Il est des divergences qui ne tiennent ni au tempérament des hommes, ni aux excès de l’histoire, mais à des choix initiaux, silencieux et décisifs, faits au seuil même de la pensée chrétienne. Telle est la question de l’Église. Elle ne se réduit pas à une organisation plus ou moins heureuse, ni à une simple administration de la foi ; elle touche à la manière dont Dieu a voulu continuer son œuvre dans le temps.
Les chrétiens issus de la Réforme se trouvent, souvent sans l’avoir explicitement formulé, placés devant une alternative qui éclaire leur position entière. Ou bien ils ne perçoivent pas que la multiplicité des corps ecclésiaux est une conséquence logique du principe du Sola Scriptura appliqué à l’Église visible ; ou bien ils le perçoivent, et ils l’acceptent, voire le revendiquent, comme le prix nécessaire d’une fidélité plus haute.
Car, pour eux, l’autorité ultime ne saurait être confiée à une instance humaine, fût-elle universelle et ancienne. L’Écriture seule demeure, à leurs yeux, la norme infaillible. Tout le reste — confessions de foi, synodes, ministères — n’exerce qu’une autorité dérivée, conditionnelle, toujours susceptible d’être révisée à la lumière d’une lecture jugée plus fidèle de la Parole de Dieu. Dès lors, la diversité des interprétations ne peut être entièrement supprimée sans trahir le principe même qui fonde cette liberté.
Cette pluralité, loin d’être toujours ressentie comme une blessure, est souvent comprise comme une conséquence assumée. Mieux vaut, pensent-ils, une Église morcelée qu’une unité obtenue au prix d’une contrainte exercée sur la conscience. La liberté intérieure du croyant est regardée comme un bien si précieux qu’aucune autorité extérieure ne saurait en fixer définitivement les limites. L’unité, si elle doit exister, ne peut être imposée ; elle doit naître.
Ainsi se dessine une conception profondément intérieure de l’unité chrétienne. Elle n’est pas donnée d’emblée sous la forme d’une structure visible et normative ; elle est attendue comme le fruit d’un lent travail de l’Esprit dans les consciences. On espère que, par l’étude honnête de l’Écriture, par l’amour de la vérité, par une formation sérieuse et une piété sincère, les divergences s’atténueront d’elles-mêmes. La liberté d’interprétation est alors conçue comme opérant un tri : ce qui est faible s’éteindra, ce qui est solide demeurera, et l’unité surgira, non comme un décret, mais comme une maturation.
Il y a dans cette espérance quelque chose de noble. Elle témoigne d’une grande confiance dans l’action intérieure du Saint-Esprit, d’un refus sincère de toute domination spirituelle, et d’un attachement réel à la vérité biblique. Mais elle repose sur une attente que l’histoire n’a cessé de mettre à l’épreuve. Car les consciences, même éclairées, demeurent marquées par la finitude ; et les interprétations, même sincères, ne convergent pas spontanément.
La tradition catholique, sans méconnaître l’action intime de l’Esprit dans l’âme des fidèles, a toujours cru que le Christ n’avait pas seulement confié son Église à une dynamique invisible, mais à une promesse. Une promesse inscrite dans une continuité apostolique, incarnée dans une autorité visible, fragile par ses membres, mais garantie par Celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Ainsi se révèle la divergence profonde. Les uns espèrent que l’unité viendra ; les autres croient qu’elle a été donnée. Les uns confient l’Église à un processus intérieur, les autres à une institution vivante, chargée non d’éteindre la conscience, mais de la servir et de la garder dans la vérité reçue.
Ce n’est donc pas seulement une querelle de structures ou de traditions. C’est une différence de confiance : confiance dans une maturation historique sans garantie, ou confiance dans une promesse divine incarnée dans l’histoire. Et c’est là, peut-être, que se joue le cœur du débat ecclésiologique entre la Réforme et l’Église catholique.
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