Les limites silencieuses du Sola Scriptura

Une découverte à demi voilée

Il arrive parfois que l’histoire de la pensée chrétienne avance non par ruptures franches, mais par glissements silencieux. Les mots demeurent, les formules sont conservées, mais leur sol se dérobe lentement sous les pas de ceux qui les emploient. Tel semble être le cas ici.

Les auteurs de cet article évangélique n’ont nullement entrepris de contester le principe de Sola Scriptura. Ils n’en proclament pas la fin ; ils ne le renient pas. Et pourtant, à mesure que leur réflexion se déploie, on voit apparaître une réalité qu’ils n’osent nommer : l’Écriture ne vit jamais seule.

Ils partent d’une intuition juste, presque irréfutable : il n’existe pas de lecture neutre. Toute lecture est située, portée par des convictions, nourrie de présupposés, façonnée par une tradition de pensée et de prière. La Bible n’est pas un texte inerte, posé sur la table du savant ; elle est Parole reçue, transmise, reconnue, proclamée. Elle parle à un peuple, et ce peuple apprend à l’écouter dans le temps.

Déjà, à ce stade, quelque chose s’est déplacé.


L’Écriture reçue, non isolée

Car reconnaître que l’Écriture est reçue, c’est reconnaître qu’elle précède et dépasse le lecteur individuel. Reconnaître qu’elle est transmise, c’est admettre l’existence d’une continuité vivante. Reconnaître qu’elle est canonique, c’est confesser qu’elle a été reconnue comme telle par une communauté croyante avant même que nous en ouvrions les pages.

L’Écriture apparaît alors non comme un principe abstrait, autosuffisant, mais comme une réalité organique, enracinée dans l’histoire d’un peuple appelé par Dieu. Elle est née dans l’Église, portée par l’Église, conservée par l’Église, et c’est dans l’Église qu’elle continue d’être lue comme Parole de Dieu.

Les auteurs en conviennent, implicitement. Ils parlent de traditions de lecture, des Pères, des confessions de foi, des hymnes, des prières, de la mémoire accumulée de vingt siècles de christianisme. Ils reconnaissent que nul ne s’approche du texte biblique sans être déjà formé, parfois à son insu, par cet héritage.

Mais à ce point précis, leur plume s’arrête.


La logique suspendue

Car tirer toutes les conséquences de cette reconnaissance impliquerait une confession plus audacieuse :
que l’Écriture n’est pas autonome ; qu’elle ne se suffit pas à elle-même comme instance isolée ; qu’elle n’est pas une norme flottant au-dessus de l’histoire, mais une Parole confiée.

Or cette étape n’est pas franchie. La tradition est admise comme aide, comme éclairage, comme correctif possible à l’arrogance du lecteur solitaire ; elle n’est jamais reconnue comme constitutive. Elle entoure l’Écriture, mais ne l’habite pas pleinement. Elle accompagne, mais ne fonde pas.

Ainsi se maintient une tension :
on reconnaît que l’Écriture ne peut être comprise sans la tradition, mais on continue d’affirmer qu’elle pourrait, en droit, exister sans elle.


Un Sola Scriptura éprouvé par l’histoire

Ce texte témoigne moins d’un rejet du Sola Scriptura que de son épuisement pratique. Il ne s’agit plus du Sola Scriptura triomphant des origines polémiques, sûr de lui, certain de pouvoir se passer de toute médiation visible. Il s’agit d’un Sola Scriptura devenu prudent, nuancé, presque inquiet, conscient désormais de la complexité de la lecture chrétienne réelle.

Ce principe subsiste comme une borne identitaire, mais il ne fonctionne plus comme une description fidèle de la vie de l’Église. Car dans les faits, l’Écriture n’est jamais lue seule ; elle est toujours lue avec quelque chose : une confession de foi, une théologie reçue, une communauté, une histoire.

Les auteurs semblent le savoir. Mais ils s’arrêtent au seuil de ce savoir.


L’Église entrevue, mais non confessée

Ce qui manque n’est pas l’intelligence du problème, mais le courage ecclésiologique d’en tirer la conclusion. Car reconnaître pleinement que l’Écriture n’est pas autosuffisante, c’est reconnaître que l’Église n’est pas seulement un cadre de lecture, mais un sujet vivant, antérieur au texte dans l’ordre de la transmission, et responsable de sa garde.

Or cette reconnaissance bouleverserait l’architecture héritée de la Réforme. Elle impliquerait que l’autorité ne réside pas uniquement dans un texte, mais dans une Parole vivante, confiée à un corps, portée par une succession, protégée dans le temps.

C’est ce pas que le texte n’accomplit pas.


Une découverte arrêtée à mi-chemin

Ainsi, l’article apparaît comme le témoignage d’une découverte réelle mais inachevée. Les auteurs ont perçu que l’Écriture ne flotte pas dans le vide ; qu’elle est née dans une matrice ecclésiale ; qu’elle ne se comprend qu’au sein d’une mémoire croyante. Ils ont vu que la lecture chrétienne est toujours déjà théologique, toujours déjà communautaire.

Mais ils n’ont pas osé dire que cette dépendance est constitutive, et non simplement fonctionnelle.

D’un point de vue catholique, on pourrait dire qu’ils ont reconnu la nécessité de l’Église sans encore la confesser comme mère de l’Écriture, gardienne de son sens et lieu où la Parole demeure vivante.

Ce n’est pas un refus brutal ; c’est une logique suspendue, une vérité entrevue mais non encore pleinement assumée. Et l’histoire, souvent, avance précisément par ces demi-pas, où la lumière est déjà là, mais où les yeux hésitent encore à s’y abandonner.