Il est des paroles de l’Évangile qui semblent simples à entendre, mais qui résistent longtemps à la compréhension. Elles se présentent d’abord comme des maximes morales évidentes, presque banales ; puis, à mesure que l’on avance dans la vie chrétienne, elles se révèlent plus profondes, plus exigeantes, plus dérangeantes aussi.
Telle est la parole du Seigneur : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ».
Longtemps, cette parole a été reçue comme une exhortation à la bienveillance, ou comme une invitation à la tolérance. On y a parfois vu une sorte de neutralité morale, une suspension générale du discernement, voire une indifférence au vrai et au faux. Mais une telle lecture appauvrit gravement la pensée du Christ. Car le Seigneur ne supprime jamais la vérité ; Il ne dissout jamais le bien et le mal dans une confusion vague. Il appelle à autre chose : une conversion du regard.
I. Le jugement : une tentation constante de l’homme religieux
Le jugement n’est pas d’abord une faute des impies ; il est une tentation propre à l’homme religieux. Celui qui cherche Dieu, celui qui veut vivre selon Sa volonté, est souvent tenté de protéger la vérité par la condamnation, de défendre le bien par la disqualification de l’autre.
Ainsi naît un regard qui :
- classe avant d’écouter,
- explique avant de comprendre,
- condamne avant d’avoir regardé longuement.
Ce regard donne une impression de clarté, de sécurité, de fidélité. Mais il installe l’homme dans une position qui n’est pas la sienne : celle du juge.
Or le Christ ne dit pas : « Ne discernez pas ».
Il dit : « Ne jugez pas ».
Le jugement qu’Il condamne n’est pas le discernement moral, mais le verdict porté sur la personne, verdict qui ferme l’avenir, qui enferme l’autre dans une catégorie, qui prétend voir clair là où Dieu seul sonde les cœurs.
II. Le regard du Christ : voir avant de qualifier
Dans l’Évangile, le Christ ne commence jamais par juger.
Il regarde. Il s’arrête. Il écoute. Il laisse parler.
Face à la femme adultère, Il ne nie pas le péché ; mais Il refuse que la personne soit réduite à sa faute.
Face au publicain, Il ne commence pas par corriger ; Il appelle par le nom.
Face aux foules, Il ne moralise pas d’abord ; Il est saisi de compassion.
Le Christ ne supprime pas la vérité ; Il retarde le verdict, afin que la vérité puisse être reçue comme salut et non comme condamnation.
C’est pourquoi Sa parole est si exigeante : ne jugez pas.
Elle ne nous demande pas de renoncer à la vérité, mais de renoncer à l’appropriation de la vérité contre l’autre.
III. Une parole qui touche au cœur de l’Incarnation
Cette parole du Christ ne peut être comprise qu’à la lumière de l’Incarnation.
Car si Dieu s’est fait chair, s’Il est entré dans l’histoire humaine, s’Il a assumé la lenteur, la fragilité, la durée, alors aucune existence humaine ne peut être jugée depuis un surplomb abstrait.
L’Incarnation nous apprend que :
- le sens se révèle dans le temps,
- la vérité se donne dans la relation,
- la conversion ne se décrète pas de l’extérieur.
Ne pas juger, ce n’est pas relativiser le mal ;
c’est reconnaître que Dieu agit dans les médiations, dans les chemins singuliers, dans les histoires blessées.
IV. « Et vous ne serez pas jugés » : la promesse cachée
À cette injonction, le Christ joint une promesse :
« et vous ne serez pas jugés ».
Il ne s’agit pas d’un calcul moral, comme si l’on pouvait échapper au jugement divin par une prudence humaine. Il s’agit d’une vérité spirituelle plus profonde.
Celui qui juge vit sous le regard du jugement.
Celui qui classe les autres vit dans la peur d’être classé.
Celui qui condamne intérieurement se condamne lui-même à une vigilance anxieuse.
À l’inverse, celui qui suspend le jugement :
- se libère du tribunal intérieur,
- cesse de se défendre,
- apprend à habiter le monde sans peur.
Ne pas juger, c’est entrer dans une liberté intérieure, celle de l’homme qui accepte de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout conclure, de ne pas tout expliquer.
V. Une pédagogie spirituelle de la patience
Cette parole du Christ ne peut être vécue sans une véritable pédagogie spirituelle. Elle demande :
- d’apprendre à regarder longuement,
- d’accepter de ne pas comprendre tout de suite,
- de laisser le réel nous instruire avant de le qualifier.
C’est une école de patience, souvent douloureuse, toujours féconde. Elle nous arrache à la précipitation morale pour nous conduire vers une intelligence plus humble, plus incarnée, plus vraie.
Dans cette perspective, ne pas juger devient une forme de charité intellectuelle et spirituelle, un respect profond de l’œuvre de Dieu dans les personnes, même lorsque cette œuvre nous demeure obscure.
Conclusion
Lorsque le Christ dit : « Ne jugez pas », Il ne nous appelle pas à la confusion, mais à la conversion.
Il ne nous demande pas d’abandonner la vérité, mais de changer notre manière de la porter.
Cette parole ouvre un chemin :
- un chemin où l’on regarde avant de condamner,
- où l’on écoute avant de conclure,
- où l’on attend avant de comprendre,
- où l’on comprend avant de discerner.
C’est un chemin exigeant, lent, parfois inconfortable.
Mais c’est le chemin même du Christ.
Et celui qui consent à l’emprunter découvre peu à peu que cette parole, loin d’être une menace, est une promesse :
celle d’un regard pacifié, d’une foi incarnée, et d’une liberté intérieure qui n’a plus besoin de juger pour être fidèle.
