Lorsqu’on interroge le mystère de l’Église, il est naturel que le regard se porte d’abord vers le jour éclatant de la Pentecôte, lorsque l’Esprit Saint descendit sur les Apôtres et que la communauté chrétienne apparut au monde avec une vigueur nouvelle. Pourtant, limiter l’Église à cette seule manifestation visible serait méconnaître la profondeur du dessein de Dieu et la lente maturation de son œuvre dans l’histoire. L’Église, en effet, ne surgit pas soudainement comme une création sans racines ; elle est le fruit d’une longue préparation, patiemment conduite par Dieu à travers les siècles.
Dès les premières pages de l’Écriture, Dieu se choisit un peuple, non pour lui-même seulement, mais en vue de toutes les nations. L’appel adressé à Abraham inaugure une histoire sainte qui ne cesse de s’approfondir : histoire d’une promesse, d’une alliance, d’une fidélité éprouvée au milieu des épreuves. Les patriarches, les prophètes, les justes d’Israël ne sont pas de simples figures du passé ; ils sont les témoins vivants d’une foi qui, déjà, tend vers le Christ sans encore le connaître pleinement.
Ces hommes et ces femmes de l’Ancienne Alliance n’ont pas reçu les sacrements de la Nouvelle Alliance ; ils n’ont pas entendu la prédication apostolique, ni participé au repas eucharistique. Et pourtant, ils ont cru. Ils ont espéré contre toute espérance. Leur foi s’est enracinée dans la Parole de Dieu, accueillie non comme un système achevé, mais comme une promesse en marche. Ainsi, leur justice ne procède pas d’une observance extérieure de la Loi, mais d’un abandon confiant à la fidélité de Dieu.
Il serait donc erroné de considérer les saints de l’Ancien Testament comme étrangers à l’Église, ou simplement comme des précurseurs sans lien réel avec elle. La foi catholique reconnaît au contraire en eux les membres authentiques du Peuple de Dieu, engagés dans une économie antérieure, mais orientée vers un même salut. Ils appartiennent à l’Église non selon la plénitude encore voilée de la grâce sacramentelle, mais selon la vérité profonde de la foi qui justifie.
L’Église apparaît alors non comme une rupture, mais comme un accomplissement. Ce que la promesse annonçait, le Christ l’a réalisé ; ce que la Loi préparait, la grâce l’a porté à sa maturité. Entre Israël et l’Église, il n’y a pas opposition, mais continuité transfigurée. Le peuple ancien marchait à la lumière de l’aurore ; le peuple nouveau chemine à la clarté du plein jour. Pourtant, c’est le même soleil qui éclaire l’un et l’autre.
Cette unité profonde se manifeste avec éclat dans le mystère pascal. Lorsque le Christ descend dans le séjour des morts, ce n’est pas pour abolir l’attente des justes, mais pour la combler. Ceux qui avaient espéré sans voir entrent alors dans la joie promise ; ceux qui avaient cru sans posséder reçoivent enfin ce qu’ils avaient salué de loin. Ainsi, la séparation des temps s’efface devant l’unité du salut.
Dès lors, la communion des saints embrasse toute l’histoire sainte. Les croyants de l’Ancienne Alliance, les témoins apostoliques, les fidèles de tous les siècles ne forment pas des cercles distincts, mais un seul Corps vivant, animé par un même Esprit. Les saints de l’Ancien Testament ne sont pas seulement nos ancêtres dans la foi ; ils sont nos compagnons dans la gloire, membres à part entière de l’Église désormais rassemblée dans le Christ.
Il convient donc de parler avec justesse : oui, les saints de l’Ancien Testament font partie de l’Église, non comme des membres extérieurs ou incomplets, mais comme les pierres premières de l’édifice spirituel. Ils appartiennent à l’Église en gestation, à l’Église de la promesse, qui trouve dans le Christ son sens, sa lumière et son accomplissement.
Ainsi se révèle la sagesse divine : Dieu n’a pas changé de peuple, mais il l’a conduit ; il n’a pas renié l’ancienne alliance, mais il l’a menée à sa plénitude. L’Église, loin d’être une nouveauté sans mémoire, est la mémoire vivante de toute l’histoire du salut, où les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament chantent désormais d’une seule voix la fidélité du Dieu vivant.
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