Lorsque l’on compare attentivement la constitution Sacrosanctum Concilium du concile Vatican II et une réflexion réformée contemporaine sur la réforme du culte, on pourrait être tenté de ne voir qu’une divergence de sensibilités : ici, un langage plus sacramentel et institutionnel ; là, une approche biblique, pédagogique et pastorale. Pourtant, une lecture plus attentive révèle que l’enjeu est plus profond. Ce qui est en cause n’est pas d’abord la forme du culte, ni même son style, mais la manière de concevoir l’Église elle-même. La liturgie, loin d’être un domaine neutre ou secondaire, apparaît alors comme un miroir fidèle de l’ecclésiologie.
I. La liturgie n’est jamais un simple assemblage de rites
Ni Sacrosanctum Concilium, ni l’article réformé ne traitent la liturgie comme une question accessoire. Tous deux reconnaissent que le culte est un lieu décisif où se joue la relation du peuple chrétien à Dieu. Tous deux affirment que le culte doit glorifier Dieu, édifier les fidèles et rendre témoignage à l’Évangile. Tous deux rejettent l’idée d’un culte livré au goût du moment ou réduit à un spectacle religieux. Cette convergence initiale mérite d’être soulignée : elle manifeste une commune inquiétude devant la banalisation du culte chrétien dans le monde moderne.
Mais très vite, les chemins se séparent. Et cette séparation ne tient pas d’abord à des choix esthétiques ou pratiques, mais à une question plus fondamentale : qui est le sujet de la liturgie ?
II. Dans Sacrosanctum Concilium, la liturgie révèle une Église-sacrement
Pour Sacrosanctum Concilium, la liturgie est avant tout l’action du Christ lui-même, dans laquelle l’Église est associée comme son Corps. Le Christ agit, sanctifie, offre, et l’Église répond, reçoit et s’unit à cette action. La liturgie n’est donc pas seulement un acte de piété communautaire : elle est l’actualisation sacramentelle du mystère pascal dans le temps.
Cette compréhension suppose une ecclésiologie précise : l’Église n’est pas seulement une assemblée de croyants rassemblés autour de la Parole, mais un organisme visible et spirituel, institué, doté d’une continuité historique, porteur d’une autorité reçue. Elle agit dans la liturgie non comme une communauté qui invente sa manière de prier, mais comme une Épouse qui reçoit une forme, une langue, un rite transmis.
Ainsi, lorsque Sacrosanctum Concilium affirme que nul ne peut modifier la liturgie de sa propre autorité, ce n’est pas par goût de la rigidité, mais parce que la liturgie appartient à l’Église tout entière, et que l’Église se comprend elle-même comme dépositaire d’un trésor reçu. La réforme liturgique elle-même n’est possible que dans cette logique de continuité organique, où l’Église se réforme sans se renier, se purifie sans se dissoudre.
III. Dans la réflexion réformée, le culte révèle une Église rassemblée par la Parole
L’article réformé, quant à lui, s’inscrit dans une autre vision de l’Église. Le culte y est conçu comme l’acte par lequel l’assemblée des fidèles rend à Dieu un hommage conforme à sa volonté révélée. La norme ultime n’est pas une tradition reçue, mais l’Écriture sainte, comprise comme règle suffisante et exclusive du culte.
D’où le recours au principe régulateur : ce que Dieu n’a pas commandé dans sa Parole ne peut être introduit dans le culte sans risque d’usurpation. La liturgie devient alors un domaine à surveiller, à purifier, à réformer continuellement, afin d’éviter que l’imagination humaine ne se substitue à la volonté divine. La structure du culte est pensée à partir de motifs bibliques reconstruits, et sa réforme se fait par l’enseignement, la persuasion et la réception communautaire.
Cette conception liturgique révèle une ecclésiologie cohérente : l’Église est d’abord la communauté de ceux qui entendent la Parole et y répondent dans la foi. Elle n’est pas tant sujet d’une action sacramentelle que lieu d’une obéissance collective à la Parole. L’autorité y est essentiellement ministérielle et pédagogique, non normative au sens fort. La liturgie, dans ce cadre, est toujours seconde par rapport à l’Écriture, et doit constamment être justifiée devant elle.
IV. Deux ecclésiologies, deux manières d’habiter le culte
Ainsi, derrière des préoccupations parfois communes, apparaissent deux manières distinctes d’habiter la liturgie :
- Dans Sacrosanctum Concilium, la liturgie exprime une Église qui se sait corps visible du Christ, engagée dans l’histoire, mais porteuse d’une continuité apostolique. La liturgie n’est pas seulement réglée par la foi : elle façonne la foi, selon l’antique principe que la loi de la prière est la loi de la croyance.
- Dans l’article réformé, la liturgie exprime une Église qui se comprend avant tout comme assemblée de croyants soumis à la Parole. Le culte est l’acte par lequel cette assemblée répond fidèlement à Dieu, mais il ne possède pas en lui-même une autorité normative durable ; il reste sous examen permanent.
Il ne s’agit pas ici de juger les intentions, ni de nier la profondeur spirituelle que peut revêtir l’un ou l’autre modèle. Mais il faut reconnaître que la liturgie n’est jamais neutre. Elle révèle ce que l’Église croit être, ce qu’elle croit recevoir, et ce qu’elle croit transmettre.
Conclusion : dis-moi comment tu pries, je te dirai ce que tu crois de l’Église
Au terme de cette comparaison, une évidence s’impose : la liturgie est un lieu de vérité ecclésiologique. Elle dit, parfois plus clairement que les traités doctrinaux, comment une communauté chrétienne se comprend elle-même devant Dieu.
Là où l’Église se sait dépositaire d’un mystère reçu, la liturgie est reçue, gardée, réformée avec crainte et amour. Là où l’Église se comprend avant tout comme communauté interprétante de l’Écriture, la liturgie devient un champ de discernement permanent, soumis à la norme du texte sacré.
Ainsi, Sacrosanctum Concilium et la réflexion réformée contemporaine, en parlant de la liturgie, parlent en réalité de l’Église. Et c’est peut-être là que se situe le véritable enjeu : non dans la comparaison des rites, mais dans la question plus radicale de savoir comment le Christ continue d’agir dans son Église, et par quels moyens visibles il se rend présent à son peuple.
