît plutôt comme une étape dans un long processus ecclésial de discernement.


VII. Une étape dans le développement de la tradition de l’Église

L’histoire du canon biblique ne peut être comprise comme un acte isolé. Elle s’inscrit dans le développement progressif de la conscience de l’Église.

Au fil des siècles, ce discernement sera confirmé par plusieurs décisions conciliaires, notamment :

  • Concile de Florence
  • Concile de Trente

Ces conciles reconnaîtront explicitement l’ensemble des livres transmis dans la tradition liturgique de l’Église.


Conclusion

La lettre festale de 367 de saint Athanase apparaît ainsi comme le témoignage d’un moment particulier dans l’histoire de l’Église : celui où les pasteurs cherchent à protéger le peuple chrétien contre les écrits trompeurs et à rappeler les livres reçus dans la tradition.

Rédigée dans l’Église d’Alexandrie, au cœur des grandes controverses du IVᵉ siècle, elle manifeste le souci pastoral d’un évêque qui veille sur son troupeau.

Mais elle révèle aussi quelque chose de plus profond : la formation du canon biblique n’est pas l’œuvre d’une décision isolée, ni d’une autorité extérieure à l’Église. Elle est le fruit d’un discernement ecclésial progressif, où la communauté chrétienne, guidée par ses pasteurs et éclairée par l’Esprit, reconnaît peu à peu les livres qui portent authentiquement la parole de Dieu.

Dans cette perspective, la lettre d’Athanase ne représente pas une conclusion, mais une étape significative dans le long chemin par lequel l’Église a reçu et transmis les Écritures.

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