Il est des versets qui, détachés de leur sol, deviennent des drapeaux. On les brandit, on les répète, on les oppose à toute construction visible. Matthieu 18,20 appartient à cette catégorie :
« Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
Combien de fois cette parole n’a-t-elle pas été invoquée pour affirmer qu’il suffit à quelques croyants de se rassembler pour que l’Église advienne, pleinement constituée, indépendamment de toute continuité historique, de toute autorité reçue, de toute structure visible ?
Et pourtant, si l’on écoute cette parole dans le cadre où elle fut prononcée, elle se révèle d’une richesse bien différente — et d’une portée plus profonde que ce qu’une lecture isolée lui attribue.
I. Une parole insérée dans une structure ecclésiale
Le chapitre 18 de l’Évangile selon saint Matthieu n’est pas un traité sur la spontanéité religieuse. Il est un discours ecclésial.
Avant le verset 20, le Christ dit :
- « Dis-le à l’Église » (v.17)
- « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel » (v.18)
Il ne s’agit pas d’une assemblée improvisée, mais d’une réalité déjà identifiable : l’Église.
Le pouvoir de « lier et délier » avait déjà été confié à Pierre (Matthieu 16,19). Ici, il est étendu au collège apostolique. Nous sommes dans le cadre d’une autorité transmise, non d’une simple agrégation volontaire.
Ainsi, lorsque le Christ ajoute :
« Là où deux ou trois sont réunis en mon nom… »,
il ne fonde pas une nouvelle définition de l’Église ; il promet sa présence dans l’exercice de cette autorité.
II. La promesse d’une présence, non la création d’une institution
Il faut ici distinguer avec soin.
Le Christ promet sa présence :
- dans la prière commune,
- dans l’acte de discernement,
- dans la correction fraternelle,
- dans la communion des croyants.
Mais la présence du Christ n’est pas en elle-même constitutive de l’Église au sens plénier.
Le Seigneur est présent aussi :
- dans le cœur du fidèle isolé,
- dans la lecture personnelle de l’Écriture,
- dans l’acte de charité.
Faut-il dire pour autant que chaque acte de foi solitaire constitue l’Église ?
Non.
L’Église n’est pas simplement un lieu de présence ; elle est un corps structuré, un peuple convoqué, une communion ordonnée.
III. L’Église des premiers siècles : une conscience claire de la structure
Dès les premiers temps, les chrétiens ne comprirent pas cette parole comme une permission d’auto-constitution.
🔹 Ignace d’Antioche
Au début du IIᵉ siècle, Ignace écrivait :
« Là où est l’évêque, là est l’Église. »
Il ne voyait pas dans Matthieu 18,20 l’autorisation de se rassembler hors de la communion visible. Au contraire, il combattait les groupes qui, se réclamant du Christ, s’éloignaient de l’unité épiscopale.
Pour lui, la présence du Christ se déployait dans la communion eucharistique présidée par l’évêque — signe visible d’une continuité apostolique.
IV. Le malentendu d’une ecclésiologie implicite
L’usage isolé de Matthieu 18,20 repose souvent sur une ecclésiologie implicite :
- L’Église serait essentiellement invisible.
- La structure visible serait accidentelle.
- La continuité historique serait secondaire.
Mais une telle vision entre en tension avec le mystère de l’Incarnation.
Le Verbe ne s’est pas manifesté comme une idée.
Il s’est fait chair.
De même, l’Église n’est pas une simple coïncidence spirituelle entre croyants sincères ; elle est une réalité visible, historique, organique, traversant les siècles.
Si deux ou trois pouvaient, à chaque génération, recréer l’Église indépendamment de toute transmission, alors la promesse faite aux apôtres — « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28,20) — perdrait sa dimension institutionnelle.
Or le Christ a envoyé, établi, ordonné.
V. Le sens véritable de la parole
Que signifie donc Matthieu 18,20 dans une perspective catholique ?
Il signifie :
- que l’Église, même réduite, demeure Église ;
- que l’autorité ecclésiale, même exercée humblement, est soutenue par la présence du Christ ;
- que la communion fraternelle authentique n’est jamais abandonnée.
Ce verset est une parole de consolation et d’assurance.
Il n’est pas un manifeste d’auto-fondation.
VI. Une Église qui ne se crée pas elle-même
L’Église, dans la perspective catholique, ne naît pas de l’accord de quelques croyants.
Elle naît :
- du côté transpercé du Christ,
- du souffle de l’Esprit à la Pentecôte,
- de l’envoi apostolique,
- de la succession qui en découle.
Deux ou trois croyants réunis prient dans l’Église.
Ils ne créent pas l’Église.
La différence est décisive.
Conclusion
Matthieu 18,20 ne dissout pas l’institution ; il la soutient.
Il ne relativise pas la continuité ; il la fortifie.
Il n’abolit pas l’autorité ; il en garantit la présence divine.
Ainsi comprise, cette parole cesse d’être un argument polémique pour devenir ce qu’elle est réellement : une promesse de fidélité au cœur même de la communion visible.
Et peut-être est-ce là le paradoxe le plus beau :
le Christ se rend présent, non pour libérer l’Église de sa structure,
mais pour l’habiter.
